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Françoise Mélonio, prix Aujourd’hui 2025 : « Le génie ne s’explique jamais tout à fait »

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

Publié le 08 décembre 2025 à 07:00

Francoise Melonio a été sacrée prix Aujourd’hui 2025.

Francoise Melonio a été sacrée prix Aujourd’hui 2025.

LTD/Hannah Assouline/Opale.photo

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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ENTRETIEN — Sa magistrale biographie de Tocqueville vaut à Françoise Mélonio, professeure émérite de littérature du XIXe siècle, d’avoir reçu le prestigieux prix Aujourd’hui.

LA TRIBUNE DIMANCHE — Est-ce parce que Tocqueville est « un penseur pour les temps de doute » que l’on éprouve aujourd’hui l’envie de le redécouvrir ?

FRANÇOISE MÉLONIO — Oui, cela explique son succès au moment de la sortie de son livre De la Démocratie en Amérique, en 1835. On est proche de la Révolution de 1830 et les premières années de la monarchie de Juillet sont marquées par les émeutes. Beaucoup de gens sont inquiets, d’où l’intérêt que suscite son livre qui présente une grande république épargnée par la violence politique. Si les partisans du gouvernement sont peu enthousiastes, aussi bien la gauche – Proudhon et les socialistes – que la droite légitimiste font l’éloge de son ouvrage.

Toute l’Europe se tourne vers les États-Unis pour imaginer ce que peut être une société fondée sur l’égalité, et le livre est lu aussi au-delà de nos frontières. Tocqueville est le penseur de la transition démocratique et cela reste vrai par la suite : le livre est réédité en 1848, parce qu’une nouvelle révolution touche la France puis l’Europe. Puis il est oublié quand la république s’installe véritablement, à partir des années 1880 ; l’intérêt va ressurgir après 1945, période où il faut refonder la démocratie après l’expérience du totalitarisme.

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Enfin, il est lu aujourd’hui parce que nous voyons les sociétés politiques vaciller des deux côtés de l’Atlantique, et que Tocqueville a décrit mieux que quiconque les dangers courus par les démocraties. Mais Tocqueville n’est pas un pessimiste radical. Pour lui, la mélancolie est « l’ennemie mortelle de la politique ». S’il a tant insisté sur la dérive possible de la démocratie, c’est qu’il souhaitait la réformer.

Vous décrivez un homme entre deux classes, siècles et continents. Un homme dont la famille est profondément ancrée dans le passé mais qui, lui, se projette. Son génie vient-il de sa capacité à prendre ses distances ?

Oui, même si le génie ne s’explique jamais tout à fait ! [Sourire.] Pour Tocqueville, l’esprit ne s’éclaire bien que par comparaison. Issu de l’aristocratie, il prend ses distances avec elle, mais sa connaissance du monde ancien lui permet de saisir la démocratie française dans sa nouveauté radicale. De même, lorsqu’il décide, en 1831, d’aller étudier les États-Unis plutôt que l’aristocratique Angleterre, il choisit l’avenir, et regarde les Américains avec la distance de qui vient de la vieille Europe. Son extraordinaire lucidité vient de cette prise de distance.

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Vous pointez aussi ses ambiguïtés : « Il prône la modération, mais regrette les grandes passions, il se rêve en maître à penser, mais craint d’être l’otage d’un parti. » N’est-ce pas finalement très moderne ?

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Né en 1805, il naît trop tard pour la gloire de la Révolution et de l’Empire. La politique qu’il découvre sous la monarchie de Juillet est une politique sans grands enjeux qui se perd en querelles de personnes. Et puis c’est un modéré qui sait que, pour être efficace, il y a un devoir de grisaille : il faut savoir prendre le temps de convaincre, mesurer la résistance du réel et attendre le moment favorable aux réformes, sans se livrer à des déclarations théâtrales. Il a la nostalgie des grands élans, tout en sachant qu’on ne peut pas avoir une politique démocratique constamment faite de grands élans. La France a toute une mythologie révolutionnaire que Tocqueville analyse avec méfiance, cette mythologie révolutionnaire ne facilitant pas des réformes consensuelles. Aujourd’hui, il nous arrive encore de rêver de grand soir et de ruptures en ajournant les réformes nécessaires… 

« Tocqueville », de Françoise Mélonio, Gallimard, 636 pages, 27 euros.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

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