Pascal Quignard, Cathy Karsenty, Émilie Frèche… Notre sélection de livres à lire cette semaine

Découvrez nos critiques littéraires de la semaine du 23 février 2026.
LTD/DR

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Inaugurant en majesté les Éditions Hardies, Il n’y a pas de place pour la mort est un livre qui étincelle, dans lequel l’écrivain compose de lui-même un portrait en mosaïque pour y faire entrer son existence par petites brassées, « sans qu’elle mente ». Descellant la crypte de ses souvenirs, il en exhume des visions par grappes, « nuées sensorielles ». Les bribes d’êtres et de villes, de voix et de fleurs se donnent la main pour coudre « le passé de [s]a vie » en une rhapsodie joueuse, capter « ce qui est vraiment vivant dans le trouble de vivre ».
C’est un soupir, un songe qui se lit « dans le silence des reliques ». Une promenade parmi les ombres vivantes et mortes, pour partir à la rencontre de la personne mystérieuse qui naît quand nous naissons, qui meurt quand nous mourons, et, peut-être aussi, celle qui naît quand nous mourons. Toute l’œuvre de Pascal Quignard serait un recueil de ces traces : un « vitrail de larmes », recueillement destiné à formuler cette double vie, à « réfléchir le véritable visage des êtres » – ce peut être une maison d’enfance ou un chat silencieux.
On voit donc passer celui qui marche dans sa propre vie, enfant qui lisait dans un cimetière de village transformé en jardin sauvage, entre les pimprenelles et les saxifrages ; en musicien regardant sa destinée se refléter dans la vitre d’un pub, en tournée perpétuelle, tel un moine passant de sanctuaire en sanctuaire ; en écolier dont des larmes d’encre sortaient du porte-plume. Défilent, aussi, une mère qui ne lisait que des livres anglais, qui à la fin de sa vie se mit à jouer du piano « dans le plus complet silence », des grands-parents qui lui ont légué un monde « de langues et de livres, de Meuse, de Seine, d’Eure, de chants, de partitions, de simulacres, de chagrin ». Extase verticale.
Au fond de son âme, il ressasse cette nuit d’août où il fut conçu, sur le bord de la Loire, dans une petite pièce d’Ancenis, cité de bateliers, au-dessus d’une coutellerie. Perlent les peines qui surgissent au fond de l’être et dévalent un chemin invisible parfois neuf, dix mois après. Les « déchirures ignorées » qui datent d’avant la naissance. Mais aussi le saisissement de l’amour, auquel aucune tendresse n’avait destiné le jeune homme qu’il fut : une extase verticale qui arrache au présent.
À l’impromptu, les réminiscences, dans certains chapitres, deviennent celles d’une femme, qui l’accompagne ou est un bout de lui – Pascal Quignard marche entre les ruines, entre les merveilles de tous les êtres qui sont en lui ou dans lesquels il habite. C’est un monde des origines qu’il débusque pour en caresser l’étoffe fantomatique : les allées et venues, en nous, de ce qui est toujours là tout en ne l’étant plus – la trace d’un ancêtre sur le visage d’une petite fille, les vieillards qui trépignent au fond de nos poches. En poète, l’écrivain marche au-dessus de lui-même, « vertige sur un gouffre », et fait de ses remémorations un conte pour parler aux fées.
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ℹ️ Il n’y a pas de place pour la mort, de Pascal Quignard, Éditions Hardies, 160 pages, 19 euros.

« Je peux tenir une liste de tout ce qu’elle n’a pas été à mes yeux, mais elle a toujours été là. Apparemment c’est à moi d’être là pour elle. Pourquoi je n’y arrive pas ? » Le livre s’ouvre au moment où la mère de Cathy Karsenty « commence à perdre la tête ». En dépit d’une armada d’auxiliaires de vie, le maintien à domicile n’est pas tenable. L’autrice se résout à la placer dans un Ehpad, « cet environnement terne conçu pour renoncer à tout, peu à peu ».
Comment s’occuper dignement d’une mère âgée qu’on a le sentiment de n’avoir jamais vraiment rencontrée, en dépit de la fusion de l’enfance et des nombreuses conversations qui éludaient l’essentiel, à savoir ce père que l’autrice n’a jamais connu et sur lequel la mère a toujours fait silence ? Ce non-dit aura fait le nid d’un amour réservé (« Les mesures de distanciation sociale n’ont rien eu à nous apprendre »), mais la fille est vaillante et visite sa mère sans faillir. Le moment de repartir est toujours déchirant : « Elle me suit jusqu’à l’ascenseur en pleurant, valise à la main, sans comprendre pourquoi je la laisse ici. » Difficile de résister à la force d’émotion du récit de Karsenty qui sait trouver la juste distance et même l’humour : « Au passage, j’apprends quand même à placer le “h” au bon endroit. Alzheimer, Rothschild, Ehpad. » Plus subtile encore, cette dérision un peu désolée : « Elle a tout perdu sauf moi. Mais moi oui, je l’ai complètement perdue. Fallait s’y prendre plus tôt pour faire sa connaissance. »
Cathy Karsenty a prévenu d’entrée de jeu : elle va écrire un livre sur la dissolution et bientôt la disparition de sa mère (pour les aidants, cette période est appelée « deuil blanc »), mais hors de question que ce soit sinistre. Cette rigueur – en forme de jolie décence –, elle la tient de bout en bout. De toute façon, tout est « drôle et tragique, de façon indissociable ». Ce faisant, dénichant une correspondance, elle va enfin pouvoir reconstituer le passé de ses parents. « On est sans doute passées à côté l’une de l’autre, à se blâmer mutuellement de nos silences respectifs. » Mais le plus beau, c’est que, à force de faire son devoir de fille, il n’est pas dit que la vraie rencontre ne se fasse pas dans cet Ehpad, au cœur de la maladie, in extremis.
ℹ️ La Fille de ma mère, de Cathy Karsenty, Seuil, 192 pages, 19 euros.

Le 4 novembre 2024 s’est ouvert devant la cour d’assises spéciale de Paris le procès de huit individus majeurs (les mineurs impliqués avaient déjà fait l’objet d’une procédure spéciale près d’un an auparavant) ayant concouru à l’un ou l’autre titre à l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020 à Éragny (Val-d’Oise) par un ressortissant russo-tchétchène islamiste. Le 20 décembre, les huit prévenus seront condamnés à des peines allant d’un an d’emprisonnement à seize ans de réclusion criminelle.
Dans le public de la salle d’audience durant ce « mois en enfer » (puisque c’est bien de cela qu’il s’agira), l’écrivaine Émilie Frèche, invitée par le magazine Le Point à couvrir le procès. Elle publie aujourd’hui Un séisme, son « journal de bord » de ce voyage au bout de la nuit noire de l’âme. C’est un livre dense, épais, puissant ; déjà le troisième qu’elle consacre à l’« affaire Samuel Paty » (après Le Professeur et Le Cours de monsieur Paty en coécriture avec la sœur de Samuel Paty, Mickaëlle Paty).
Infatigable, ardente, Émilie Frèche l’a toujours été dès lors qu’il s’est agi de se dresser contre le racisme, l’antisémitisme, pour la défense de la laïcité et des valeurs de la République. Seuls les cyniques pourraient lui en faire le reproche. Encore faut-il savoir l’écrire. Et, indiscutablement, la lecture de ce si juste Un séisme en témoigne presque à chaque page, elle sait. Elle sait voir d’abord, croquant d’une plume toujours indignée et parfois presque sarcastique les uns et les autres, la part de lumière chez certains, les indignités, lâchetés et renoncements chez beaucoup d’autres qui ont conduit Samuel Paty vers son effroyable destin. Car c’est bien un calvaire, une sorte de montée au tombeau, qu’a dû endurer le professeur d’histoire-géographie dans les quelques jours qui ont précédé sa mort.
Jamais peut-être le mot d’injustice n’aura été aussi indiqué. Jamais, la justice si nécessaire. Comme Emmanuel Carrère l’avait fait en suivant le procès des complices des assassins du Bataclan dans V13, Émilie Frèche en rend compte en une juste harmonie entre colère et émotion.
ℹ️ Un séisme, d’Émilie Frèche, Albin Michel, 368 pages, 21,90 euros.