"La vie entière", de Timothée de Fombelle ; "Le rêve inachevé de Jack Kerouac", de Pierre Adrian ; "L'attrape-mots", de Gilles Paris ; "Transfuge" de Gilles Moraton.
« La vie entière » de Timothée de Fombelle, « Le rêve inachevé de Jack Kerouac », de Pierre Adrian, « L’attrape-mots », de Gilles Paris : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 2 mars 2026.
La vie entière, de Timothée de Fombelle
En temps de guerre et de persécution, l’imagination apparaît comme le dernier recours de ceux qui n’en ont plus. Romain Gary s’en est servi pour survivre à un camp nazi quand, avec ses amis, il se représentait la grande liberté des éléphants dans la savane. Et c’est en se figurant que sa mère assassinée allait un jour revenir que le petit Aharon Appelfeld a pu réchapper à l’extermination des Juifs d’Europe centrale.
Le dispositif inventé par Timothée de Fombelle, célèbre auteur jeunesse, s’apparente à ces deux cas. Seule dans une pièce face à une machine à écrire, Claire, très jeune résistante, attend son contact, Blanche, dont elle est amoureuse. Il vient toujours à 5 heures, lui dicter ses « feuilles volantes », bulletin de leur réseau clandestin. En cas de retard non annoncé, Claire devra disparaître.
Et l’heure est passée, et au lieu de fuir une arrestation imminente, Claire reste, inventant, sur sa machine à écrire, un avenir à deux qui n’adviendra jamais. Conquérant, en somme, par la puissance de son imagination et de son amour, la vie entière que les Allemands s’apprêtent à lui voler.
Dispositif élémentaire, pagination brève, propos vertigineux : il s’agit de rien de moins que de mettre en scène la réaction désespérée du vouloir-vivre qui, face à l’irrémédiable, n’a plus que la fiction comme issue. Soit, pour Claire, la vision d’un bonheur modeste, parfois raconté du point de vue de la vieille dame qu’elle ne deviendra pas : « Hier, j’ai eu dix-neuf ans, mais il y a sous mes mains cette nuit une femme qui se met à exister dans ma chambre, bavarde et vieille. Elle descend le clavier comme un escalier d’honneur. Une femme très âgée qui parle et me survivra. C’est moi. J’ai des souvenirs d’avance, serrés à l’intérieur, roulés ensemble. »
Cette magie repose sur des procédés très simples : des refrains répétés par Claire comme des mantras, des conjugaisons qui glissent du futur au présent : « Il sourira. Il me dira vous, comme au premier jour. Sa peau brille. Il ne relève même pas la tête. » Procédés qui ne fonctionneraient pas si Fombelle n’y mettait une conviction poignante : « Il parlait des morts. À ceux qui restaient, il commandait de tenir ces promesses laissées par d’autres. Cette nuit, j’obéis. Je fais en urgence ce qu’il a dit. Écrire une vie de désir. »
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Avec un tel propos, le risque de débordement lacrymal apparaît très élevé, mais le style de Fombelle, tout en phrases courtes, parvient à contenir l’émotion sans l’affaiblir. Cernée par les ombres – ce voisin collabo qui l’a sûrement dénoncée, ces camarades de lutte arrêtés depuis peu –, Claire, dont le nom n’a pas été choisi par hasard, alimente sa pauvre flamme qu’un rien suffirait à souffler. En attendant, voyez comme elle brille !
La vie entière, de Timothée de Fombelle, Gallimard, 80 pages, 10 euros. (Crédits : LTD/DR)
Le rêve inachevé de Jack Kerouac, de Pierre Adrian
C’est en 1721 qu’un homme, un Breton, Urbain-François Le Bihan, sieur de Kervoac, fils de notaire, embarque vers la Nouvelle-France et épouse au Québec une certaine Marie-Louise Bernier. Le couple fera souche outre-Atlantique et, deux siècles plus tard, naît aux États-Unis Jean-Louis dit « Ti-Jean » et aussi « Jack » Kerouac, écrivain qui tutoya comme chacun sait, sur les routes, les ailes des anges et le cul des bouteilles, jusqu’au sacrifice de sa vie. Kerouac qui se souvint toujours du conseil de son père : « n’oublie jamais que tu es un Breton. »
À tel point qu’en juin 1965 le voici de retour vers cette terre promise, dont la promesse ne sera pour lui qu’un leurre supplémentaire. Il séjourne deux jours et une nuit à Brest. Parmi les bistrots, les marins, les alcools forts, les filles qui ne le sont pas moins : une petite mythologie portative où il se sent bien (autant que sa santé déjà défaillante le lui permette) et dont il portera témoignage dans un court livre, Satori à Paris.
Aujourd’hui, un autre écrivain, l’un des plus brillants de sa génération, Pierre Adrian, accompagné de son ami le photographe Yann Stofer, quitte sa Rome d’adoption pour rejoindre à son tour les pistes finistériennes de Kerouac, dans les rues de la ville et tout au bout de ce monde. Il s’embarque sans illusion : « À Brest, je me doutais bien qu’on ne trouverait plus aucune trace du passage de Kerouac, mais on rencontrerait un tas de clochards célestes et d’anges déchus, des figures voisines, des visages semblables à ceux qui avaient jadis peuplé sa vie. »
De Kerouac, Adrian garde le goût free-jazz des errances sans but bien établi, des routes vers nulle part, des carrefours des existences. Comme Kerouac, il s’efforce avant tout de voir. Ces provinces qui sont d’abord celles des âmes, ces histoires d’ailleurs et ces rêves d’horizons maquillés derrière la fable de l’enracinement. Peu à peu se dessine quelque chose de très fragile et très précieux : une gueule d’atmosphère.
Le rêve inachevé de Jack Kerouac, Pierre Adrian (photographies de Yann Stofer), Actes Sud, 128 pages, 17,90 euros (en librairies mercredi). (Crédits : LTD/YANN STOFER)
L’attrape-mots, de Gilles Paris
On se fait prendre, et c’est toujours le même plaisir, mélange d’agacement et d’amusement. Pour son nouveau roman, Gilles Paris choisit de confier le récit à Jade, adolescente qui consigne dans son carnet « attrape-mots » le vocabulaire des adultes, qu’elle se plaît à recycler dans des débuts de romans jamais achevés.
Charmante amoureuse du langage, elle nous balade pourtant avec autant d’habileté que l’un des premiers « narrateurs non fiables » croisés dans nos lectures, celui imaginé par Agatha Christie dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, qui se révélait être le coupable du meurtre. Naïfs que nous sommes, nous accordons spontanément notre confiance à celui qui raconte, et lorsque le pacte se fissure, la lecture se pimente.
C’est précisément dans cette brèche que s’avance L’Attrape-Mots, roman en forme de matriochka où les récits s’emboîtent. Tout semble familier : la santé fragile de Jade, la librairie paternelle dans « la rue en pente », le petit frère emporté par une leucémie, une mère vacillante… Pour tenir, l’adolescente se fait « fictophile » – pathologie très en vogue à l’heure où certains épousent une IA ou un personnage de manga – et s’éprend de Holden Caulfield, héros de J.D. Salinger.
On croit lire une littérature de consolation, une variation douce-amère sur l’enfance, veine dans laquelle excelle l’auteur d’Autobiographie d’une courgette.Mais à la moitié du livre, une pointe d’amertume vient relever cette histoire un peu trop sucrée. Les chapitres se resserrent, les voix se multiplient, et Gilles Paris nous déloge de l’endroit confortable où l’on pensait se tenir. Le roman bascule vers un jeu littéraire sur la vérité, le mensonge, la maladie mentale et la frontière entre fiction et réalité.
Comme toute narration qui se révèle trompeuse, celle-ci appelle la relecture. Mais ici, elle conduit toujours et surtout à L’Attrape-Cœurs. Holden lui-même n’était-il pas un guide incertain, adolescent en errance rêvant de sauver les enfants du vide, dans son champ de seigle ? Relire J.D. Salinger, des années plus tard, entendre le titre original, The Catcher in the Rye, le « receveur dans le seigle » chargé d’empêcher la chute vers l’âge adulte, c’est mesurer l’écart entre nos émois d’hier et notre regard d’aujourd’hui. Et faire mentir cette idée qu’il existerait un âge pour lire certains textes. Les grands romans ne se manquent pas, ils se relisent.
Convoqué en exergue de ce livre, le Petit Robert est formel : un transfuge est un traître. Or Gilles Moraton n’en est pas un même si les apparences plaident contre lui. 68 ans, fils d’émigrant espagnol, ouvrier viticole trimant sur les coteaux arides de l’Aude, premier bachelier de sa famille, ancien garçon de café, vendangeur, chômeur puis bibliothécaire et auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il refuse cette étiquette. Pourtant, en littérature, elle est porteuse.
Elle peut conduire à la notoriété soudaine (Édouard Louis) voire au prix Nobel (Annie Ernaux). Lui, transfuge de classe ? Jamais ! « Une expression forgée par l’élite intellectuelle pour adouber dans sa caste un paria venu d’en bas. » Circonstance aggravante, il semble bien n’avoir jamais souffert de sa condition. Est-ce donc comme une antiphrase ironique qu’il faut comprendre ce titre ? Pourtant chez les Moraton tout manque. Pas de livres, pas de cinéma, pas de disques. Ils se partagent « ce sentiment de n’exister qu’à peine ». Pas de salle de bains non plus.
Cette « pièce en plus » qui sera pour beaucoup dans la volonté de l’auteur d’accéder à une autre réalité, non pas supérieure mais différente. À un autre statut. Mais pas de honte de n’être que ce que l’on est. De la dérision, au contraire. De l’humour, même : « Se prendre au sérieux quand on sait comment cela va finir, pas la peine. » Déjouant les pièges de la confession rousseauiste intégrale aussi bien que ceux du pamphlet politique exalté, Gilles Moraton opte le plus souvent pour l’humour, la vivacité et l’émotion légère.
C’est ainsi que se résout le conflit qui aurait pu être explosif entre le père communiste, resté stalinien même après la mort du Petit Père des peuples, et le fils trotskiste, admirateur d’Iron Man puis de Neil Armstrong, le premier homme à avoir marché sur la Lune en 1969. Un pacte se noue : les photos de l’un et de l’autre orneront le frigo dans la cuisine. Heureusement, toute la famille s’unit dans l’admiration pour Louis de Funès.
Parcourant son enfance, son adolescence et ses premières années d’adulte au travers de quelques péripéties fragmentaires, l’auteur parvient en outre à éviter le piège de la nostalgie pour sublimer sa misère originelle. Pas question, écrit-il, de s’y complaire « comme un cochon dans sa fange en frétillant des jambons ». À ce titre, ce petit livre, vif et inspiré, pourrait tout aussi bien être un traité de morale et d’esthétique.
Transfuge, de Gilles Moraton, Maurice Nadeau, 96 pages, 17 euros. (Crédits : LTD/DR)