Pierrick Horel, président des Jeunes agriculteurs : « C'est la fin du modèle de la spécialisation des productions et de la foi dans des prix dictés par les marchés mondiaux »
ENTRETIEN – Le leader syndical propose une remise à plat des fondements de l’agriculture française. En misant sur la diversité et des produits plus adaptés au changement climatique.
LA TRIBUNE DIMANCHE – Le Salon de l’Agriculture s’inscrit encore une fois dans un contexte de crise agricole. Comment abordez-vous la séquence ? PIERRICK HOREL – Le moment est venu de prendre du recul face aux revendications conjoncturelles, importantes, mais sur lesquelles on n’aura jamais complètement satisfaction. L’enjeu est désormais plutôt de réfléchir à ce que la crise agricole nous révèle depuis 2023 : la dégradation du modèle appliqué depuis plusieurs décennies et la nécessité d’en élaborer un nouveau.
Quel serait ce modèle ? Nous pensons que l’agrandissement des fermes, la spécialisation des productions, la foi dans des prix dictés par les marchés mondiaux ont atteint leurs limites. Pour davantage de résilience face au changement climatique et aux épizooties, rationaliser les coûts en rachetant l’exploitation du voisin ne suffit plus. L’enjeu est désormais de miser sur davantage de diversité, dans chaque exploitation et dans chaque territoire. Il s’agit de réintroduire de l’élevage là où il a disparu : par exemple, des poulaillers dans des exploitations céréalières, dont les déjections peuvent aussi servir à améliorer la qualité des sols. Réduire aussi les volumes de produits en déconsommation, comme le vin, au profit d’autres plus adaptés au changement climatique et demandés sur le marché, tels que les pistaches, les grenades ou l’huile d’olive. Le changement de générations qui se profile est l’occasion de questionner ce qui se fait et de diversifier les zones qui se sont trop densifiées.
Qu’attendez-vous des travaux des Conférences sur la souveraineté alimentaire, dont un premier bilan est promis au Salon ? Elles sont justement issues de notre proposition de lancer une planification collective aboutissant à des « contrats d’avenir ». Ils doivent engager pour quelques années les agriculteurs, les transformateurs et les distributeurs, mais aussi l’État et les collectivités territoriales, afin de garantir un accompagnement des exploitations et de sécuriser leurs revenus et leurs débouchés. Nous souhaiterions que de premiers projets soient lancés dès cette année, notamment dans des filières et des territoires en difficulté, comme la viticulture en Occitanie. Nous proposons, d’ailleurs, que cette déclinaison concrète des Conférences sur la souveraineté soit prévue dans un article programmatique de la loi d’urgence agricole en cours de préparation.
Le débat n’est-il pas trop polarisé aujourd’hui ? Oui, mais il faut justement que les certitudes de chacun soient challengées. La FNSEA constate maintenant elle-même que certains modèles sont à la peine, la Confédération paysanne peut être amenée à faire un pas vers des modèles économiques plus solides… Et beaucoup de choix doivent aussi s’adapter aux territoires. Comme la taille des exploitations, qui dépend aussi du nombre d’agriculteurs localement disponibles. Les agriculteurs et le monde rural traversent, en outre, une crise identitaire, qui les oppose aux urbains et que la pré-campagne présidentielle exploite. Cela a été évident autour de la crise sanitaire. Je ne crois pas à cette opposition. J’en veux pour preuve le nombre d’installations non issues du milieu agricole, qui nous apportent une diversité dont nous avons besoin.
Comment abordez-vous la question sensible des moyens de production (phytosanitaires, engrais, eau) ? Nous sommes contre la sur-transposition des normes, car elle fausse la concurrence. Mais diversifier davantage les productions peut permettre de réduire les besoins de molécules et de minéraux de synthèse, et de revenir à des modes de production plus vertueux, pourvu qu’ils restent économiquement viables. Si on veut réconcilier les jeunes avec l’agriculture et ses métiers, il faut aussi créer les conditions d’un débat apaisé. C’est le cas de l’eau. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, mon territoire, le lac artificiel de Serre-Ponçon, 3.000 ha, n’est pas contesté parce qu’il profite à un ensemble d’usages : l’irrigation, la production d’électricité, le tourisme. On ne parle d’ailleurs pas de « méga-bassine », mais de barrage. Si on met l’accent sur le partage et la qualité de l’eau, tout le monde peut comprendre les besoins agricoles.
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Condamnez-vous donc les annonces qui, au contraire, ont heurté les défenseurs de l’environnement, comme le moratoire sur l’eau ou la proposition du sénateur Duplomb de réintroduire des néonicotinoïdes interdits ? Le moratoire ne résout pas le problème du partage de l’eau, qui devra être abordé dans la loi d’urgence agricole. Quant à la proposition du sénateur Duplomb, elle peut aider des filières pénalisées par les surtranspositions. En revanche, le calendrier m'inquiète. S'il est vrai que le temps législatif est compté d'ici 2027, nous entrons dans le Salon et le climat commençait à s’apaiser.