« Nage libre », « Freud, dernier combat », « Souvenez-vous de l’homme »… Notre sélection de pièces de théâtre à voir cette semaine

Découvrez notre sélection théâtre de la semaine.
Sébastien Toubon / Ludo Leleu / Pierre Grosbois

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C’est en découvrant il y a vingt ans, par un film, un épisode peu connu de la violence antisémite qui avait régné en Autriche dès les années 1930 que la metteuse en scène et dramaturge Lisa Wurmser a écrit Nage libre. Ce film était un documentaire du cinéaste israélien Yaron Zilberman. Dans Watermarks, il était parti à la recherche de femmes dispersées à travers le monde : d’anciennes championnes de natation autrichiennes privées de tous leurs titres et contraintes à l’exil au moment des Jeux olympiques de 1936. Elles avaient refusé d’y participer. Elles appartenaient au très célèbre club juif de l’Hakoah et c’est leur entraîneur qui les avait sauvées en facilitant leur exil. Les autres champions et championnes, toutes catégories, disparurent dans la Shoah.
Dispersées à travers le monde, elles furent invitées en 1995 à Vienne, alors que l’Autriche entrait dans l’Europe, pour une restitution en grande pompe de leurs médailles… S’inspirant de ces destins, Lisa Wurmser a imaginé Nage libre. Trois femmes se retrouvent et échangent leurs souvenirs, entre elles et avec le tenancier d’un très ancien cabaret juif, L’Enfer, lieu légendaire de l’Autriche de l’avant-guerre. Un lieu ouvert, fréquenté par tout le monde, très emblématique des humeurs d’alors, et qui avait survécu à ces années noires.
On est donc d’abord dans cet espace intime. Trois comédiennes remarquables incarnent les trois survivantes. Rachel, la grande Francine Bergé, vient de New York. Hannah, la très vive et fine Flore Lefebvre Des Noëttes, interprète mais aussi autrice très touchante par ailleurs, vient d’Argentine. De Buenos Aires, elle a la chaude vitalité. Esther, Bernadette Le Saché, a choisi Israël et conserve au cœur ses chansons en yiddish. Parfois, chacune s’exprime dans sa langue : anglais, espagnol, hébreu, allemand et yiddish donc. Le patron et meneur du jeu du cabaret-salon de thé, investi dans la municipalité, est incarné par Nicolas Struve. Il excelle dans la mobilité et l’ambivalence, en un jeu fluide et précis.
Lisa Wurmser fait de Nage libre un spectacle « ondoyant et divers ». Les trois femmes chantent et dansent sur des musiques spécialement conçues par Éric Slabiak, violoniste virtuose et compositeur très sensible. En vêtements de tous les jours au début, elles finissent en belles tenues de music-hall. Un spectacle délicat, sans pesanteur. Une leçon de théâtre et de vie.

🎭 Nage libre, Studio Hébertot, du jeudi au samedi à 19 heures, dimanche à 17 heures. Relâches supplémentaires les 21 et 22 mai. Durée : 1 h 15. Jusqu’au 31 mai. Tél. : 01 42 93 13 04.
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Pour aboutir à ce moment de théâtre plaisant et prenant, il y a une chaîne de réflexion et d’écriture. Au commencement, un psychiatre et psychanalyste, Jean-Marie de Sinety publie Sigmund Freud – Journal des années noires (1934-1939), plongée romancée dans la vie de celui qui souffre déjà d’un terrible cancer de la mâchoire et s’éteindra à Londres. Aude de Tocqueville en fait un dialogue entre le père et sa fille Anna que met en scène Hervé Dubourjal.
Une scénographie simple, mais bien pensée. Les comédiens, Hervé Dubourjal lui-même et Moana Ferré (Anna), évoluent entre les rangées de sièges. À proximité du public, qui peut saisir toutes les nuances du jeu. Anna accompagne son père, mais disparaît régulièrement, par une porte, dans le mur du fond, à côté d’un écran. En ouverture du spectacle, des images sont projetées : immeubles détruits et relevés, en un mouvement lancinant.
Alors que Sigmund Freud s’interroge sur ses travaux et leurs résultats, parlant avec Anna, il remonte jusqu’à la figure de son propre père, Jacob Freud. Et si le concept d’Œdipe lui était apparu à cause d’un conflit très personnel ? N’attendez pas de réponse définitive. Mais les deux interprètes, très fins, très sensibles, nous conduisent sur les chemins escarpés de cette douloureuse introspection.
🎭 Freud, dernier combat, Théâtre de la Reine Blanche, les jeudi et vendredi à 21 heures, samedi à 20 heures, dimanche à 18 heures. Durée : 1 h 20. Jusqu’au 3 mai. Tél. : 01 40 05 06 96.
Sur le plateau de la grande salle de la Scala, on distingue des échelles métalliques inclinées, et les installations des musiciens. Sur le mur du fond, un grand écran de guingois. Pour célébrer la sortie de son nouveau disque, avec Frédéric Lo, Michel Houellebecq donne en ce moment des concerts poétiques. Souvenez-vous de l’homme nous conduit au-delà même de sa disparition… Dans la pénombre – les lumières, la scénographie, la régie, le son, les vidéos, tout est de haute qualité – surgissent le « diseur », Frédéric Lo auprès de lui, et quatre musiciens excellents.
Si, pour les auteurs, le modèle de référence est Lou Reed, on pense en découvrant les textes à des modèles plus enfouis, Victor Hugo, Arthur Rimbaud. Ceux qui nourrissent depuis toujours l’écrivain. Images puissantes de la nature, aurores boréales, nuages fascinants, étendues vastes, et textes qui disent, souvent à l’imparfait, la traversée de larges zones. Épopées, traversées, tout ici dit les emportements. Au milieu du récital, la lecture des dernières pages de La Possibilité d’une île donne le sentiment de l’accomplissement.
🎭 Souvenez-vous de l’homme, la Scala, les mercredi et jeudi à 20 h 30. Durée : 1 h 15. Jusqu’au 7 mai. Tél. : 01 40 03 44 30. Le disque, en CD ou vinyle, est en vente sur place et l’écrivain signe parfois.
On pouvait craindre quelque chose de très artificiel, voire gênant : Une histoire du théâtre, en effet, permet d’entendre la voix de Philippe Tesson, disparu il y a trois ans, comme devisant avec Christophe Barbier, bien présent, lui.
C’est Stéphanie Tesson, fille aînée du critique de théâtre, et aujourd’hui directrice du Théâtre de Poche – que son père avait animé de 2013 à 2023 –, qui a eu l’idée de cette cérémonie particulière. Rien de cela n’aurait été possible sans les excellentes émissions menées par Matthieu Garrigou-Lagrange sur l’antenne de France Culture en 2010. Une série en six chapitres qui, paradoxalement, n’avait rien d’un dialogue sur le vif. En effet, Tesson avait tout écrit, et lisait devant un micro. Matthieu Garrigou-Lagrange avait mis au point le découpage, l’esprit de cette Histoire et veillé à ce que l’ensemble ne donne pas le sentiment d’une leçon empesée.
D’ailleurs, Philippe Tesson n’aurait pu demeurer sur une seule ligne. Comme le note Christophe Barbier dans la présentation des transcriptions publiées en un volume chez L’Avant-Scène théâtre, on entend « non une émission de radio, mais une émotion de radio ». Beaucoup d’émotions, en effet, dans ce vrai-faux dialogue auquel on se laisse prendre agréablement. On écoute, on découvre, on apprend, on révise, on s’amuse, on sourit, on rit. On est sous le charme.
Dans la salle du bas, la salle des « cabarets » du Poche, Christophe Barbier questionne l’interlocuteur invisible. Sa voix se fait entendre. La bande-son est claire, donne le sentiment d’une proximité et est très bien calée. Les questions de Christophe Barbier sont bien sûr parfaitement ciselées. On va balayer mine de rien 2.500 années d’art dramatique, analyser la place exacte du théâtre dans la cité, dans la société, et ses relations au politique, au pouvoir.
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Christophe Barbier, journaliste en prise avec le monde réel, l’actualité la plus brûlante, est aussi un authentique comédien. Ici, il est franchement brillant : convaincant dans ses interrogations, irrésistible dans les moments où, à l’appui de ce que dit Tesson, à l’appui de son propre questionnement, il joue avec virtuosité les paroles de certains personnages pour mieux illustrer ce parcours érudit mais très ludique. Il est vraiment très fort, Christophe Barbier. Il passe d’une pièce à l’autre, d’une scène à une autre, avec une étonnante facilité apparente !
Aristophane, une farce du Moyen Âge, Shakespeare, l’auteur baroque Jean Mairet et Corneille en roulant les r, Racine, Molière et un bel extrait de Dom Juan. Plus tard, Beaumarchais et Figaro, Musset et Lorenzaccio, Victor Hugo et un extrait d’Hernani, le Père Ubu, puis Camus, Sartre, entre autres. Une formidable leçon !

🎭 Une histoire du théâtre, Théâtre de Poche-Montparnasse, chaque lundi à 19 heures. Durée : 1 h 15. Tél. : 01 45 44 50 21. Jusqu’en juillet. Transcription des émissions de Matthieu Garrigou-Lagrange, L’Avant-Scène théâtre, 14 euros.
Dévoilée l’été dernier à Avignon, la mise en scène par Jacques Osinski de la pièce la plus connue de Samuel Beckett est encore visible au Théâtre de l’Atelier. Avec Denis Lavant en Gogo (Estragon) et Jacques Bonnaffé en Didi (Vladimir), Ozinski s’attelle à faire résonner les mots et la sublime étrangeté de la situation inventée par le maître de l’absurde au temps des incertitudes de la Seconde Guerre mondiale.
Une attente qui, entre un arbre sec, un caillou et un ciel teinté de mystères insondables, ne dure que trop, cultivant délibérément une sensation d’étirement et de vertige du temps. Le chic étant de ne pas abuser du charme clownesque de son duo d’acteurs : ce n’est pas tant l’humour désespéré que la tendresse fraternelle unissant ces deux clochards célestes qui retentit et impressionne ici. Dans un autre registre, celui de la violence et de la domination, l’apparition du terrible Pozzo (Aurélien Recoing) et de son esclave Lucky (Peter Bonke), tient elle aussi de la performance unique dont on ne sait si elle est à rire ou à pleurer.
🎭 En Attendant Godot, Théâtre de l’Atelier, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures. Durée : 2 h 15. Jusqu’au 3 mai. Tél. : 01 46 06 49 24.