Il fallait un romancier comme Daniel Pennac pour être capable de voir, parmi la foule des visiteurs agglutinés sur les plateaux du Centre Pompidou, un homme en train de prendre à la dérobée des photos des gens que personne ne regarde, puisqu’ils sont là, de dos, pour regarder des œuvres qui elles-mêmes résultent du regard d’un artiste sur un modèle. Une mise en abyme à la puissance quatre, en quelque sorte. Couronnée par le fait que Daniel Pennac, intrigué, décide de suivre le photographe qui suit les visiteurs. De chasser le chasseur, donc.
L’histoire aurait pu en rester là et Le Roman des regards – c’est le titre de ce livre spectaculaire – ne pas exister si le hasard n’avait voulu que Daniel Pennac retrouve le photographe clandestin dans son cabinet de… gastro-entérologue. Telle est en effet la profession officielle de notre « voyeur ». Son nom : Laurent Mallet. Ce qu’il chasse, ce sont les analogies entre l’œuvre et qui est occupé à la contempler. Une sorte de « sixième sens », selon son expression, lui fait percevoir les visiteurs « comme parties éparses des œuvres visitées ».
Derrière son objectif, le regardé et le regardant ne font qu’un. « Qui a vu cet instant miroir ou une inconnue s’abîme dans les yeux d’un cheval ? Qui a saisi le geste mimétique de ces femmes arrangeant leur coiffure comme celles de Braque ou de Renoir ? » s’interroge avec admiration Pennac dans le 59e – sur 59 – mini-chapitre qu’il a rédigés pour introduire les clichés.