« L’Affaire Bojarski », « Palestine 36 », « Furcy, né libre »... Notre sélection cinéma de la semaine

"L'affaire Bojarski", "Palestine 36" et "Eleonora Duse" sont à l'affiche cette semaine.
LTD/Guy Ferrandis/Le Bureau Films

"L'affaire Bojarski", "Palestine 36" et "Eleonora Duse" sont à l'affiche cette semaine.
LTD/Guy Ferrandis/Le Bureau Films
« Ça, c’est un Bojarski » : il paraît que, durant les années 1960, on qualifiait ainsi le must du faux billet de banque en référence à Jan Bojarski, un jeune ingénieur polonais qui, durant l’immédiat après-guerre, se transforma en faussaire de génie. Il n’en faut pas plus pour faire de cet escroc de haute voltige le personnage idéal d’une « affaire sensible », sans Fabrice Drouelle mais avec Jean-Paul Salomé derrière la caméra.
Auteur du très réussi La Syndicaliste notamment, le cinéaste a déjà prouvé sa capacité à porter sur grand écran les arcanes d’un fait divers qu’aucun scénariste n’aurait pu inventer sans passer pour un… faussaire. De fait, le parcours de Bojarski est proprement inimaginable. Exilé à Paris sous l’Occupation, cet inventeur digne du concours Lépine mais toujours recalé pour des raisons administratives est marié, bon père de famille.
Recruté par la pègre puis installé à son propre compte dans un cossu pavillon de banlieue qui abrite aussi son atelier de faux-monnayeur, il va devenir la bête noire et de la police et de la Banque de France. Qui dit mieux ? L’Affaire Bojarski, dont Jean-Paul Salomé a écrit le scénario avec Bastien Daret, retrace assez fidèlement cet itinéraire d’un artiste à sa manière. Certes, les deux auteurs, pour les besoins de la fiction, ont commis quelques entorses à la réalité, mais rien qui soit de nature à altérer cette histoire rocambolesque à souhait.
Et pour incarner Bojarski, ils ont eu la bonne idée de faire appel au talent tout en finesse de Reda Kateb, qui impose d’entrée de jeu sa vision du personnage. Difficile en effet de ne pas trouver plutôt sympathique cette sorte d’inspecteur Gadget qui tombe du mauvais côté de la barrière. Et qui ne peut s’empêcher de glisser dans ses faux billets parfaits un petit défaut repérable seulement par des experts pointilleux. Par provocation pure ou par remords inconscient ?
L’histoire ne le dit pas, mais le personnage trouve ainsi sa rédemption, du moins à nos yeux. Le reste du casting est à la hauteur du personnage principal : Sara Giraudeau dans le rôle de l’épouse de moins en moins aveugle, Pierre Lottin en complice dangereux ou encore Bastien Bouillon qui fait des merveilles en flic obstiné. Ce dernier personnage est un peu comme l’inspecteur Juve d’un Fantômas non violent. Le tout emmené par un Jean-Paul Salomé qui a incontestablement le sens du récit et dont les reconstitutions sonnent juste, presque trop parfois.
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On aurait aimé de temps en temps un peu plus de fièvre, à la mesure de ce qui est ici raconté. Un peu plus de démesure dans la façon d’évoquer ce personnage hors norme, même si ses activités ressemblent de fait à celles d’un petit artisan besogneux et vigilant. Le film colle incontestablement à la réalité et on ne saurait lui en faire le reproche, mais cette histoire folle aurait pu être racontée moins sagement. Et pour aller jusqu’au bout de cette réalité, il faut impérativement rester jusqu’à la fin du générique, qui dévoile un saisissant petit film mis en scène après l’arrestation du vrai Bojarski.
L’Affaire Bojarski, de Jean-Paul Salomé, avec Reda Kateb, Sara Giraudeau, Pierre Lottin, Bastien Bouillon, Quentin Dolmaire. 2 h 08. Sortie mercredi.
Une reconstitution historique ambitieuse entre Jérusalem et les villages de Cisjordanie, riche de multiples personnages arabes et anglais : le nouveau film de la cinéaste palestinienne Annemarie Jacir ne saurait laisser indifférent. En partie tourné en Jordanie à la suite du 7 octobre 2023, il dépeint la Palestine d’avant la « Nakba », l’exode forcé de 1948.
Jamais éclairée par le cinéma, l’année 1936 paraît particulièrement décisive : elle marque les prémices de la grande révolte arabe contre le mandat britannique et l’accélération de l’accaparement de terres au nom du sionisme (1936-1939). Fluide et captivant à la façon d’un film d’aventures, ce projet unique assume de remiser les personnages juifs au second plan pour se concentrer sur l’emprise coloniale d’alors, tristement responsable de tiraillements et de séparations qui par la suite rendront la paix toujours plus incertaine.
Avec Hiam Abbass, Saleh Bakri et Jeremy Irons à son affiche, le film est naturellement pressenti pour représenter la Palestine aux Oscars 2026. Un document aussi précieux que passionnant sur l’émergence de la résistance palestinienne.
Palestine 36, d’Annemarie Jacir, avec Saleh Bakri, Hiam Abbass, Jeremy Irons, Liam Cunningham. 1 h 59. Sortie mercredi.
Douze ans après Qu’Allah bénisse la France, son premier film très autobiographique, Abad Al Malik s’empare du destin de l’esclave Furcy qui, en 1817 sur l’île de la Réunion, intenta un procès à son maître pour recouvrer la liberté et n’obtint gain de cause que vingt-cinq années plus tard. On saisit d’emblée et la noblesse du propos et la volonté de l’auteur d’en faire ressortir la portée moderne politique.
Furcy, né libre, dont le scénario a été écrit par Étienne Comar d’après le livre de Mohammed Aïssaoui L’Affaire de l’esclave Furcy, revendique donc clairement sa dimension militante, avec la claire volonté de s’adresser au plus grand nombre. Quitte parfois à multiplier les scènes grandiloquentes ou spectaculaires comme autant de tableaux vivants propres à susciter l’émotion du spectateur.
Ou à figer le film dans des moments qu’on peut trouver trop fabriqués et presque artificiels, qu’il s’agisse de décrire les conditions de vie inhumaines des esclaves ou de nous plonger dans les rebondissements d’un grand procès. De ces défauts formels émerge a contrario la figure de Furcy lui-même. Joué avec talent par Makita Samba (vu notamment dans Les Olympiades de Jacques Audiard), il insuffle au film ce qui lui manque de vitalité et d’élan.
Et fait plus encore surgir la figure opposée, celle du maître de Furcy. Vincent Macaigne, débarrassé de sa trop facile nonchalance habituelle, incarne à la perfection ce personnage odieux, lâche et cruel.
Furcy, né libre, d’Abd Al Malik, avec Makita Samba, Romain Duris, Ana Girardot, Vincent Macaigne, Frédéric Pierrot. Sortie mercredi.
Elle est, dans l’histoire du théâtre mondial, la parfaite rivale de Sarah Bernhardt, celle également qui popularisa auprès des spectateurs italiens les pièces d’Ibsen notamment : Eleonora Duse est au centre du nouveau film de Pietro Marcello, auteur en 2019 d’une très remarquée adaptation de Martin Eden de Jack London. En se concentrant sur le début des années 1920 et le moment où l’actrice avait décidé de remonter sur les planches, Marcello a fait le choix pertinent du focus.
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Mais, curieusement, il se concentre sur son personnage principal en oubliant presque de dépeindre une période historique pourtant essentielle. Heureusement, Valeria Bruni Tedeschi s’est emparée d’Eleonora Duse pour l’incarner de façon saisissante, jusque dans ses silences et ses sourires proprement énigmatiques. Actrice jouant une actrice, elle emporte l’adhésion de la première à la dernière image. Et trouve qui plus est en Noémie Lvovsky, qui incarne Sarah Bernhardt, une « ennemie » idéale. Idéal, Fausto Russo Alesi l’est aussi dans le rôle de l’écrivain Gabriele D’Annunzio.
Eleonora Duse, de Pietro Marcello, avec Valeria Bruni Tedeschi, Noémie Merlant, Fanni Wrochna, Fausto Russo Alesi, Vicenzo Nemolato. 2h02. Sortie mercredi.