« La Tribune Dimanche » vous présente trois premiers romans à découvrir cette semaine. « Uvaspina », de Monica Acito, « Photo sur demande », de Simon Chevrier, « Nos insomnies », de Clothilde Salelles : découvrez notre sélection.
Dans le ventre de Naples
Uvaspina, de Monica Acito, traduit de l'italien par Laura Brignon, est à retrouver aux éditions du sous-Sol. 464 pages, 24,50 euros. (Crédits : LTD/DR)
Uvaspina est une fleur noire, un roman démoniaque qui bouillonne sous le signe des sorcières du Vésuve. Un prodige vénéneux secoué de semences et de mauvais sorts, de puanteurs et de parfums amers. Entre caresses et sanglots, corps et cœurs y saignent, y exultent « à casseventre ». Dans Naples qui en est constellée, les personnages promènent leurs ruines et se les jettent au visage. Tout semble provenir de la mer avant de s'y engloutir.
Fracas affolé de fièvre et de ferveur, ce chef-d'œuvre charnel estomaque jusqu'à l'envoûtement, portant tous les tourments du diable, explosant d'une déflagration poétique et abrupte. On y pleure, on y mord et y meurt - même quand c'est pour de faux, c'est un peu pour de vrai - : elle a beau vivre à la Chiaia, les beaux quartiers de Naples, la « Dépareillée », madone transformée en matrone, pleureuse aux enterrements, n'a pas oublié « l'art de la chiale et de la gruge » appris à la Forcella, coin nauséabond de ses origines. Délaissée par un époux notaire qui ne lui accorde plus un regard, elle crache sa solitude dans les cigarettes et fait semblant de mourir tous les mercredis soir.
Aussi malodorants qu'éclatants, les mots visqueux de Monica Acito charcutent une réalité antique et éternelle dans les entrailles d'une ville « empagaillée ». Lancinantes et sauvages, ces « malepensées » se hissent à des hauteurs d'opéra tragique pour dire la putréfaction des cœurs. Minuccia et Uvaspina, les enfants de la Dépareillée, s'y livrent une joute obsessive et sanguinaire, à l'amour à la mort, explorant cette déchirure d'être les mêmes et pas les mêmes, de sortir du même ventre sans comprendre ce que cela signifie. Parce que son « femminiello » de frère, comme elle l'appelle, beau et délicat, est touché par la grâce alors qu'elle se sent encombrée dans son corps, Minuccia, 17 ans, devient une « foltoupie » haineuse et diabolique, le rouant de coups et le mutilant, jusqu'à essayer de le noyer. Son brio frénétique ne recule devant rien pour l'humilier.
Liés par un « cercle magique » infernal, frère et sœur fusionnent jusque dans la flamme poisseuse de leur désir commun pour le même homme, Antonio, comme s'ils avaient un seul cœur coupé en deux. Le roman est garni de cette pâte empoisonnée, cuite et recuite d'ingrédients incuisinables - le fiel cruel de Minuccia, la férocité de ses crocs qui dévorent son frère jusqu'au dernier bout de chair n'ont d'égal que le lien archaïque qui les unit.
Chatoyant de meurtrissures, Uvaspina est le roman de la flagellation et de la faim.
Monica Acito réussit le défi littéraire extraordinaire de réunir la métaphore à la littéralité, au point que l'image finit par s'incruster dans ce qu'elle sert à éclairer, pour faire jaillir une dimension où la crudité aurait fusionné avec la douleur, le sadisme avec la passion. Suintant de salissures célestes, « le souffle du mythe » nous emporte au milieu du « foutoir grec » qui imprègne la ville, ces histoires de reines, de sirènes et de palais que conte Antonio. Imprégné d'érotisme mystique, le « nœud coulant de honte fétide » qui lie Minuccia et Uvaspina se resserre sur eux. Ils s'affrontent pour exister, être le premier à quitter la maison, s'échapper de leurs origines communes.
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Chatoyant de meurtrissures, Uvaspina est le roman de la flagellation et de la faim. Celle d'être un autre. Celle de l'autre. Celle, aussi, de ne pouvoir manger parce qu'on n'a rien, comme la mère d'Antonio. Le livre animal, dévorant, des merveilles flapies.
Photo sur demande, de Simon Chevrier est à retrouver aux éditions Stock. 180 pages, 19 euros. (Crédits : LTD/DR)
Ce sont des fragments. Une sorte de journal intime. L'auteur de ces carnets a déserté sa fac toulousaine. Tantôt vendeur, tantôt gardien de nuit dans un hôtel, il partage surtout son temps entre deux applications : Grindr (il aimerait tellement trouver un amoureux, un vrai) et Giton (il y vend son corps) : « Étudiant en langue, amant sur mesure pour hommes cultivés, prix et photos sur demande. » Voilà un jeune homme qui ne trouve pas le feu tant espéré et va même, en plein confinement, devoir affronter l'exact opposé : les derniers jours de son père.
Simon Chevrier empoigne ce quotidien avec un prosaïsme délibéré mais, tout comme l'on s'est plu à contempler des heures les moindres gestes de la Jeanne Dielman de Chantal Akerman, cette déréliction nous aimante. Un pouvoir d'attraction si discret qu'on ne le voit pas venir. À quoi tient cette réussite ? À une désarmante sincérité mais aussi à la voix du narrateur qui ne s'excuse de rien, prend tout ce qui lui arrive (ou pas) avec une évidente lucidité, sans jamais pour autant se draper dans un détachement froid et désabusé.
Ce premier roman raconte subtilement la fébrile attente de l'amour et comment on réussit à inventer et à réinventer la patience quand "la bonne personne" tarde.
En un mot, on entre en empathie et même en amitié avec ce garçon. A fortiori quand on s'aperçoit que c'est l'imagination - le fantasme en l'occurrence - qui va le sauver le jour où il tombe « amoureux » d'une photo, et plus précisément de son modèle (qui n'a jamais « aimé » une image, un personnage ?) : « un cliché en noir et blanc d'un jeune homme corps plié, se suçant le doigt de pied ». Photographe : Peter Hujar. Date : 1987. Modèle : Daniel Schock. Et de mener son enquête sur Internet : il veut brusquement tout savoir de cet inconnu. Il lui faudra de l'obstination (il ira jusqu'à écrire à Nan Goldin !), rappelant l'opiniâtreté d'un Michel Boujut lorsqu'il avait traqué le fameux paysan de Paul Strand (Le Jeune Homme en colère, 1998).
Ce Daniel Schock devient une lueur sacrément exaltante dans une existence décourageante, expliquant que notre héros s'y accroche mordicus. Là-dessus encore, Chevrier tient ses promesses : nous saurons bel et bien qui était cet énigmatique Daniel. Et de finir le livre franchement ému par ce premier roman qui raconte subtilement la fébrile attente de l'amour et comment on réussit à inventer et à réinventer la patience quand « la bonne personne » tarde.
L'enfance est une nuit blanche
Nos insomnies, de Clothilde Salelles est à retrouver aux éditions Gallimard. 256 pages, 20,50 euros. (Crédits : LTD/DR)
Les enfants contrairement à ce que l'on dit, à ce que l'on croit, n'ont pas toujours beaucoup d'imagination. Et ce que l'on prend pour telle est juste, peut-être, l'effet de leur sens aigu de l'observation. Les adultes regardent, les enfants voient. Les secrets, les failles, les joies trop vite éteintes et les chagrins silencieux. Comme cette petite fille, d'une dizaine d'années sans doute, héroïne et narratrice d'un des très remarqués premiers romans de ce début d'année, Nos insomnies, signé d'une jeune chercheuse en sociologie politique, Clothilde Salelles.
Tout paraît pourtant normal dans la vie de cette jeune personne. Un père, une mère, des jumeaux plus jeunes qu'elle, des copines à l'école, l'été au camping, une banalité du quotidien qui serait tout à fait rassurante si elle n'était troublée par une affection que la gamine partage avec ses parents : de douloureuses et quasi permanentes insomnies.
Ce qui fait la force narrative de Nos insomnies, et une bonne part sans doute du talent de son autrice.
Est-ce cela, cette « rumeur de fatigue et de désarroi », qui va transformer peu à peu la vie des membres du foyer au fil d'autant d'injonctions (« chutpapadort », les « journédificil », les « problèmd'argent ») en un chemin de Damas domestique ? Jusqu'au drame, qui, lorsqu'il arrivera, ne sera jamais qu'une poursuite d'un malaise noyé dans le silence.
Ce qui fait la force narrative de Nos insomnies, et une bonne part sans doute du talent de son autrice, c'est sa capacité à transcender la banalité de sa « scène » (l'Essonne, les années 1990, les lotissements sans âme, le RER...) par la grâce d'une écriture où l'hyperréalisme finit par rejoindre les confins du fantastique. Clothilde Salelles s'inscrit en cela dans une sorte d'école du roman français post-psychologique dont le chef de file pourrait être l'excellent Vincent Almendros. La vie y est toujours une aventure mystérieuse et inquiétante. Qui vaut autant la peine d'être vécue que d'être lue.