Avec le remarquable « À pied d’œuvre », en salles, le 4 février, l’actrice-réalisatrice Valérie Donzelli et le comédien Bastien Bouillon, amis depuis seize ans, signent leur cinquième collaboration. Une réflexion sur la précarité des artistes et leur place dans la société.
« De toute façon, entre TDAH, on se reconnaît ! » lance en rigolant Valérie Donzelli à Bastien Bouillon, qui lui rétorque sur le même ton : « Attends, toi, tu es déjà diagnostiquée ; moi ça sera dans quinze jours ! » Si la réalisatrice et son acteur, à la fois fatigués et surexcités par leur journée de promotion chargée, se lâchent en évoquant leur trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, c’est qu’ils se (re)connaissent depuis seize ans déjà.
« J’ai rencontré Valérie en 2010 via Jérémie Elkaïm [son ex-compagnon et père de ses deux premiers enfants, ndlr], dont je suis toujours très proche », se rappelle-t-il. « Il y a eu des périodes où nous partions tous en vacances ensemble et d’autres où nous nous voyions moins mais j’ai joué dans plusieurs films de Valérie ; et aujourd’hui, la scripte Alba Thérond, la mère de mon premier fils, a travaillé sur le film… C’est marrant, les choses de la vie. »
Depuis leur rencontre, la cinéaste de 52 ans a fait tourner l’acteur de 40 ans dans cinq de ses neuf fictions : le retentissent La guerre est déclarée (2011) – coréalisé avec Jérémie Elkaïm, qui racontait l’épreuve de la maladie de leur fils Gabriel –, Main dans la main (2012), Marguerite et Julien (2015), la série Nona et ses filles (2021) et le dépouillé et magnifique À pied d’œuvre, adapté du livre éponyme de Franck Courtès, où il crève l’écran une nouvelle fois.
Questionner le statut de l'artiste dans la société
Avec l’histoire de ce photographe installé qui tombe dans la précarité et les petits boulots après avoir quitté son métier pour devenir écrivain, la cinéaste signe un film à la fois social et intime, aussi sobre qu’intense, tout en offrant à Bastien Bouillon l’un de ses plus beaux rôles, physique et torturé, en homme résolu à persévérer dans son art, assumant contre l’avis de tous le déclassement que son choix implique.
« J’ai voulu raconter ce besoin vital de retrouver du sens à sa vie, ce moment où l’on ne peut plus faire autrement que d’être cette personne-là », confie la réalisatrice. « Cet homme blanc, hétérosexuel, de 40 ans, beau gosse et père de famille est censé être puissant et gagner de l’argent mais décide de changer de travail car celui-ci est devenu pour lui une coquille vide. Il se retrouve ainsi à l’endroit de la minorité… car être artiste, c’est une course de fond, il faut tenir le cap, quelles que soient les tempêtes. »
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J’ai fait des films qui peut-être n’étaient pas totalement aboutis, pas tout à fait à l’endroit où ils devaient être, mais au moins il y avait du cinéma !
Bastien Bouillon, acteur
Bastien Bouillon approuve en hochant la tête tant le sujet résonne en chacun. À mesure que l’antihéros du film se morcelle – sa tête toute à l’écriture mais son corps s’épuisant dans des tâches ingrates et sous-payées – se pose pudiquement la question du statut de l’artiste dans la société : peut-on vraiment vivre de la vie d’artiste ? Quelle est sa place dans le système capitaliste ? Reste-t-il à jamais seul à croire en son talent et son avenir face au regard des enfants ou aux remarques des parents inquiets ? Comme tous les intermittents de France, Valérie Donzelli et Bastien Bouillon connaissent ces tourments.
Le quadragénaire est pourtant un enfant de la balle – il est le fils de l’actrice Clémentine Amouroux et du metteur en scène Gilles Bouillon – mais il a connu les petits boulots (contrôleur au cinéma Le Balzac à Paris, figurant, serveur…) et la paternité à 22 ans, en même temps qu’il devenait un acteur multi-talents, jouant aussi bien au théâtre que dans des téléfilms, des séries, une quarantaine de courts-métrages et une trentaine de « longs ». Il connaît alors les seconds rôles (beaucoup) et quelques « premiers », jusqu’à celui du formidable flic de La Nuit du 12 de Dominik Moll (plus de 500.000 entrées en 2022), qui le propulse révélation masculine aux Césars à… 37 ans.
Depuis, l’acteur, qu’on dit caméléon et qui commence toujours à travailler ses rôles par le physique, construit une galerie de personnages impressionnante : Le Comte de Monte-Cristo de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, Un homme en fuite de Baptiste Debraux, Partir un jour d’Amélie Bonnin, Aux jours qui viennent de Nathalie Najem, Monsieur Aznavour de Grand Corps Malade et Mehdi Idir, Connemara d’Alex Lutz, L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé…
Toujours juste, élégant et sans esbroufe inutile, « B.B. » explore tous les styles : peu importe, pourvu qu’il y ait « du cinéma ». « Au départ, j’avais du mal à dire “je suis comédien” », se rappelle-t-il. « Aujourd’hui, si j’ai le luxe d’avoir le choix dans les projets, c’est que je l’ai voulu… mais jamais de manière stratégique. D’autres, plus malins que moi, sont allés plus vite ! Moi, je voulais faire du cinéma, voilà, et pas simplement “être connu”, devenir une star ou gagner plein d’argent. J’ai fait des films qui peut-être n’étaient pas totalement aboutis, pas tout à fait à l’endroit où ils devaient être, mais au moins il y avait du cinéma ! »
Dans "À pied d’œuvre", Bastien Bouillon incarne un photographe à succès qui abandonne tout pour se consacrer à l'écriture, et découvre la pauvreté. En salles le 4 février 2026. (Crédits : LTD/Christine TAMALET)
Un duo qui résiste
C’est au tour de Valérie Donzelli d’approuver de la tête. Tracer sa voie, coller à sa vérité, persévérer : elle connaît aussi. Comme dans le film, son propre père a tenté de la dissuader de choisir ce métier : « Il me disait : “T’es pas Picasso !” C’était violent sur le moment et ça paraît cruel comme ça, mais en fait il pensait vraiment qu’on ne s’en sortait que si on était Picasso ou Godard… Il avait simplement peur pour moi : dans son enfance, il avait lui-même souffert de la précarité car son propre père était artiste. Heureusement, j’avais aussi un grand-père qui m’encourageait dans la voie de l’art sans me juger : ça a été une force dans le sens où je n’ai jamais cherché à faire des chefs-d’œuvre mais juste un film à moi, jusqu’au bout. »
Actrice dans plus d’une trentaine de longs-métrages et près d’une vingtaine de « courts », réalisatrice, scénariste, productrice… La voilà désormais bien installée dans le cinéma français. Après des films directement autobiographiques, elle opère un tournant en 2023 en adaptant pour la première fois un livre, L’Amour et les Forêts d’Éric Reinhardt. Pour ce thriller magistral qui plonge dans l’enfer conjugal et la masculinité toxique, elle décrochera le césar de la meilleure adaptation, avec Audrey Diwan.
L’adaptation permet de mettre le costume d’un autre pour raconter des choses très intimes. Aujourd’hui, j’ai l’impression que mes films racontent aussi que j’ai mûri dans mon travail.
Valérie Donzelli, actrice, scénariste et réalisatrice
« L’adaptation de livres protège de soi, constate la réalisatrice. Sans le livre de Franck Courtès, jamais je n’aurais osé parler du sujet si narcissique d’À pied d’œuvre, alors que je m’y retrouve totalement… L’adaptation permet de mettre le costume d’un autre pour raconter des choses très intimes. Aujourd’hui, j’ai l’impression que mes films racontent aussi que j’ai mûri dans mon travail. »
Le prix du meilleur scénario remporté à la dernière Mostra de Venise le confirme. Et prouve que le duo Donzelli-Bouillon respire et vit toujours pour le cinéma, comme il y a seize ans. « Nous sommes toujours les mêmes, sourit Valérie Donzelli. Nous avons grandi en restant fidèles à ce que nous sommes : nous partageons la même philosophie de vie et un rapport au monde commun. Si Bastien est là où il est aujourd’hui, c’est aussi parce que, même après son césar, il a continué à jouer dans des films fauchés ou des courts-métrages ! »
L’écrivain d’À pied d’œuvre, que Franck Courtès décrit comme « inaccessible au découragement », apparaît alors comme le reflet sensible des deux amis dans leur rapport vital à leur art : « Je fais ce métier pour disparaître, pour m’oublier moi, assène l’acteur. En jouant, nous n’existons plus, c’est comme un coma… Et moi, de ne pas être moi, ça me soulage un maximum. » Et la réalisatrice d’ajouter : « Quand je fais des films, j’oublie la mort… Le temps est suspendu, j’ai l’impression d’être hors de la vie, que rien n’est mortel et que cela va durer pour toujours. » Jouer pour disparaître. Jouer pour oublier la mort. Une belle façon de gérer un TDAH.
En dates 2010 Valérie Donzelli sort son premier film, La Reine des pommes. 2011 Sortie de La guerre est déclarée, de Valérie Donzelli, avec Bastien Bouillon. C’est leur première collaboration. 2023 Bastien Bouillon remporte le césar du meilleur espoir masculin pour son rôle dans La Nuit du 12. 2024 Bastien Bouillon joue dans Le Comte de Monte-Cristo et Valérie Donzelli remporte le césar de la meilleure adaptation, avec Audrey Diwan, pour L’Amour et les Forêts. 2025 À pied d’œuvre, leur cinquième collaboration, remporte le prix du scénario à la Mostra de Venise.