OPINION. « Réhabiliter la frustration à l’ère de l’IA », par Isabelle Rauch, députée Horizons de Moselle

Isabelle Rauch, députée de la 9ème circonscription de la Moselle, à l'Assemblée nationale le 16 septembre 2025.
LTD/Dylan MARCHAL/AN

Isabelle Rauch, députée de la 9ème circonscription de la Moselle, à l'Assemblée nationale le 16 septembre 2025.
LTD/Dylan MARCHAL/AN
Nous vivons dans un monde où l’ennui a disparu. Attendre un bus, faire la queue, patienter quelques secondes : partout, un écran est là pour remplir le vide. Nos téléphones, véritables doudous modernes, ont transformé la frustration en anomalie à supprimer. Désirer, différer, supporter le manque : toutes ces expériences communes qui structuraient nos vies s’éteignent peu à peu.
Cette fuite permanente devant l’attente n’est pas anodine. Dans cette économie de l’attention, la matière première n’est plus l’information, mais notre temps de cerveau disponible. Ce que nous perdons en route, c’est la capacité de construire un imaginaire, d’apprivoiser la lenteur, d’explorer l’incertitude, de cultiver la nuance, la complexité et l’ambiguïté. Chaque seconde libre est colonisée par des flux, des alertes, des sollicitations qui nous privent de ce vide fertile où la pensée prend forme.
L’intelligence artificielle amplifie cette mécanique. Elle ne se contente plus de nous divertir en continu : elle promet une réponse immédiate à chaque question, un compagnonnage docile, sans contradiction ni délai, parfois même capable d’anticiper nos demandes avant que nous les formulions. Jadis, dans sa construction, l’enfant se confrontait au manque, à l’effort. Aujourd’hui, il trouve une distraction à chaque soupir, une réponse automatique à chaque question. De là naît une impatience structurelle : l’attente devient suspecte, l’effort inutile, la frustration pathologique.
Le risque est clair : une pensée réflexe, pilotée par les algorithmes, où la complexité disparaît. Une société qui n’accepte plus l’effort ni l’attente est une société vulnérable à toutes les simplifications. L’IA, si elle est perçue comme solution magique à tout, pourrait bien conduire à nos plus grandes désillusions : affaiblissement de l’esprit critique et perte de recul.
Cette perspective vertigineuse est plus difficile encore à supporter pour des générations déjà fragilisées par l’incertitude, qui utilisent largement et quotidiennement ces outils. Mais ces dangers renferment aussi une invitation. La frustration n’est pas une faiblesse à corriger, c’est une force – et même une vertu politique – à réhabiliter. Elle est au cœur de l’apprentissage, de l’innovation, de la démocratie même. Attendre, douter, supporter le manque, c’est ce qui nous permet d’inventer et de débattre sans subir ni se réfugier dans des réponses toutes faites.
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Il ne s’agit pas de refuser la modernité, mais de se donner l’opportunité de redécouvrir la fécondité du manque et du temps long. Cela ouvre la voie à d’autres façons plus riches de mobiliser notre attention, qui font la part belle au jeu, à la création, à l’échange et au partage. Le progrès doit rester au service de notre humanité. Et défendre le droit à l’attente et à la frustration constitue peut-être la première liberté à reconquérir.