ENTRETIEN – Elle n’a pas son pareil pour raconter l’impact des dérives sociétales sur notre intimité. Au cœur du nouveau roman de l’écrivaine, cet objet qui désormais contient toutes les traces que nous laissons dans ce monde : notre smartphone. Rencontre.Est-ce cette façon, fine mais ferme, de mettre dans le mille de l’époque et de ses dingueries sans jamais dénoncer ou même sous-titrer, juste par le prisme de l’intime ? Cette confiance qu’elle et son écriture font à la fiction – laquelle le leur rend mieux que bien ? Si vous ouvrez Je suis Romane Monnier, vous ne le lâcherez pas davantage que Thomas, le héros du livre, n’a lâché le smartphone de cette inconnue qui, pour une raison incompréhensible, un samedi soir dans un bar, le lui a confié avec son code. Tel est le point de départ de l’histoire que nous conte Delphine de Vigan. Une histoire de traces. Car notre smartphone est notre « empreinte numérique dans le vaste monde ».
Delphine de Vigan nous met en face de notre aliénation, sans le dire bien sûr – ce n’est pas son genre. Tout juste son narrateur relève-t-il : « Aujourd’hui le téléphone d’une jeune femme de 30 ans contient bien plus que tous ses placards et tiroirs réunis. Aujourd’hui, son téléphone en dit plus sur elle que les dix cartons d’archives qu’elle n’entreposera jamais dans une cave ou un grenier. »
Au fur et à mesure que Thomas plonge – via les textos, vocaux, photos, vidéos, données de santé, dictaphone, applis et autres – dans l’existence de Romane Monnier se font jour les résonances et les échos avec la sienne. Et on le suit sur « ce chemin mental étrange qui le conduit à exhumer, en miroir ou en contrepoint, des moments de sa propre vie ».
L’occasion de revisiter, non sans malice, le temps d’avant le smartphone, d’avant la numérisation du monde, le temps où il fallait, sur les premiers portables, appuyer plusieurs fois sur une touche pour faire défiler les lettres jusqu’à trouver la bonne, clic clic clic, et refaire la même manipulation pour la lettre suivante, encore le petit bruit, clic clic clic clic clic, et ainsi de suite, et ça prenait un temps infini, et on en a perdu tout souvenir. On sent que ça a amusé Delphine de Vigan de nous faire voyager dans cette préhistoire – le début des années 2000… Et de réactiver dans nos mémoires des gestes dont on avait oublié jusqu’à l’existence.