Philippe Cognée : le maître du flou qui sculpte l’image à la cire et au fer

« Guillaume et Thomas », 1996, et « Table fin de repas », 2012, par Philippe Cognée.
LTD/Laurent Edeline/ADAGP

« Guillaume et Thomas », 1996, et « Table fin de repas », 2012, par Philippe Cognée.
LTD/Laurent Edeline/ADAGP
Ses tableaux sont des secousses. Son style est tremblé. Le mouvement est là. Justesse et dextérité. Ce que l’on voit s’échappe, glisse, s’effrite, disparaît devant nos yeux sans qu’on ne puisse rien faire. Autoportraits, paysages champêtres, bords de mer, scènes enfantines, conteneurs empilés, objets domestiques, portraits de famille, réfrigérateurs, supermarchés, foules : dans la peinture de Cognée, tout frémit. Tout est promis à devenir souvenirs ou (et) ruines. Son œuvre émeut parce qu’elle raconte qui nous sommes, des êtres éphémères vivant dans un monde incertain.
Cognée raconte l’effilochage inéluctable des choses et des êtres. Il peint pour que tout reste tout en sachant que tout part. Il donne du mouvement à ce que l’on voit. Ce qu’il montre frétille. On imagine ce qui vient de se passer, ce qui va se passer en regardant le moment éphémère que sa peinture capture sans l’emprisonner. Et il a une façon de faire unique, une méthode bien à lui.
Ses œuvres sont accompagnées de la légende « Encaustique sur toile marouflée sur bois ». Étrange, comme c’est étrange… Depuis les années 1990, Cognée commence à peindre à partir d’images photographiques qu’il a lui-même retouchées, floutées, déformées. Ses œuvres sont faites de coup de pinceaux, de cire et de fer à repasser. Vous avez bien lu. Cognée encaustique son art. La cire liquide glisse sur la toile. Un film plastique est posé dessus. Il dégaine alors un fer à repasser pour la refroidir. Il retire le film. Ce dernier arrache la matière, la déforme, lui inflige des cicatrices. À chaque fois, le hasard, une surprise, un accident voulu, espéré. Que voit-on ? Que devine-ton ? L’art de Cognée, c’est l’art du doute.

Au Bénin, enfant puis ado, fils d’un médecin de campagne, Philippe jouit de tout, ignorant que cela ne peut durer. De retour en France, l’insouciance se délite. De l’École des beaux-arts de Nantes à celle de Paris et à la villa Médicis, Cognée crée donc joue, prolongeant ainsi ses années africaines. Le peintre est présent dans d’innombrables musées du monde et dans d’importantes collections mais il n’a pas eu une belle exposition au Centre Pompidou. Dommage.
L’homme habite près de Nantes, histoire de ne pas être dévoré par le pouvoir parisien. Il s’en méfie. Il le paie certainement. S’il sait utiliser la cire, cirer les pompes, il ne sait pas faire. Gare de Nantes, Cognée est là, frétillant, filiforme, une silhouette d’ado avec cheveux blancs. Bientôt 70 ans ? Pas possible. Il est discret, affable, marche comme il pense, vite. Direction Vertou, à dix minutes de Nantes.
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Cognée, grave, sombre, sérieux ? Erreur. Arrêt au restaurant La Cave de l’Inattendu. Une épicerie, une cave à vin, une brocante vintage, un magasin de jouets, un restaurant ? Tout cela. L’endroit lui correspond. Partout des objets banals qui auraient dû disparaître si le propriétaire, Olivier Hodebert, n’avait pas décidé de les honorer, de les collectionner. À côté de la table, des réfrigérateurs usagés. Cognée en a fait des portraits. Le peintre divinise les choses simples de nos vies.

Le restaurant est joyeux comme le furent ses dix années passées en Afrique. « Je vivais pieds nus. Je jouissais de la vie en pleine inconscience de tout. Le retour en France fut la fin de cette adolescence-là. La conscience que tout allait changer, que tout change… L’Afrique, c’est aussi des tissus, des batiks qui utilisent la cire. Dans mon travail, je joue avec elle. La cire fait ce qu’elle veut en refroidissant. Elle a le pouvoir. Pour mes œuvres, je mets en place quelque chose qui va m’échapper. Quand je retire le film en plastique qui a refroidi la cire, c’est l’incertitude, la surprise et l’exaltation… Vous avez raison, ne pas craindre les incertitudes et imprévus qui caractérisent la vie, c’est l’aimer… Je suis fondamentalement un optimiste mais je suis lucide. Quand je vois l’état du monde, là, je deviens pessimiste. »

Départ pour la maison-atelier de Philippe Cognée, qui se visite rarement. Sa femme n’aime pas. La demeure est sage, étirée. Pas un poil de gazon ne dépasse. L’atelier est vaste, extrêmement bien rangé. L’homme qui peint le flou a besoin d’avoir les idées claires dans un lieu ordonné. Une bibliothèque est remplie de livres d’art que Cognée consulte pendant qu’il peint. Vélasquez, Goya, Warhol et Richter, le monument, un génie pour lui. « Un artiste qui a toujours évité de se répéter, le grand danger qui menace chaque artiste. » Il ira voir l’exposition-rétrospective inouïe à la Fondation Vuitton consacrée à ce grand maître. Comme lui, Richter peint ce qui part, l’avant et la suite de ce que l’on voit.
Richter n’arrête pas le mouvement, il le décompose, l’étire comme le fait Cognée. Ils furent exposés côte à côte à l’Orangerie à Paris lors de la mémorable exposition « Dans le flou ». Ouah ! Sur les murs de l’atelier de Cognée, une série de tableaux envahis, dévorés par la mer, mer déchaînée et menaçante représentant l’état du monde. Il n’est pas satisfait. Il essaie. Il cherche. Il cale. Il s’arrête. Parfois il abandonne et le vit comme un échec. Pour ses mers envahissantes, il reprendra lorsqu’il le sentira. « Ce moment-là non plus, je ne le maîtrise pas. Ça m’énerve, mais c’est inhérent à mon travail. »
Dans un bac, un entassement de fers à repasser aussi importants que les pinceaux. Il en saisit un. L’ado n’est pas mort mais il est devenu un adulte inquiet. « La peinture bouffe la tête. Même quand je dors, je cherche des solutions aux questions que je me pose, mais cela a un immense avantage : en ne pensant qu’à la peinture, je ne m’inquiète pas d’autre chose. Je peins la fragilité de tout pour ne pas être fragile tout le temps. » L’œuvre intense de Cognée est à découvrir au musée Paul-Valéry, une exposition éblouissante et hypnotisante, tout en peinture avec utilisation du savoir des fers. À faire savoir. À aller voir, et y repasser avant fermeture proche.
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