OPINION. Oui, la France est insupportable depuis 60 ans et sa doctrine de dissuasion n'est pas négociable
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Le SNLE Terrible
Naval Group
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Le groupe MARS se réjouit d’apporter sa pierre à la construction de la défense de l’Europe en resituant les enjeux dans le temps long. Depuis la publication de sa tribune du 9 février (1), la conférence de Munich sur la sécurité (MSC) a apporté une importante contribution au débat centré sur l’avenir de la dissuasion nucléaire en Europe.
Comme toujours, les beaux discours sont oubliés sitôt prononcés, mais les écrits restent. Ce qui restera de la MSC 2026, ce ne seront pas les « actes » et le verbatim des discours longs et ennuyeux des uns et des autres, mais bien le rapport (2) publié à cette occasion, rédigé par un groupe d’experts d’influence très germanique, ce qui est bien naturel pour l’événement le plus couru de Bavière après la fête de la bière. Les tableaux du rapport récapitulant l’état des arsenaux nucléaires en Europe sont d’un grand intérêt, même si les travaux du SIPRI ont depuis longtemps popularisé ces données. Ce qui est en revanche plus original, c’est l’élaboration de scénarios conçus en vue de renforcer la dissuasion nucléaire en Europe. Ces « options politiques » sont les suivantes :
Option A : Continuer de s'appuyer sur la dissuasion nucléaire étendue des États-Unis.
Option B : Renforcer le rôle des forces nucléaires britanniques et françaises.
Option C : Développer une dissuasion nucléaire européenne commune.
Option D : Poursuivre des dissuasions nucléaires nationales indépendantes.
Option E : Investir dans la dissuasion conventionnelle sans composante nucléaire.
Le rapport discute les différentes options sans conclure, car il les considère aussi insatisfaisantes les unes que les autres. Les principales objections peuvent être ainsi résumées :
Option A : les Européens ne disposent d’aucun levier pour obliger les États-Unis à maintenir leur engagement ;
Option B : les arsenaux nucléaires britanniques et français sont trop faibles pour défendre toute l’Europe ;
Option C : une dissuasion nucléaire européenne commune n’est pas politiquement crédible ;
Option D : s’engager dans des dissuasions nucléaires nationales indépendantes serait illégal (TNP) et trop coûteux ;
Option E : investir dans la dissuasion conventionnelle sans composante nucléaire suppose un effort hors de portée.
En un mot, le rapport s’achève sur une impasse : « il n’y a pas de bonne solution ». Reste de cet échec conceptuel un tableau récapitulatif original et non dénué d’intérêt (figure 10 p.56).
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De notre point de vue, toute réflexion purement capacitaire est vouée à l’échec dès lors qu’elle fait l’impasse sur les questions doctrinales. A quoi sert un arsenal s’il n’est pas asservi à une doctrine d’emploi ? Or c’est là que se situe le nœud gordien à trancher, à vrai dire le seul, le reste relevant de la logistique et de la mise en œuvre. Et c’est là que se situe la faille dans le raisonnement de ces experts.
Dans sa tribune du 9 février, le groupe MARS insistait sur l’opposition radicale entre la doctrine nucléaire de la France et celle des autres puissances dotées et de l’OTAN : l’utilisation de l’arme atomique sur le champ de bataille. Il manque donc une ligne au tableau n°10 : la doctrine d’emploi des armes nucléaires tactiques. Cette ligne manque parce que les experts n’ont pas voulu différentier les cas britannique et français, l’un participant aux plans nucléaires de l’OTAN et l’autre non. C’est une erreur qui disqualifie l’ensemble du raisonnement. Mais grâce à cette erreur, ce rapport n’est pas tout à fait inutile : il suffit de la corriger pour sortir de l’impasse.
Résumons le dilemme des Européens en quelques points :
Constat n°1 : des nations européennes sont menacées par l’impérialisme russe ;
Constat n°2 : l’OTAN est une alliance défensive dont une part significative de la crédibilité militaire repose sur l’engagement américain ;
Constat n°3 : l’engagement militaires des Américains n’est plus acquis ;
Conclusion 1 : l’appartenance à l’OTAN ne garantit plus la sécurité des nations européennes menacées par la Russie ;
Conclusion 2 : les Européens doivent augmenter et coordonner leur effort de défense afin de remplacer les capacités américaines ;
Conclusion 3 : l’OTAN étant une alliance nucléaire, il faut aussi prévoir de substituer à la bombe B61-12 mise en vol par plusieurs armées européennes, mais dont le service et la décision d’emploi appartiennent aux Américains, une capacité nucléaire européenne.
Dans son option B, le rapport d’experts MSC mentionne les capacités britanniques et françaises. Mais il omet de préciser que ces capacités dépendent de doctrines et de conditions d’emploi opposées. A vrai dire, si la dissuasion britannique était totalement autonome, il n’y aura pas d’impasse conceptuelle puisque le Royaume-Uni participe au groupe des plans nucléaires (NPG) de l’OTAN : il « suffirait » que les Britanniques se dotent d’armes tactiques autonomes. Le problème est qu’ils ne disposent pas à ce stade d’armes nucléaires tactiques et que leurs missiles stratégiques MSBS sont conçus, maintenus et entreposés aux États-Unis. De son côté, la France dispose bien d’une dissuasion autonome, mais elle ne participe pas au NPG parce que sa doctrine le lui interdit.
Il n’existe plus dès lors que trois options, que le rapport MSC n’évoque pas : soit les Européens se rallient à la doctrine française, soit la France abandonne sa doctrine et rallie les plans nucléaires de l’OTAN, soit on ouvre une concertation pour élaborer une doctrine européenne en cohérence avec les impératifs de la doctrine française. Tout le reste n’est que de la littérature.
A ce propos, il est bon de remonter aux sources intellectuelles de la pensée française en matière de dissuasion. Avec plus d’un demi-siècle de recul, on observe combien cette pensée reste aujourd’hui cohérente et répond à la problématique actuelle. Les débats du passé et les querelles d’ego entre maîtres à penser intéresseront les férus de sciences humaines. Pour les praticiens de la défense que nous sommes, peu importent les joutes d’hier, nous nous focalisons sur le présent et l’avenir proche. Et ce qu’il demeure aujourd’hui de la pensée des cinq « cavaliers de l’apocalypse » reste suffisamment solide pour alimenter notre réflexion face aux problèmes contemporains.
Sans débats intellectuels, pas de renouvellement doctrinal. Or ce n’est que du débat démocratique que pourra surgir la nouveauté en matière de doctrine nucléaire. La dissuasion française est portée par un consensus que les changements de majorité politique ont contribué à consolider au fil des décennies de la Ve République. C’est ce que l’on appelle le consensus gaullo-mitterrandien. Il serait inconcevable de modifier cette doctrine sans un débat intellectuel et démocratique préalable qu’il appartient au chef de l’Etat d’ouvrir sur un sujet régalien par essence. Sauf à changer de régime, ce que l’on appelle un coup d’État.
Oui, notre dissuasion procède d’un « ego » propre à la nation française, qui s’est construite contre l’empire dominant en Europe. Notez que nous ne forçons personne à s’y soumettre. Notre démarche est l’inverse d’une contrainte de nature impériale. Notre pays rappelle simplement qu’il dispose de ce dont manque le reste de l’Europe. Nous proposons de l’étendre sans en transférer la responsabilité. C’est une simple exigence (démocratique) de crédibilité.
Les alliés restent libres de s’engager dans la voie d’une coopération. Mais s’ils coopèrent, ils doivent accepter de rechercher un compromis, lequel pourrait aller jusqu’à renoncer aux plans nucléaires de l’OTAN tels qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire planifiant l’emploi en premier de l’arme atomique sur le champ de bataille pour élaborer des plans nucléaires appropriés à des forces européennes dépourvues des capacités nucléaires tactiques américaines.
Comme rappelé dans notre tribune du 9 février, notre doctrine exclut absolument l’emploi tactique de l’arme atomique. Et, sauf évolution majeure qu’un nouveau consensus intellectuel et politique devra valider, il n’est pas question aujourd’hui de revenir unilatéralement sur cet acquis.
C’est pourquoi le secrétaire général de l’OTAN a parfaitement raison d’affirmer que « personne en Europe ne cherche à remplacer le parapluie nucléaire des États-Unis ». Cela fait 60 ans que coexistent au sein de l’OTAN deux doctrines nucléaires différentes et opposées : la française et l’otanienne. Cela a été admis par toutes les nations de l’Alliance, notamment à Ottawa, et réaffirmé régulièrement depuis. Il existe donc effectivement deux « zones de sécurité différenciées », l’une placée sous le parapluie nucléaire américain, l’autre sous le parapluie français. Le manque de crédibilité politique de l’engagement américain incite désormais les Européens à chercher une solution de substitution. C’est leur problème, mais c’est aussi le nôtre. La France recueille aujourd’hui les fruits de ses choix politico-stratégiques et d’un investissement constant depuis 60 ans.
En l’état des doctrines existantes, rejoindre le NPG signifierait pour la France d’accepter de participer à une « bataille nucléaire » à coup de bombes atomiques. La perspective d’une réintégration du NPG n’apparait donc pas envisageable, même dans l’hypothèse (probable) où SACEUR, le commandant suprême en Europe, serait un général « européen », comprendre allemand (3).
Sans évolution doctrinale, le seul « partage » possible est celui exposé dans notre tribune du 9 février. Si cela ne convient pas à nos alliés, charge à eux de trouver une autre solution, à défaut d’engager un dialogue à haut niveau avec la France, qui s’accommode très bien de « zones de sécurité différenciées » placées sous différents parapluies nucléaires. Sa doctrine purement défensive, refusant toute escalade par l’emploi d’armes tactiques, se satisfait d’une juste suffisance capacitaire, pourvu que la capacité de frappe en second soit garantie et que la dissuasion puisse être rétablie par une frappe d’ultime avertissement. Considérer cet arsenal comme insuffisant témoigne d’une incompréhension manifeste de la doctrine française, laquelle n’est pas négociable. C’est la survie de la nation qui est en jeu.
Or, comme l’écrivait Raymond Aron, immense intellectuel dont la cohérence de la pensée stratégique lui a donné la force de s’opposer aux idées à la mode de son temps, « il n’existe pas encore d’exemple de fédération politique, au sens propre du terme, née de la conviction rationnelle que le progrès de l’histoire nécessite une unité plus large que l’État-nation » (4).
Il y a exactement 50 ans, dans « Penser la guerre, Clausewitz (1976) », Aron avertissait les Européens contre la tentation d’un « adieu aux armes » et d’une « sortie de l’Histoire ». Nous y sommes, et notre pays n’a pas vocation à disparaître dans ce trou noir. Il appartient donc à la France de partager les fondamentaux de sa doctrine, en l’état non négociable, mais également d’initier un dialogue stratégique avec les partenaires qui en exprimeront le souhait, en vue de construire une doctrine européenne indépendante.
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(1) : https://www.latribune.fr/article/idees/4930740333796614/opinion-il-est-urgent-que-la-france-elargisse-l-espace-de-sa-tente-nucleaire-sans-en-partager-la-responsabilite
(2) : Mind the Deterrence Gap: Assessing Europe’s Nuclear Options, Report of the European Nuclear Study Group
(3) : Cf. «Comment l’Allemagne est en train de prendre le pouvoir sur les questions de défense en Europe»
(4) : Cf. https://shs.cairn.info/revue-commentaire-2011-4-page-927?lang=fr et https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000059447_fre
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* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.
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Comment sortir de l'impasse