"Très brève théorie de l'enfer", de Jérôme Ferrari ; "Chroniques du chevalier errant (A Knight of the Seven Kingdoms)", de George R. R. Martin ; "Cordon sanitaire", de Marie Hapax ; "Et si vous preniez soin de vous ?", de Stéphane Demorand.
« Très brève théorie de l’enfer » de Jérôme Ferrari, « Cordon sanitaire » de Marie Hapax, « Et si vous preniez soin de vous ? » de Stéphane Demorand : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 9 mars 2026.
Très brève théorie de l’enfer, de Jérôme Ferrari
Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent presque jamais ? Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d’un enfer invisible, inaccessible lui aussi – mais dans son abjection –, celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l’engrais nourricier où la ville insatiable puise l’énergie nécessaire à sa croissance frénétique.
Et de l’un à l’autre, des heureux du monde à ses maudits, il y a lui. Ce professeur français venu de Corse, passé par l’Algérie d’après la guerre civile qui ensanglanta le pays durant les années 1990, où il rencontra une collègue appelée à devenir sa femme, Nardjess, avec qui il eut une enfant, Afsaneh, et aujourd’hui, donc, enseignant dans ce bout du monde comme né d’une imagination malade, Abou Dhabi.
Lui, le narrateur de Très brève théorie de l’enfer, le nouveau roman de Jérôme Ferrari (auquel il emprunte par ailleurs plus d’un trait, au moins biographique). La question pour lui n’est pas tant, de la terrasse de son grand appartement donnant sur le désert et les grues de ce permanent « work in progress » que sont les Émirats, de savoir ce qu’il fait là, d’où il vient, où il va, que de se convaincre de sa présence à ce monde qui ne semble l’accueillir que pour mieux le fuir.
À moins que ce ne soit l’inverse, ce qui revient au même. De se débarrasser aussi de ce qui lui reste d’oripeaux de sa bonne conscience occidentale (« cette naïveté tout européenne, s’autorisant d’un colossal sentiment de supériorité et consistant à considérer spontanément les mondes dans lesquels d’autres que nous vivent et meurent, quand nous ne faisons qu’y passer, au mieux comme le terrain de nos propres expérimentations morales, la pierre de touche de notre valeur intime ou, au pire, une simple occasion de nous divertir au contact exotique d’une inoffensive sauvagerie »).
D’une certaine façon, une femme, une de celles que son regard tout de même empathique ne peut se résoudre à laisser dans le hors-champ de sa vie et de son récit, va l’y aider. Elle s’appelle Kaveesha. C’est la femme de ménage (et un peu – beaucoup – plus, deuxième mère d’Afsaneh, soulageant autant que possible la profonde détresse morale de Nardjess…) de la famille.
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Elle aussi est une exilée. Elle a quitté le Sri Lanka, son île natale, vingt-cinq ans auparavant. Elle a toujours rêvé d’y revenir un jour, « fortune faite », d’y faire construire une maison, d’y accueillir les siens. Le destin ne s’y prêtera pas forcément...
Entre elle et le narrateur se noue une relation, ténue certes, mais dans laquelle se laisse deviner quelque chose comme une compréhension. Ils n’ont rien en commun hormis le fait d’être tous deux des étrangers sur une terre pire qu’hostile, indifférente. Mais il est des murs, tels ceux qui séparent les pauvres et les riches, qui ne se laissent pas abattre…
Il faut avant tout rendre grâce à Jérôme Ferrari d’avoir pour raconter ça, ce « toujours être ailleurs », les mots pour le dire. Pas de moraline chez lui, pas de leçons ; du style, une écriture. Un lyrisme de la perte et de l’errance. Une ambition créative au service d’un propos d’une terrible et radicale justesse.
Très brève théorie de l’enfer, de Jérôme Ferrari, Actes Sud, 160 pages, 16,50 euros. (Crédits : Marianne Tessier)
Cordon sanitaire, de Marie Hapax
Pour réveiller son enfance blessée, Marie écrit une lettre à la petite fille qu’elle a été. Elle passe, afin d’accéder aux faits, par des scènes intermédiaires qui les rendent lisibles et supportables, reliant progressivement l’image à la bande-son.
On visionne avec elle ces scènes où la violence passe par le langage, enroulée dans la bobine insidieuse des mots de ses parents et grands-parents. Dans ces Mémoires d’une femme-statue à la fois vivante et morte, se raconter à la deuxième personne agit comme un bain révélateur à la fois frontal et indirect.
Un à un, Marie débusque les mécanismes du dénigrement dont elle a été l’objet, ce climat incestuel qui a fait de son corps un bien familial. Après avoir désenclavé ces mots tueurs avec une psy, elle peut enfin « regarder en face ces scènes discontinues », devenir géologue de ces transgressions cachées sous une apparente quotidienneté.
Elle excave ses souvenirs sédimentés, « chaque strate de ce vécu de malaise, de gêne, de honte » dissimulée sous le vernis heureux qui recouvre les tragédies – ces larmes, fréquentes chez sa mère au point d’ensevelir Marie, taboues chez les autres ; le suicide d’une sœur et de deux tantes de sa grand-mère ; des incestes.
Ses émotions, qui ont disjoncté après le court-circuit de traumatismes en chaîne, retrouvent alors une activité électrique. L’interrupteur de son cerveau réactive le courant, déroulant la « pellicule » hachée de ces phrases qu’on lui a jetées à la figure par centaines, de ces lambeaux de sensations qui traçaient en elle leur gravure mortifère jusqu’à ce qu’elle les identifie.
Des flashs, des symptômes qui convergent en « un amas âcre, spumeux et peu ragoûtant » : les confidences à sa mère ou sa grand-mère transformées en « dépêches AFP », les insultes (on lui dit qu’elle est trop grosse pour trouver un mari, qu’elle est sale, etc.). Dévorée par ses parents, sa mère a suivi la « jurisprudence familiale ». Devenue mère, Marie s’évalue à son tour « à l’aune de [s]on thermomètre cassé, [s]a propre mère ».
À coups de métaphores crues, elle dépeint sa relation avec sa mère comme une « bombe de chantilly qui a rendu les armes, plus on appuie sur la gâchette, moins on contrôle les projections éparses des ultimes particules de crème ». Une enfance au cours de laquelle son frère et elles ont été « biberonnés à [l]a vulve poilue taillée en ticket de métro » de leur mère, au « sexe long, droit, brun, mat, imposant immanent de son compagnon ».
La petite fille humiliée, heureusement, est devenue une femme effervescente qui désactive le pouvoir destructeur du langage pour en inverser la charge. Elle écrit aujourd’hui un très beau roman de la régénération, qui fleurit sur ce paysage de désastre à travers la lave en fusion, tel le lys de feu sur les sols calcinés.
Cordon sanitaire, de Marie Hapax, éditions Intervalles, 256 pages, 18 euros. (Crédits : L’Œil de Virginie)
Et si vous preniez soin de vous ?, de Stéphane Demorand
Saviez-vous qu’Emmanuel Macron a sans doute été responsable d’une « épidémie de lumbagos » ? À l’été 2024, le masseur-kinésithérapeute Stéphane Demorand a noté une augmentation du stress et donc du nombre de lumbagos chez ses patients, qu’il a attribuée à la dissolution de l’Assemblée et au climat politique tendu.
Dans son livre, le « kiné du Point » raconte sa fascination pour le corps et ses mystères. Car une douleur n’est rarement qu’une douleur. « Quand un patient pousse la porte de mon cabinet, il vient avec un motif de consultation, une douleur articulaire le plus souvent. Mais c’est un monde que je découvre, une histoire, des souffrances, un rapport au corps parfois douloureux. » C’est donc une approche globale qu’il décrit, qui combine attention au sommeil, à la nutrition et équilibre de vie.
Le stress, bien sûr, est au cœur du sujet, avec son corollaire : le mal de dos. « Croire que “la mauvaise posture” est une cause directe du mal de dos est réducteur et faux. Cela ne dispense pas pour autant de surveiller sa façon de s’asseoir et de ne pas rester avachi des heures durant : l’immobilité prolongée est bien plus nocive que la posture elle-même. Quant au stress, c’est une pièce maîtresse du puzzle. »
Il propose des solutions pour le réduire comme de limiter les alertes du téléphone ou d’avancer l’heure du réveil. Pour conserver une bonne santé le plus longtemps possible, il faut bouger, bien sûr, s’exposer à la lumière ou encore limiter les aliments ultratransformés et sucrés, qui entretiennent l’inflammation, mais également chouchouter son sommeil en se couchant à des heures régulières.
Se coucher pour dormir, mais pas seulement ! Une étude révèle que les personnes qui font l’amour au moins quatre fois par semaine paraissent jusqu’à dix ans plus jeunes que leur âge. L’université de Bristol a, elle, montré que les hommes ayant au moins deux orgasmes par semaine présentent un risque de mortalité réduit de 50 %, tandis que les femmes bénéficiant d’une sexualité épanouie voient leur espérance de vie prolongée de sept à huit ans.
L’auteur multiplie les anecdotes et témoignages dans ce guide santé utile qui rappelle également que notre corps ne ment pas : il exprime ce que, parfois, nous taisons.
Et si vous preniez soin de vous ?, de Stéphane Demorand, Plon, 304 pages, 20 euros. (Crédits : Khanh Renaud/Plon)
Chroniques du chevalier errant (A Knight of the Seven Kingdoms), de George R. R. Martin
Superbe réussite télévisuelle, la série A Knight of the Seven Kingdoms, récemment diffusée sur HBO, a eu maintes vertus. Faire oublier les dernières saisons catastrophiques de l’adaptation du Trône de fer. Rappeler que l’univers de l’écrivain George R.R. Martin était assez riche pour passer à l’écran sans qu’on l’augmente de fioritures hollywoodiennes. Et attirer l’attention sur les trois longues nouvelles chevaleresques qui en sont à l’origine, écrites en marge de la fameuse saga et ici rassemblées par J’ai Lu.
Nous voilà donc à Westeros, quatre-vingt-dix ans avant Le Trône de fer, en compagnie de Dunk, très jeune chevalier errant qui, après avoir enterré son maître, s’en va chercher fortune au tournoi de Cendregué en espérant que sa force et sa taille gigantesques pallieront son manque d’entraînement.
En chemin, il ramasse un écuyer de 8 ans : l’Œuf, qui se rase le crâne pour cacher des origines moins boueuses que ne le laisse supposer sa tenue. Nous les retrouverons deux ans plus tard, pris dans les conflits vicinaux d’un tout petit seigneur doté d’un grand nom, jadis dépouillé de ses fiefs pour avoir choisi le mauvais camp dans la précédente guerre dynastique. Guerre qui connaît une brève résurgence dans la troisième nouvelle.
Et c’est un plaisir de renouer avec la prose de Martin, équivalent littéraire des drogues dures, et avec son imaginaire galopant et néanmoins ferré de réalisme ! D’autant plus qu’il ménage ici nos méninges en délaissant les intrigues géopolitiques à 100 personnages pour une approche minimaliste.
Sans renoncer à son talent pour générer comme en passant des personnages remarquablement caractérisés – mention spéciale à lady Tyssier, piquante et sagace jeune châtelaine à blason d’araignée. Ne pas trop s’y attacher – là encore, Martin refuse toute morale romanesque et n’hésite pas à jeter certaines de ses plus belles inventions au feu.
Parce qu’il en a d’autres dans sa manche, et ses deux personnages principaux ne sont pas les moindres : sous sa lourdeur, Dunk est une superbe incarnation de l’idéal chevaleresque. Et l’Œuf est touchant en fils de prince qui ne veut pas ressembler à ses frères pourris mais qui a du mal à retenir sa langue formée aux sarcasmes palatiaux. Dommage que leurs aventures ne durent que trois nouvelles : on les suivrait volontiers jusqu’au bout de leur monde...
Chroniques du chevalier errant – A Knight of the Seven Kingdoms, de Georges R.R. Martin, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Benita, Patrick Marcel et Jean Sola, J’ai Lu, 448 pages, 9 euros. (Crédits : LTD/DR)