OPINION. « Venezuela : le Qatar, médiateur discret dans un jeu de puissances très ouvert »

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Alors que la crise vénézuélienne atteint un paroxysme inédit en ce début d’année 2026, avec l’enlèvement de Nicolás Maduro par les États-Unis et la mise en place d’un gouvernement intérimaire, plusieurs questions diplomatiques cruciales se posent déjà : comment assurer une transition en douceur ? Quelle gouvernance mettre en place pour éviter le chaos ? Comment articuler influence de l’extérieur et reconstruction intérieure du pays ? Et qui pour ouvrir des voies de dialogue dans un dossier où les rivalités de puissance et les traumatismes politiques sont légion depuis le début de l’arrivée de la dictature bolivarienne ?
Dans cette perspective, et alors qu’on ne l’attendait pas forcément, le Qatar est en train de se positionner comme un médiateur discret mais potentiellement central avec l’aval de Washington bien entendu.
Depuis plusieurs mois, Doha a multiplié les déclarations de préoccupation profonde face à l’escalade de la crise au Venezuela, appelant à la retenue et à un règlement pacifique des différends. Le ministère qatarien des Affaires étrangères a réaffirmé plusieurs fois publiquement son attachement à la Charte des Nations unies et au règlement pacifique des conflits, tout en se déclarant prêt à contribuer à toute initiative internationale visant une solution pacifique immédiate, notamment en maintenant ouverts les canaux de communication avec toutes les parties concernées.
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Cette posture est cohérente avec le rôle que le Qatar avait déjà tenté de jouer avant l’enlèvement de Maduro. En 2025, alors que les tensions montaient entre Washington et Caracas, Doha s’était rapidement proposé comme médiateur entre les États-Unis et le gouvernement vénézuélien aux côtés du Panama, soulignant la possibilité d’un rôle qatarien pour faciliter un désengagement militaire américain ou réduire les risques d’escalade. Le Qatar avait également travaillé en coulisses depuis 2023, comme lors de l’accord de Barbados, qui avait relâché certaines tensions entre Caracas et Washington, et s’est taillé une réputation de pont diplomatique fiable auprès des deux camps.
Cette implication au Venezuela ne sort pas de nulle part. Le Qatar s’est construit, ces dernières décennies, une tradition singulière de médiateur international. Le pays du Golfe a joué un rôle clé dans des négociations complexes, entre les États-Unis et les Talibans pour la fin de la guerre en Afghanistan, entre différents acteurs de la crise israélo-palestinienne à Gaza, ou encore dans le cadre du plan de paix de Trump dans les pourparlers opposant des acteurs armés et étatiques en République démocratique du Congo.
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Cette stratégie diplomatique n’est pas seulement un artifice du soft power de la pétromonarchie. Elle répond à une politique étrangère assumée depuis longtemps : être un acteur géopolitique sur qui compter et capable de rassembler des parties apparemment irréconciliables, même lorsque la médiation implique des acteurs controversés, ce qu’on appelle souvent les « infréquentables ». Doha a ainsi accueilli des bureaux politiques de liaison du Hamas ou des Taliban, souvent à la demande de partenaires internationaux notamment américain, précisément parce qu’elle pouvait offrir une plateforme de dialogue là où plus personne ne le pouvait. Le cas du Venezuela s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit pas d’un intérêt ponctuel pour une crise latino-américaine, mais d’une volonté de consolider un rôle diplomatique global dans des zones où les cadres traditionnels de médiation, ONU, Union européenne, organisations régionales, sont en difficulté ou marginalisés.
Le contexte vénézuélien est profondément marqué par la politique américaine sous Donald Trump. Depuis son retour à la Maison-Blanche, l’administration américaine a durci sa posture envers Caracas, justifiant son intervention par la lutte contre le narcotrafic mais aussi par une volonté de remodeler l’équilibre régional. Cette stratégie a conduit à une rupture des canaux classiques de dialogue, ouvrant un espace à des intermédiaires crédibles comme le Qatar. Doha apparaît aujourd’hui comme un interlocuteur acceptable à la fois pour Washington et pour certaines composantes modérées du camp chaviste. Des discussions discrètes auraient eu lieu sur le sol qatarien entre représentants américains et vénézuéliens autour de scénarios de transition politique, visant à éviter un effondrement brutal de l’État vénézuélien. L’idée d’un madurisme sans Maduro, permettant une continuité institutionnelle minimale tout en ouvrant une séquence politique nouvelle, aurait été évoquée.
Cette médiation potentielle s’inscrit dans une articulation plus large entre Doha et Washington. Le Qatar joue depuis plusieurs années le rôle de canal indirect dans des dossiers sensibles où les États-Unis préfèrent éviter une exposition diplomatique directe. Cela renforce la relation stratégique entre les deux pays, tout en offrant à Washington une flexibilité politique appréciable. Mais cette position est fragile, et Doha est encore traumatisée des frappes israéliennes sur le pays en septembre dernier que Washington n’a pas empêché. Si le Qatar est perçu comme trop aligné sur les intérêts américains, il risque de perdre toute crédibilité auprès des acteurs vénézuéliens et de leurs soutiens internationaux. À l’inverse, une posture trop favorable à Caracas pourrait conduire à sa marginalisation par Washington. La médiation qatarienne va donc reposer sur un équilibre délicat et très fragile. Dans ce nouveau monde qui se dessine et marqué par le retour des logiques de puissance, les médiateurs les plus efficaces ne sont plus les institutions universelles, mais des États capables de parler à tous, y compris dans les zones grises de la géopolitique contemporaine.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.