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Laure Adler, Iglesias Ignacio Peyró, Fabrice Gabriel... Nos critiques littéraires de la semaine

Aurélie Marcireau, Olivier Mony, Juliette Einhorn et Alexis Brocas

Publié le 03 décembre 2025 à 14:00

Notre sélection littéraire de la semaine du 1er novembre.

Notre sélection littéraire de la semaine du 1er novembre.

LTD/DR

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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« Vierges, histoires et tabou » de Laure Adler, « Un certain Julio » d'Iglesias Ignacio Peyró, « Au cinéma Central » de Fabrice Gabriel, « Le trou » d'Yrsa Sigurðardótti : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 1er décembre 2025.

L’hymen de combat

Par quelle malice de l’Histoire, dans certains coins du globe, la virginité est-elle devenue ces dernières années… désirable ? En 1984, Madonna se déhanche, un sourire provocant aux lèvres, en chantant Like a Virgin. Vingt ans plus tard, dans son pays, les États-Unis, les tee-shirts vantant la virginité de celle qui le porte font un carton. Que s’est-il passé ? Pour répondre à cette question, Laure Adler nous embarque dans un tourbillon brillant de connaissances et de culture. La virginité fait partie de ces rares sujets éminemment politiques, universels et globaux. « Parler de virginité, c’est parler de tabou, d’interdit, de désir, de concupiscence, de croyance, de mythologie », écrit l’intellectuelle, qui s’empare du sujet en y mêlant histoire, sociologie, religion et art.

C’est un beau livre que vous avez entre les mains – grand format, belles illustrations choisies, mise en page soignée –, mais c’est un livre de lutte. Tout au long de l’ouvrage, l’autrice démontre que la virginité n’est pas une réalité biologique mais une construction sociale, religieuse et culturelle. Dans l’Occident chrétien, c’est la figure de Marie, omniprésente, qui va être portée aux nues en opposition à la pécheresse Ève. « Au modèle de la femme dangereuse par nature succède celui d’une femme au-dessus de toutes les femmes, vierge et mère à la fois. » Marie, la femme « visitée mais pas pénétrée » qui fascine et inspire les artistes, comme le prouvent tous les tableaux la représentant le ventre rebondi.

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La virginité est une obsession masculine. Mais qui est vierge et qui ne l’est pas ? interroge Laure Adler, rappelant qu’hymen et virginité n’ont rien à voir et que les tests de virginité, sans valeur, constituent des violences faites aux femmes, comme l’affirme l’OMS. En France, il a fallu attendre 2021 pour que soit interdite la délivrance par les médecins de certificats de virginité.

Malgré la révolution sexuelle, la contraception et le féminisme, ce fantasme reste omniprésent. L’offensive morale et politique aux États-Unis devient aussi un business. Les « Purity Balls » ont le vent en poupe, tout comme les « born-again virgins » qui se « rachètent » une virginité en s’engageant à ne plus avoir de sexualité « active » jusqu’au mariage. Ailleurs, c’est une répression du statut des femmes au nom de l’islam. Même dans les démocraties, la liberté sexuelle des femmes est menacée. Il faut la protéger et se rappeler que la virginité ne sera jamais « ni un privilège ni un butin ». 

Légende photo : « Vierges – Histoires et tabous », de Laure Adler, Albin Michel, 35 euros, 176 pages.

Ô Julio !

Quoi qu’en pensent les tenants des identités nationales et des assignations à résidence, le mondialisme a parfois du bon. Un exemple, un seul, s’il faut en croire l’écrivain, journaliste et traducteur Ignacio Peyró : Julio Iglesias. Avec Un certain Julio -Iglesias, biographie à la fois ironique et distanciée du chanteur, Peyró nous offre le livre peut-être le plus drôle, le plus intelligent, le plus stylé du moment. Un ovni camp comme on n’en avait pas vraiment lu depuis l’indépassable Dino (à propos de Dean Martin) du regretté Nick Tosches.

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La cause pour Peyró et ceux qui le liront est rapidement entendue : Iglesias, c’est beaucoup plus qu’Iglesias. La preuve en est, « il a bloqué un penalty de Di Stéfano, a été l’ami des Reagan et des Clinton, il s’est produit pour Mitterrand, lié d’amitié avec Sarkozy, il a chanté avec Parton ou Sinatra et – entre autres honneurs plus ou moins plausibles – un jour lui est dédié à Miami, il a une étoile à -Hollywood et est citoyen d’honneur de Benidorm, […] il a été l’Espagnol le plus connu du XXe siècle après Dalí et Picasso […]. » Pas rien pour un type qui fut d’abord un footballeur raté et a tout de même l’élégance de reconnaître à demi-mot que ni sa voix ni ses talents d’écriture ne sauraient justifier son immense gloire.

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C’est d’autre chose qu’il est question, de charisme ou de sexe, peu importe. Julio, c’est l’homme que l’on ne voudrait être pour rien au monde mais dont la vie et le destin font tout de même sacrément envie. Il est riche à millions, si ce n’est à milliards ; l’argent n’est pourtant pas sa motivation première. Au contraire sans doute des femmes, des îles aux eaux turquoise, des grands crus et des tortillas comme les lui préparait sa mère… En fait de mère, l’autre, ce fut l’Espagne, dont il a épousé chacune des mutations depuis plus d’un demi-siècle.

« Y a-til quelque chose dans l’histoire récente de l’Espagne où, de quelque manière, les Iglesias ne soient pas présents ? Du Festival de Benidorm à la naissance de la presse people, de la loi sur le divorce à l’internationalisation du pays, conquête économique de l’Amérique incluse, Julio Iglesias et ses nombreux réseaux seront toujours proches des changements en Espagne, comme des thermostats de l’air du temps. » Oui, c’est peut-être là le secret, semble nous dire le facétieux et brillant Peyró : Julio, c’est vous et moi. En plus espagnol. En plus grand. 

Légende photo : « Un certain Julio Iglesias », d'Ignacio Peyró, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, Cherche midi, 352 pages, 20 euros.

Une torsion merveilleuse

C’est une autre existence que la sienne qu’il nous raconte ici : une vie vraie et fausse, de cinéma. Un espace intérieur de projection qui est pourtant bien le sien, diffusé avec grâce et mélancolie : les salles et leur grand écran, lieux sacrés d’une vie exponentielle, résidence principale, plus réelle qu’imaginaire, théâtre d’un culte laïque où se noua son destin, « décidé par ce[s] antenne[s] du monde sensible » ; les westerns vus avec sa mère à la télévision le mardi soir ; le mystère de revoir un film qui n’est jamais le même ; le temps qu’il fait quand on retrouve la vraie vie, qui paraît soudain fausse ; Samuel Fuller, grandpère d’élection ; Wim Wenders, Jean Eustache parmi les cinéastes de sa vie…

Les photos de tickets, d’affiches, de scènes de films scandent ce roman authentique d’un apprentissage onirique. Le défilé de titres s’égrène, « rouleau secret » d’un poème, biographie détournée – enfance lorraine, études à Paris, tout un pan de vie entre l’Allemagne et l’Amérique, hauts lieux où « se faire des films ». Ceux d’une vie vouée au jeu de miroirs vertigineux qui lie la fiction au réel, s’écrivant en un rêve clair-obscur : sur l’écran, l’enfant cherche « la petite silhouette de son grand-père ».

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La dramaturgie sentimentale des objets filmés (téléphone, revolver) compose un monde subliminal où lire son destin, déchiffrer des bouts de soi chez un mafieux italien ou un écrivain en herbe (l’Antoine Doinel de Truffaut). Chaque film transporte une bribe du jeune homme, qui deviendra écrivain et critique littéraire. Les épisodes de sa vie, eux, se traversent comme les scènes d’un film qui en contiendrait des centaines : son passé, son futur (la direction de l’Institut français à Berlin, la mort de sa mère) s’écrivent telle une critique de cinéma. Les films lui racontent une vie informulée, la sienne – « prémonition trouble », mémoire concassée qui fonctionnerait dans plusieurs sens, élucidation et tentation, goût pour les fantômes… Ils lui offrent une torsion merveilleuse de lui-même.

On se promène dans Au cinéma central émerveillé, comme dans l’expérience fondatrice, l’énigme gigogne qu’est le cinéma – une entrée en soi depuis le dehors : on pénètre dans le bâtiment (le livre), la salle (les pages), le film (phrases et images), et nous voici catapultés à l’intérieur de scènes-matrices : un océan d’images métaphysiques et esthétiques, intimes et collectives, cette épiphanie littéraire qui rend inimitables la nostalgie pudique de Fabrice Gabriel et son art frémissant de la litote. 

Légende photo : « Au cinéma Central », de Fabrice Gabriel, Mercure de France, 160 pages, 18,80 euros.

Le livre à relire

Est-ce un effet de la traduction ? De l’esthétique laconique des romans japonais, à rebours de notre relative prolixité ? Ceux-ci donnent souvent l’impression de nous précipiter dans un autre monde où les éléments du quotidien se parent d’une indéfinissable étrangeté, où les dialogues les plus anodins semblent prendre des sens abyssaux et où tout paraît faire signe ou métaphore. Ajoutez une pincée de surnaturel local, et voilà le lecteur occidental déréalisé pour de bon, comme le savent les lecteurs des romans de Murakami. Ou ceux de ce Trou, couronné du prix Akutagawa (le Goncourt japonais), très remarqué lors de sa publication initiale en France et qui reparaît tout juste en poche.

L’histoire est d’une simplicité zen : Asahi, dite Asa, la trentaine, largue sans regret son CDD pour suivre son époux dans sa mutation, laquelle les emmène dans la région rurale où il a grandi. Comme les parents de monsieur possèdent une deuxième maison – qui jouxte la leur –, le couple sera logé gratuitement. Et voilà Asa soumise à l’indifférence de son mari, vissé à son téléphone quand il ne fait pas des heures sup, et à sa belle-mère ultra-directive. Asa qui, coincée chez elle, découvre en quelques heures l’ennui de la vie de femme au foyer. Mais ce déménagement a aussi des allures de passage dans une autre dimension.

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Elle est formée par ce voisinage : ce grand-père sénile qui arrose perpétuellement le jardin, ces enfants qui lui barrent les couloirs de la supérette, et cette créature au pelage noir qui hante les environs – peut-être un tanuki, animal que les Japonais considèrent comme un esprit. En la suivant, Asa tombe dans un trou.

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Celui-ci n’est pas très profond, pourtant elle ne parvient pas à sortir. Un résumé de sa situation conjugale ? Ou une réécriture d’Alice au pays des merveilles, comme nous l’indique une discussion avec un énigmatique hikikomori (individu qui s’est mis au ban de la société en renonçant à travailler). Il y aura des révélations, notamment sur l’histoire de la famille de son mari. Mais encore une fois, comme chez Murakami, il faut accepter que la plupart de nos questions demeurent sans réponse. Renoncer à tout comprendre, et se laisser glisser dans le mystère pour s’y prélasser comme dans un bain parfumé.  

Légende photo : « Le Trou », de Hiroko Oyamada, traduit du japonais par Silvain Chupin, Bourgois/Satellites, 160 pages, 8,50 euros.

Aurélie Marcireau, Olivier Mony, Juliette Einhorn et Alexis Brocas

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