OPINION. « Contre le narcotrafic, place à une stratégie efficace », par Linda Kebbab, Bruno Pomart et Jean Michel Fauvergue
Pour les membres fondateurs d’Initiative Sécurité Intérieur, le trafic de drogue « s’intègre à l’économie réelle et fragilise, à terme, nos écosystèmes économiques et démocratiques ».
Chaque jour nous perdons du terrain face aux réseaux de stupéfiants : leurs violence et emprise s’étendent à des territoires de plus en plus vastes et variés. Ce trafic n’est pas une criminalité comme les autres : il est mondial, organisé et hyper-attractif pour les délinquants qui utilisent des technologies modernes de communication, gardant systématiquement une longueur d’avance sur les services répressifs.
Il grignote les fondements de notre société car par-delà le produit toxique, le péril réside dans les milliards d’euros que le commerce des drogues génèrent et recyclent dans notre système économique à travers épiceries de proximité, ongleries, barbers-shop, biens immobiliers de prestige, vignobles, marché de l’art… Ces flux s’intègrent à l’économie réelle et fragilisent, à terme, nos écosystèmes économiques et démocratiques. Combattre le trafic, c’est protéger notre nation contre l’influence croissante de la criminalité organisée.
Plusieurs raisons expliquent la vigueur de cette criminalité. D’abord, l’activité ne demande pas de qualification technique, mais la disposition à user de la violence pour défendre un territoire. D’où un vivier d’apprentis dealers quasiment inépuisable et un turnover permanent. Ensuite, le gain rapide et important qui attire des jeunes déscolarisés et désocialisés. Le « métier » reste bref et risqué mais suffisamment lucratif pour en faire une option.
Pourtant, les arrestations de malfaiteurs et les saisies de produit sont en hausse régulière (128 tonnes de cannabis en 2022, 53,5 tonnes de cocaïne en 2024), mais ces chiffres entravent peu l’activité des organisations. Les estimations de l’Observatoire Français des Drogues et Tendances addictives (OFDT) estime le bénéfice de ce négoce à 3 milliards d’euros par an, d’autres observateurs avancent le chiffre de 7 milliards. Parallèlement les forces de sécurité relèvent que 40 à 60 % de la délinquance de voie publique est liée au trafic, et constatent une hausse marquée des homicides de +57 % et une multiplication des victimes collatérales, y compris des mineurs.
La violence sert non seulement à éliminer les concurrents mais aussi à contester l’autorité de l’État. Le message est clair : « ce territoire est à nous ».
« Rien céder aux criminels »
Répondre à cette défiance exige une fermeté absolue, coordonnée et débarrassée des sempiternels clivages droite/gauche dont les dogmes du tout répressif ou tout préventif ont paralysé la réflexion depuis des décennies. Il faut dépasser les postures idéologiques pour bâtir une philosophie pragmatique et opérationnelle concertée avec toutes les forces vives de la nation : État, collectivités, acteurs opérationnels et société civile.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Nous y sommes prêts car paradoxalement, les consommateurs constituent un levier : leur nombre fait que toutes les familles politiques comptent en leur sein des partisans d’approches différentes.
Dans un premier temps Il ne faudra ni capituler ni se résigner. La République ne peut rien céder aux criminels, c’est une question de principe et d’exigence vis-à-vis de la majorité de citoyens qui respecte la loi.
L’État, en coordination avec les collectivités, doit mobiliser toutes les forces de sécurité nationales et municipales et associer les acteurs privés de sécurité.
L’action policière doit être maintenue et renforcée, tant contre le trafic de rue que contre les réseaux internationaux. L’État, en coordination avec les collectivités, doit mobiliser toutes les forces de sécurité nationales et municipales et associer les acteurs privés de sécurité. Tous les outils modernes (drones, caméras embarquées, intelligence artificielle, reconnaissance faciale) doivent être envisagés.
Mais la pression policière n’a d’effet que si elle est complétée par une répression judiciaire ferme : réfléchir à des minima incontournables de peine, pour certaines infractions, est légitime.
C’est à ces conditions que le trafic désertera la voie publique rendant les espaces à la vie citoyenne, et mettant un frein aux délits et violences dans les rues. Cette première victoire sur la présence visible et violente de la criminalité ne suffira pas. L’«ubérisation» du trafic et la dématérialisation des ventes nécessitera d’autres formes de lutte, dont des moyens modernes d’enquête à travers des investigations cyber et des infiltrations numériques et digitales.
Dans un deuxième temps c’est un choix stratégique fondamental qui se posera : continuera-t-on à tenter d’éradiquer la drogue ou se concentrera-t-on enfin sur la destruction des réseaux illégaux ?
Faire disparaître le produit est illusoire, des centaines de milliers d’usagers le confirment, notre pays détient la médaille d’or en nombre de consommateurs. Il faut donc accepter de concentrer l’effort sur les malfaiteurs nationaux et internationaux qui tirent profit des trafics et minent la sécurité et notre économie nationales. Viendra alors le moment de s’attaquer aux fondements illicites d’un commerce dont la quantité d’argent brassée ne profite ni à l’État, ni aux citoyens.
Le débat sur la légalisation reste clivant entre prohibitionnistes et partisans d’approches uniquement sanitaires, mais ne doit pas être tabou. Ce type de régulation à travers une légalisation «ni scélérate, ni béate» peut être une arme offensive contre les mafias à condition qu’elle soit intégrée dans une politique pensée sur le long terme.
L’ambition : oser une stratégie novatrice complète, où aucun moyen sensé ne serait écarté.
Membres fondateurs d’Initiative Sécurité Intérieure (ISI) et auteurs :
Jean Michel Fauvergue – Policier à la retraite, ancien chef du RAID, ancien député, auteur de « Ni capitulation, ni résignation » Bruno Pomart – Policier à la retraite et Président de RAID Aventure Linda Kebbab – Policière et Secrétaire Nationale du syndicat UN1Té