Ne pas baisser les yeux. L’édito de Bruno Jeudy

Découvrez l'édito de Bruno Jeudy.
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI

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Chouf, charbonneur, MDMA, shoot… Ce lexique autrefois cantonné aux marges s’est invité dans nos conversations comme un constat d’impuissance collective. Si les mots de la drogue nous sont devenus familiers, c’est parce que la France traverse un basculement historique : celui où les mafias, maîtres de l’intimidation envers policiers, juges, élus, journalistes, s’érigent en véritable contre-pouvoir.
L’assassinat de Mehdi Kessaci, frère d’un militant écologiste engagé contre le narcotrafic marseillais, marque une escalade glaçante. Le ministre de l’Intérieur lui-même évoque un crime d’intimidation.
La DZ Mafia, devenue la principale organisation criminelle du pays, brasserait entre 5 et 6 milliards d’euros en liquide, selon le garde des Sceaux Gérald Darmanin. Et l’économie de la drogue ferait travailler 200.000 personnes, à jeu égal avec La Poste. Vertigineux. Monstrueux. À ce stade, ce n’est plus une dérive mais un défi politique, social et démocratique.
Le rapport de l’Office anti-stupéfiants parle d’une « menace existentielle ». Le mot n’est pas trop fort. Autrefois tapis dans l’ombre, les dealers opèrent désormais en pleine lumière, sûrs de leur puissance, convaincus d’incarner une contre-culture et, dans certains quartiers, un ordre social parallèle. Les chiffres sont implacables : +33 % d’assassinats et tentatives depuis 2021, 173 villes touchées par des règlements de comptes en 2024. La gangrène s’étend, ronge, détruit.
Bien sûr, il faut pourchasser les parrains, les lieutenants, les petites mains. Mais impossible de taire la responsabilité de ceux qui alimentent ce commerce mortifère : les consommateurs. Un adulte sur deux a déjà fumé du cannabis. La cocaïne, jadis réservée aux nuits dorées de la jet-set, s’est démocratisée jusqu’aux milieux ouvriers, agricoles, étudiants. Le prix du gramme n’effraie plus grand monde. Et chacun fait semblant de ne pas comprendre que la ligne sniffée le samedi soir finance la kalach qui crépite le mardi matin.
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La présidence de François Hollande avait été marquée par la guerre contre le terrorisme ; celle d’Emmanuel Macron doit l’être par une guerre implacable contre le narcotrafic. Avec une loi spécifique, un parquet spécialisé, deux prisons pour les criminels les plus dangereux, Éric Dupond-Moretti puis Gérald Darmanin posent – enfin – les premiers jalons d’un sursaut attendu depuis trop longtemps. Mais comment ne pas partager l’indignation des Français en découvrant que certains chefs de gang commanditent des exécutions depuis leur cellule ?
L’interdiction stricte des portables tombe (enfin) sous le sens, tout comme la protection systématique des magistrats et policiers. La corruption, elle, doit être traquée sans faiblesse. Nous avons déjà perdu trop de temps.
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L’écrivain italien Roberto Saviano rappelle que « la mafia est le résultat d’une société qui préfère détourner le regard ». Plus personne ne doit baisser les yeux. Ni les élus, ni les forces de l’ordre, ni les magistrats, ni surtout les citoyens. Luttons contre cette pieuvre qui étouffe la République, brise des vies et fabrique la mort. Et rappelons à ceux que le mirage du gangstérisme fait encore rêver que Tony Montana n’a rien d’un héros – et que, comme le dit Jamel Debbouze, devenir acteur, « c’est moins dangereux que vendre de la drogue ».
Hommage enfin à tous ceux qui ont marché à Marseille, dignes et courageux, en mémoire de Mehdi Kessaci. Leur détermination doit devenir la nôtre.