Le nombre de pratiquants du pickleball devrait bientôt dépasser celui du tennis. Immersion au cœur du phénomène qui secoue le sport de l’autre côté de l’Atlantique… et bientôt en Europe ?
Des bruits secs s’échappent des bois. Pop, pop-pop, pop. Des bouchons de champagne sautent en continu. Pop, pop-pop, pop. C’est le son hypnotique de balles en plastique perforées sur des raquettes rectangulaires en fibre de carbone. Pop, pop-pop, pop. La musique jouée sur 42 terrains de pickleball occupés sans répit pendant cinq jours, à Peachtree Corners, banlieue verdoyante et prospère au nord-est d’Atlanta (Géorgie), cadre d’une des 19 étapes du PPA Tour (Professional pickleball association).
Il y a du monde autour du central, où se relaient les professionnels de la discipline. Il y a du monde sur les terrains annexes, où joueuses et joueurs de tous âges se défient en mode loisir. Ça fourmille dans les allées, où tout le monde se croise avec un enthousiasme couleur locale.
Quelque 16.000 personnes ont afflué cette semaine-là – à 50 dollars l’entrée, bien plus en VIP. Le double de l’édition précédente. Deux mille adeptes ont aussi tenté leur chance sur les tournois juniors et amateur – à 200 dollars l’inscription. La chaîne CBS, dont l’audience a atteint le million de téléspectateurs lors d’un événement en janvier, retransmet les matchs du week-end.
Mais expliquer le phénomène pickleball qui déferle sur les États-Unis depuis cinq ans ne se résume pas aux chiffres, tous en vert fluo. Il faut aussi se plonger dans cette ambiance. Ce mode de vie, qui pousse certains à suivre le circuit en camping-car. Cette communauté « inclusive » et cette « positivité » qui, aux yeux des organisateurs du PPA Tour, n’ont pas d’équivalent.
Créateur de lien social
Comment ce sport inventé en 1965 par un élu républicain, et longtemps vu comme un passe-temps pour retraités, est-il devenu un phénomène de société de l’autre côté de l’Atlantique ? Avec 24,3 millions de joueurs, six fois plus qu’en 2020, il est devenu le cinquième le plus pratiqué derrière le bowling (52,6), le golf (48), le basket (36,3) et le tennis (27,3) ; devant le baseball (18,2) et le soccer (16,8).
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« Il y a trois raisons à cela: premièrement, c’est super accessible; deuxièmement, c’est très abordable; troisièmement, c’est facile d’y jouer », synthétise Connor Pardoe, le PDG de Pickleball, Inc., la maison mère du PPA Tour. C’est lui qui, en 2019, a lancé cette ligue professionnelle qui, six ans plus tard, est devenue le circuit de référence.
Connor Pardoe a le sens des affaires mais aussi du storytelling. Sa femme, Carli, en fait partie. « J’ai joué au tennis et, au début de notre histoire, elle a voulu en faire un avec moi, raconte-t-il. On a échangé quelques balles et on a vite quitté le court. Alors que quand on a joué au pickleball la première fois, il y avait cinq raquettes neuves posées sur la table de la cuisine en rentrant. »
L’entrepreneur à la casquette et au hoodie vient d’une famille mormone de l’Utah. Pour rejoindre son partenaire d’affaires, le milliardaire Thomas Dundon, il a déménagé à Dallas avec son épouse et leurs paires de jumeaux en bas âge. « On s’est senti un peu isolés, poursuit-il. Ma femme a trouvé un club de pickleball, a commencé à jouer, et maintenant toutes ses amies viennent de là. »
Addictif et créateur de lien social, ce sport à la frontière entre le tennis de table sans table, le tennis rétréci à la machine et le badminton ? Sur les courts du Life Time, le club qui accueille le Veolia Atlanta pickleball championship en ce premier week-end de mai, il se dégage effectivement quelque chose de transgénérationnel, transclasse et qui dépasse les genres.
D’un point de vue américain, Connor Pardoe rapproche le pickleball du golf pour l’aspect communautaire, qui offre du temps pour « construire des relations ». Selon lui, c’est ce que les gens étaient venus chercher pendant la pandémie, qui a boosté la croissance, et c’est ce que les gens chercheront à l’avenir dans un monde d’IA. L’avenir s’annonce donc radieux.
Deux Français dans le top 20
Au pied des escaliers de la boutique du club-house, Jay Devilliers enchaîne les selfies avec un public féminin. Le Frenchie de 31 ans a la cote, y compris avec des jeunes qui patientent pour un autographe. Avec Noé Khlif, il est un des deux Français du top 20. Il s’est même, un temps, hissé à la 2e place.
Jay Devilliers vient du tennis. Il a passé trois ans dans une académie à Barcelone puis a déménagé au Kansas pour jouer avec l’équipe de l’université de Wichita, tout en poursuivant des études de commerce. En 2019, il est devenu directeur d’un complexe de pickleball. Un sport dont il avait « horreur à la base ». « Un jeu de plage, rien de plus », se disait-il alors. Mais pour promouvoir son produit, il a bien été obligé de l’essayer.
« Et j’ai adoré, sourit-il. C’est convivial, ça va vite, c’est un mix de tous les sports de raquette… C’est devenu une passion. » Un an plus tard, il quitte son poste pour se lancer à plein temps. Carrière professionnelle dans le viseur après avoir dû renoncer à celle dans le tennis, trop onéreuse et trop incertaine à l’arrivée d’un bébé. « J’avais ce regret de ne pas avoir tout donné, reprend-il. Alors quand l’opportunité s’est présentée avec le pickleball, j’ai fait le switch. Le sport était en pleine croissance, j’ai senti que ça pouvait marcher. J’ai décidé de prendre le risque pendant deux ans. Et ça a payé. » Jay Devilliers arrive à en vivre. Certains en vivent très bien.
Sur le circuit, la star s’appelle Anna Leigh Waters. Numéro 1 en simple, en double et en double mixte – les trois catégories imposées. Même pas la vingtaine, pro depuis ses 12 ans. Une jeune femme pressée. Sur le terrain et en dehors, où elle marche d’un pas déterminé accompagnée de sa mère. Une athlète comme les Américains en raffolent. En début d’année, Nike lui a fait signer un contrat à sept chiffres. Elle comme son pendant masculin, Ben Johns, émargent déjà « à plus de 2 millions de dollars par an en prize money », selon Jay Devilliers. Hors sponsoring, « il faut être dans le top 10 de façon constante pour vraiment en vivre », précise-t-il.
Jack Sock et Eugenie Bouchard en têtes de gondole
Ces top joueurs sont d’ailleurs sous contrat avec le PPA Tour. Ils ne peuvent pas s’aligner ailleurs, mais perçoivent une rémunération indexée sur leur classement et leur notoriété. De fait, s’il n’est pas le meilleur au ranking, l’ex-tennisman professionnel Jack Sock est une tête de gondole. En 2017, il était 8e au classement ATP. Sa présence, comme celle de la Canadienne Eugenie Bouchard, 5e WTA et finaliste à Wimbledon en 2014, apportent un peu plus de lumière à la ligue. Comme le fait qu’ils ne dominent pas crédibilise cette discipline dans laquelle le jeu au filet, bloqué par la « cuisine » (zone de non-volée), crée une complexité tactique.
« Le pickleball, c’est comme les échecs: facile à apprendre, très difficile à maîtriser, résume Jay Devilliers. Beaucoup de tennismen s’imaginent intégrer le top 10, mais c’est complètement différent. Ceux qui réussissent le mieux la transition sont souvent les anciens spécialistes du double, qui ont plus de toucher au filet. » Aux États-Unis, une génération de joueurs et joueuses biberonnés au pickleball sans passer par le tennis est surtout en train de naître.
À ce rythme, les courbes de pratiquants vont très vite se croiser. Longtemps, la fédération américaine de tennis s’est pincé le nez face à ce petit cousin gênant. Le vent est en train de tourner. Avec les Jeux olympiques de Brisbane 2032 dans le viseur, des décisions doivent par ailleurs être prises : fédération internationale indépendante ou rattachement à celle du tennis (ITF) ?
En France, en début d’année, la FFT a intégré le pickleball dans son giron, comme elle l’avait fait avec le padel en 2014. « Une fédération classique a intérêt à investir des sports connexes afin de continuer à drainer du monde, tout en gardant le portefeuille », estime Laurent Obadia, directeur général adjoint chargé des parties prenantes et de la communication chez Veolia, qui a un pied dans le tennis, le padel et le pickleball.
Depuis 2024, le leader mondial des services environnementaux est sponsor-titre de six tournois du PPA Tour (qui en compte plus de 25), ce qui lui permet de développer son ancrage territorial, de mettre en avant le volet durabilité et apporte de la visibilité pour un budget jugé très raisonnable. Le marché naissant est devenu quasiment adulte en trois exercices et les discussions ont été engagées pour prolonger l’aventure.
Levée de fonds, UFC et série
Premier poste devant la billetterie, le sponsoring a rapporté 30 millions de dollars l’an passé au PPA Tour et à la Major League (MLP), l’autre circuit (par équipes) de Pickleball, Inc. « Quand on pense à l’écosystème et à sa valeur, ça attire les grandes marques », souligne Connor Pardoe. Le 1er mai, l’entreprise a officialisé la levée de 192 millions de dollars, provenant des fonds Apollo Sports Capital et Dundon Capital Partners. Évidemment, cela donne du mou pour « développer la marque et améliorer l’expérience hospitalité ».
En sept ans, lui et son équipe ont bâti un petit empire. Un écosystème maîtrisé de bout en bout : circuits, tournois, équipements, constructions, médias… La référence en matière de sport business ? L’UFC, principale ligue d’arts martiaux mixtes (MMA), partie de rien et devenue une organisation milliardaire.
La stratégie des cinq prochaines années est d’impliquer les millions de pratiquants aux États-Unis – le lancement d’une série en six épisodes, Partners, façon Formula 1 – Pilotes de leur destin doit y participer. Puis de « conquérir le monde ». « En Asie, ça explose », précise Connor Pardoe. Un bureau a été ouvert, un circuit lancé. L’Europe est l’étape suivante.
Comme le padel y occupe déjà l’espace, la pénétration s’annonce plus longue. Incertaine ? « Une fois que le pickleball arrive sur un marché, son succès est inévitable », assène le dirigeant, persuadé qu’il « finira par dépasser » le padel, plus spectaculaire mais selon lui moins inclusif.
Argument additionnel : le coût. Pas besoin de plexiglas et de hauteur sous plafond, il suffit de peindre des lignes sur un court de tennis pour avoir quatre terrains. Plus facile à construire et à rentabiliser pour les clubs, donc. Aux États-Unis, certaines villes commencent à se doter de structures permanentes. Mais, jusqu’ici, les équipes du PPA Tour continuent de peindre à leur arrivée et de repeindre à leur départ. Le côté artisanal de l’affaire…