À quatre mois des élections municipales, les édiles ont toujours la cote, mais ils sont de plus en plus rattrapés par les enjeux nationaux.
Et si le contexte national voire international venait perturber les élections municipales de mars 2026 ? Face aux chocs multiples vécus par les Français depuis le précédent scrutin des 15 et 28 juin 2020, en pleine crise sanitaire, nous avons voulu mesurer l’évolution des attentes des Français à l’égard de leur maire et de leur commune, pour savoir si la défiance constatée au niveau national percole à l’échelon local.
Les réponses apportées par notre sondage Ifop pour La Tribune Dimanche ne manqueront pas d’intéresser les quelque 34.000 édiles et 600.000 élus municipaux de France et d’outre-mer, à quelques jours du salon et du Congrès des Maires qui se tient du 18 au 20 novembre Porte de Versailles à Paris.
Auteur avec Brice Soccol d’un livre sur le sujet, « L’écharpe et les tempêtes. Face aux maires, la défiance inattendue » (Éditions de l'Aube), Frédéric Dabi, le directeur général de l’Ifop, craint en effet que des « maires boucs émissaires paient au soir du second tour au prix fort la crise sans précédent du politique dans notre pays ». Notre sondage en donne quelques indices, même si globalement, on observe une grande continuité dans la popularité du maire, îlot de stabilité dans le chaos actuel.
L’état d’esprit des Français dans la perspective des élections municipales 2026. (Crédits : LTD/Ifop pour La Tribune Dimanche et CCI France FD)
Si 62 % des Français se disent satisfaits de leur maire, c’est en effet 2 points de moins qu’en septembre 2019… Surtout, il y a plus d’habitants qui se disent « mécontents », soit 38 % (+ 2 points). Plus faible dans les petites communes, le nombre des insatisfaits atteint même 42 % dans les grandes villes de plus de 100.000 habitants.
Un mandat éprouvant
« Les maires, ces piliers de la République, pâtissent de l’éclipse de la politique au niveau national et sont de plus en plus appelés à devenir des urgentistes de la République », soutient Frédéric Dabi. On mesure cette mutation à plusieurs indicateurs qui tous révèlent une exigence croissante des habitants pour que le maire apporte des solutions concrètes à leurs difficultés. Ainsi, il y a plus de Français qui estiment que depuis la dernière élection, leur commune a changé en mal plutôt qu’en bien : 30 % contre 29 %, c'est un petit écart mais il s'agrandit dans les grandes villes.
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Pourtant, paradoxalement, la satisfaction de vivre dans sa commune demeure très forte : 85 % des Français se sentent bien là où ils vivent. Mais le jugement sur le travail accompli pendant ce mandat est plus sévère quand il s’agit de « son quartier » : 35 % des habitants ne sont pas satisfaits de l’action menée, en particulier dans les villes moyennes, cette France des sous-préfectures qui se sent abandonnée par les services publics et l’État.
Au cours d’un mandat qui a été éprouvant pour les maires, entre crise du Covid, poussée de l’inflation et des prix de l’énergie avec la guerre en Ukraine, « tout se passe comme si les habitants avaient décidé de surinvestir le local et monté leur niveau d’exigence à l’égard de leurs élus de proximité ». Cette impatience, mise en exergue par la montée des violences à l’égard des maires, notre sondage en porte la trace quand on regarde l’évolution des enjeux déterminants du vote municipal. Parmi les 13 priorités que l’Ifop a soumises aux 2525 personnes interrogées, le quatuor de tête porte en effet le poids de la défaillance des politiques nationales et de l'impuissance de l'État.
Sans grande surprise, la sécurité des personnes et des biens est largement en tête des préoccupations déterminantes, avec 76 % des répondants, soit 8 points de plus que le même sondage en 2019. C’est surtout vrai dans les petites et moyennes communes, jusqu’à 20.000 habitants avec un score de 79 %, contre 71 % dans les grandes villes. Un signe de la diffusion de l’insécurité ou de son sentiment dans la France des campagnes qui ont le sentiment d’être abandonnés par l’État.
En clair, les Français reportent vers les maires la responsabilité de trouver des réponses à leurs inquiétudes. En cinquième position des enjeux déterminants, on trouve aussi la lutte contre le narcotrafic, un sujet qui n’était même pas mesuré lors du sondage Ifop de 2019 et qui fait aujourd'hui la Une de l'actualité.
La santé, un sujet crucial
Au deuxième rang des priorités, on trouve la gestion des finances de la ville, signe d’une inquiétude croissante face à l’atrophie des moyens dans des villes sous perfusion de l’État, lui-même surendetté, ce qui ne rassure pas sur les capacités des communes à investir. D’autant que le citoyen consommateur n’a pas l’intention de payer plus pour prix de ses exigences accrues : le niveau des impôts locaux est jugé un des déterminants du vote pour 61 % des répondants.
Enfin, le troisième enjeu local majeur est l’offre de soin et les services de santé, un signe de l’exaspération des Français face aux déserts médicaux. Là encore, ce sujet est d’autant plus crucial que la commune est petite (68 % des habitants des villes de moins de 10 000 habitants en font un critère déterminant du vote). Là encore, c’est le manque d'efficacité de la politique de santé nationale qui est renvoyée à la responsabilité du maire, lequel n’a pourtant aucun moyen supplémentaire pour satisfaire ces nouvelles exigences.
Certes, des initiatives sont lancées au niveau local avec des maisons de santé, mais « le risque est que, faute de résultats sur ces attentes, les maires prennent de plein fouet la vague en retour », souligne Frédéric Dabi. Cité dans son livre, Arnaud Robinet, maire de Reims, le dit sans ambages : « le citoyen est de plus en plus consommateur de services, mais il les veut gratuits ». Les attentes « sont de plus en plus individualisées », ajoute Olivier Bianchi, maire de Clermont-Ferrand.
Parmi les sujets clefs qui pourraient faire l’élection de mars 2026 se trouve bien sûr la crise du logement. Ce sera un déterminant crucial du vote aussi, notamment dans les villes de plus de 50 000 habitants. 82 % des Français interrogés récemment par l’Ifop estiment qu’il est difficile de trouver un logement en France et la responsabilité là aussi pourrait revenir en boomerang vers les maires. On connaît la célèbre formule « maire bâtisseur, maire battu » : elle pourrait bien s’inverser l’an prochain.
Même si le logement et l’urbanisme ne sont que la 7e priorité, il est loin devant la lutte contre le dérèglement climatique, relégué à la dernière place en ces temps de « backlash » écologique. Mauvaise nouvelle pour les maires verts ? Après leurs victoires de 2020 à Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Grenoble, Poitiers ou Tours, 2 026 s’annonce beaucoup plus incertain, tandis que la montée en première ligne des enjeux sécuritaires pourrait renforcer les candidats de la droite et du RN.
Si l’on se réfère aux scrutins passés, que ce soit en 2008 pour la droite au pouvoir ou en 2014 pour la gauche, le dégagisme constaté au niveau national reste relativement marginal au niveau local, relève Frédéric Dabi. Les enjeux locaux restent au premier rang, à 60 % dans le choix du vote. Mais les lignes bougent : à la question « souhaiteriez-vous que votre maire soit réélu (e) ? », les Français font une réponse de Normand, avec un score de 50/50, alors que c’était 54 % « oui » et 46 % « non » lors du sondage Ifop de septembre 2019… Enseignement à méditer, 55 % des habitants des villes de moins de 10.000 habitants veulent reconduire leur maire.
À l’inverse, dans les villes de plus de 100.000 habitants, 53 % (contre 47 %) aimeraient le voir partir… Si à Paris ou Lille les maires sortants ne se représentent pas, ce qui ouvre le jeu, ces résultats feront méditer à Lyon, Marseille, Bordeaux ou Toulouse…
D’autant plus que l’élection municipale de mars 2026 se fera moins sur le bilan de l’équipe sortante (déterminant pour 57 %) que sur le projet et le programme des listes en présence (déterminant pour 71 %). La personnalité du candidat comptera néanmoins plus (51 %) que son étiquette politique (39 %). Bref, pour mars 2026, les jeux ne sont pas encore faits… Et la campagne va se dérouler avec l'épée de Damoclès d'une possible dissolution qui pourrait venir influencer l'élection des prochains maires…