Philippe Fusaro, Sophie Pujas, Charles Salles… Notre sélection de livres à lire cette semaine

Philippe Fusaro, Sophie Pujas, Charles Salles… Découvrez notre sélection de livres à lire cette semaine.
Emmanuel Fenouil, Astrid di Crollalanza/Opale

Philippe Fusaro, Sophie Pujas, Charles Salles… Découvrez notre sélection de livres à lire cette semaine.
Emmanuel Fenouil, Astrid di Crollalanza/Opale
Au début, c’est déjà la fin. Dans la Rome des années 1980 naissantes, celle des très riches heures, de la gloire un rien envapée, de Gianni. Qui est-il, ce vieux beau, ce dandy qui ne brille plus pour personne, costume de lin froissé, cigarette fine entre les doigts, un dernier verre avant l’horreur de l’aurore dans son night-club favori, le Piper ? Peut-être juste un homme fatigué. Une silhouette désormais envahie par la mélancolie. Les temps ne sont pas si durs ; pire, ils sont devenus blêmes. Et avec eux, toutes les jolies choses de la vie comme une longue nuit de Gianni. Et notamment une femme, qu’il a laissée partir et dont le souvenir, lui, ne l’a jamais quitté.

Pourtant, quelque chose d’aussi précieux qu’inattendu va se dessiner pour lui. Dans les toilettes du Piper, il croise Carmela. C’est la compagne du bassiste d’un groupe punk qui se produit ce soir-là. C’est aussi la mère d’un petit garçon, Giacomo. Entre ces trois êtres qui se reconnaissent d’emblée comme membres à part entière de la grande famille des solitaires va naître comme une communauté de vie. Carmela va inviter Gianni à les rejoindre dans sa maison de vacances à Polignano a Mare, un bourg hors du temps au bord de l’Adriatique. Et peut-être sera-t-il envisageable pour chacun d’eux de croire encore à un horizon possible, « d’effacer les chagrins qui le minent [Gianni] depuis tant d’années, oublier une mélancolie qu’il traîne comme une ombre trop grande pour un seul homme »…
Cette mélancolie, c’est celle que promène de livre en livre et avec une grâce infinie Philippe Fusaro. Celui-ci, Solo tu, est comme le condensé de son art. Tout ce qui chez d’autres serait complaisant et artificiel trouve ici des accents de profonde vérité. Comme dans ce chef-d’œuvre largement cité dans ces pages, Le dernier été en ville, du regretté Gianfranco Calligarich. Ce ne sont là que choses finissantes sans doute, mais leurs lueurs pâles réchauffent l’âme et le cœur.

« Je ne suis pas du tout taillée pour ce qui m’arrive. » Il faut certainement s’inventer une vaillance redoutablement têtue quand on vous arrache l’être aimé d’une façon aussi prématurée. L’histoire d’amour entre Laura et Samuel était comme la nuit : encore jeune. Les deux trentenaires s’aimaient passionnément, ils en étaient encore à se découvrir l’un l’autre. Mais à peine Samuel s’est-il installé chez elle qu’une voiture le fauche et le tue. Elle accouche de la petite Clara un mois plus tard. Une tragédie non pas tant au moment des premières fois qu’à celui des plus beaux commencements…
« Nous avons tellement manqué de temps. » Voilà ce qui serre le cœur à la lecture du roman de Sophie Pujas : avec la disparition de Samuel, Laura n’a pas tout perdu, comme l’on dit communément, elle a perdu ce qu’elle n’avait pas encore vécu et qui eût probablement été tout. « Chaque moment devient l’ombre de celui qu’il aurait dû être. Son reflet vide et terni. » Sans céder à la furie (« C’est tellement civilisé de ma part de continuer à vivre »), Laura n’édulcore rien pour autant, elle dit combien tout cela est odieux, et attention : elle est intransigeante avec les paroles en forme de baume, les bonnes intentions idiotes ou déplacées.
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« Je pense aux visages que tu n’auras pas à en devenir folle. » Après avoir dressé l’inventaire de tout ce qu’elle ne vivra jamais avec son amoureux, puis consigné ce qu’elle savait de lui (elle tient à pouvoir faire son portrait à sa fille lorsque celle-ci l’interrogera), la voilà qui plonge dans le manuscrit inachevé auquel Samuel travaillait : une enquête sur l’invisible, cruelle ironie pour elle qui voit tout lui échapper (horreur de ne déjà plus se rappeler à quel endroit précis était ce grain de beauté dans son cou…). C’est donc aussi à travers son écriture à lui que nous découvrons (devinons) Samuel, et faire sa connaissance en filigrane est passionnant.
Surtout, on mesure à quel point lire un mort, c’est le retrouver vivant, grâce à la pensée en mouvement. « Peut-être, quand j’aurais lu la dernière de tes pages, le silence, entre nous, sera définitif. » Revient-on enfin à la vie quand on a accepté l’inaudible silence de l’autre ?
Inventaire des silences, de Sophie Pujas, Actes Sud, 160 pages, 17,50 euros.

Malgré son titre, ce livre intéressera bien au-delà du cercle des admirateurs de Jean-Luc Lagarce (1957-1995), metteur en scène et désormais un des auteurs français les plus joués. Travailleur acharné, cette étoile filante ne vécut que pour et par le théâtre. C’est donc à un dispositif totalement théâtral que Charles Salles fait appel pour évoquer les heures tour à tour enthousiastes et joyeuses ou inquiètes et morbides qui, de la Franche-Comté natale à la capitale finale, marquèrent les bornes géographiques de la vie de l’auteur de Juste la fin du monde (adapté au cinéma par Xavier Nolan).
Pressentant que sa trajectoire terrestre serait brève, Lagarce avait dans son journal évoqué avec dérision d’hypothétiques « camarades chercheurs de l’Idaho » qui un jour se pencheraient sur son œuvre. Prenant la prophétie au mot, Charles Salles, déjà auteur d’un portrait du night-clubber journaliste Alain Pacadis chez le même éditeur, fait défiler devant la caméra d’un certain Gus Idaho la mère, le père, le frère et la sœur, les amis, les amants, les maîtresses, les acteurs et les actrices, le producteur et la productrice de l’auteur. Chacun y allant d’un grief, d’un chagrin ou d’une admiration toujours vivace, et parfois les trois en même temps.
Car Lagarce fut inconstant, sacrifiant en chemin les premières amours comme les premiers compagnons de route. L’ambition est sans pitié. Dans une succession de monologues, chacun évoque son « héros », multipliant les angles et les éclairages, comme il sied au personnage de fiction évoqué dans le titre de ce livre. Charles Salles – et nous avec – peut le suivre au plus près de ses désirs contradictoires, de ses élans pluriels, de sa vie d’agent double commencée dans la chaleur aimante d’un modeste foyer de parents employés chez Peugeot et poursuivie sous les sunlights des théâtres et l’obscurité des backrooms gay de la capitale.
Entre ces deux pôles, entre lesquels Lagarce fit d’incessants allers et retours, Charles Salles suit le fil tendu comme un arc et comme aspiré par sa fin de la destinée de son modèle. C’est ainsi que ce livre est aussi une traversée des dernières années du millénaire précédent. Miracle de la littérature, cette mécanique répétitive et certainement injouable se révèle parfaitement adaptée à son sujet.
Lagarce, fiction, de Charles Salles, La Table ronde, 240 pages, 21 euros.