Alors qu’en 2023, l’association lance un appel aux dons historique pour éviter la faillite, un commercial d’ekWateur l’alerte sur ses contrats actuels.
SAM/SAA/PKP/FW1/Aditya Soni - REUTERS - Sarah Meyssonnier
Une action de « mécénat » qui cache une ardoise salée. Malgré une promesse de gratuité, le courtier Omnegy a appliqué des commissions importantes sur les contrats d’électricité et de gaz des Restos du Cœur entre 2022 et 2025. La note est comprise entre 400 000 et 500 000 euros, au moment même où l’association luttait pour sa survie financière.
« C’est l’affaire de trop. » Louise*, salariée chez Omnegy, a décidé de briser l’omerta. Depuis son arrivée dans ce cabinet de conseil en énergie, elle a vu défiler les commissions « indécentes », arrachées à des entrepreneurs parfois crédules. Mais cette fois, le nom au bas du contrat a agi comme un électrochoc : « S’attaquer à une association, c’est franchir le point de non-retour ». De 2022 à fin 2025, son entreprise a « trompé » les Restaurants du Cœur.
Tout commence en 2022, en pleine crise énergétique. Alors que les prix de l’électricité flambent, les Restos du Cœur doivent renouveler leurs contrats. Le volume est important : plus de 300 sites à travers la France, consommant 8 200 mégawattheures (MWh) d’électricité et 3 200 MWh de gaz par an. Perdue face à la volatilité des cours, l’association se tourne vers le courtier Omnegy.
L’entreprise promet de lui dégoter l’abonnement le plus intéressant, en comparant les fournisseurs présents sur le marché. Surtout, elle joue la carte de la solidarité : alors qu’Omnegy prend habituellement une commission sur les factures pour mettre en avant les meilleures offres, le courtier agira ici bénévolement, assurent ses dirigeants. Pas de facturation, des audits « offerts » et une plateforme de suivi gratuite.
« Les responsables se vantaient de leur action de mécénat. Ils répétaient qu’ils étaient touchés par la cause », témoigne Lucas*, un ex-courtier de la société.
Convaincue, l’association mandate le cabinet pour réaliser un appel d’offres. Sur ses conseils, elle s’engage pour trois ans avec le fournisseur ekWateur. Le tarif est historiquement haut (environ 600 euros par MWh contre 100 à 150 euros en temps normal) mais le courtier l’assure : c’est l’offre « la moins chère » du moment, et les prix pourraient encore grimper. Le contrat stipule qu’Omnegy ne demandera « aucune rémunération » au client pour sa prestation de courtage.
Emile*, cadre des Restos, se souvient même de l'« agacement» des dirigeants d’Omnegy lors d’échanges téléphoniques : « Face à certaines de nos demandes de précision, ils rétorquaient : "On fait déjà tout ça pour vous gratuitement." »
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Commissions cachées
Pourtant, la commission prélevée est colossale. Dans les tableaux comparatifs présentés au client, elle n’apparaît nulle part. Selon des documents internes consultés par La Tribune, celle-ci s’élève à 16 euros pour chaque MWh d’électricité consommé, partagée à parts égales entre le courtier et le fournisseur. Plusieurs sources chez ekWateur assurent que le chiffre réel atteint même 19 euros/MWh. Pour le gaz, le prélèvement oscille entre 7 euros/MWh (selon Omnegy) et 11 euros/MWh (selon ekWateur).
Soit loin des standards affichés par la profession. En décembre dernier, l’un des fondateurs d’Omnegy affirmait que l'entreprise ne facturait pas au-delà de « 1 à 2 euros par MWh en moyenne, à se partager avec le fournisseur ».
Au total, entre 400 000 et 500 000 euros de commissions sont ainsi prélevés sur le dos de l’association, noyés dans les prix exorbitants de la crise. Chez Omnegy, le dossier devient un « running gag à la machine à café », raconte Jean*, un collaborateur.
En 2023, ekWateur vend la mèche
La supercherie finit par éclater courant 2023. Les prix de marché amorcent une décrue, mais les factures des Restos restent mirobolantes. Dans les antennes départementales, le mécontentement gronde. « Les budgets étaient plombés. Un euro, c’est un repas ! », se remémore une ex-responsable des achats.
Tandis que l’association lance un appel aux dons historique pour éviter la faillite, c’est finalement un commercial d’ekWateur qui lâche le morceau. Le fournisseur tente alors un geste : un don de 100 000 euros sur trois ans et une baisse de 10 % du tarif de l’électricité, de 630 euros/MWh à 574 euros/MWh. Pour le fournisseur, l’opération est une « perte nette », assure-t-il. Pour Omnegy, en revanche, elle reste indolore : les commissions de courtage sont généralement perçues dès la signature, sur la base de la consommation prévisionnelle. L’argent est déjà dans les caisses.
Deuxième tentative
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais Omnegy tente un dernier coup. En janvier 2025, le cabinet revient à la charge pour présenter ses offres de renouvellement. « L’idée serait […] de pouvoir vous proposer à nouveau notre aide », écrit le courtier chargé de la prospection. Dans un mail consulté par La Tribune, où figure en copie le directeur commercial d’Omnegy, le ton est au désintéressement :
« À l’époque, notre direction avait pris la décision de vous offrir notre prestation afin de pouvoir apporter à notre humble niveau notre pierre à l’édifice de votre combat quotidien », écrit l’entreprise.
La réponse des Restos est cinglante : l’acheteuse coupe court. « Les dirigeants d’Omnegy racontaient dans l’open-space qu’ils avaient été grillés, que c’était fichu », se souvient Jean.
Aujourd’hui, ekWateur a rompu tout lien avec Omnegy. Contacté à plusieurs reprises, le cabinet de conseil n’a pas répondu à nos sollicitations. De leur côté, les Restos du cœur refusent officiellement de commenter l’affaire. Par crainte de paraître « naïfs » aux yeux de leurs donateurs, justifie Emile. « Les méthodes d’Omnegy sont parfaitement huilées, tempère Louise. Ils en ont simplement été les victimes. »
*Tous les prénoms marqués d’un astérisque ont été modifiés.