Xu Ge Fei, sur la route du "Soi"

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Née en Mandchourie où on lui interdisait les livres, Xu Ge Fei, venue en France, a monté sa maison d’édition./ DR
Née en Mandchourie où on lui interdisait les livres, Xu Ge Fei, venue en France, a monté sa maison d’édition./ DR (Crédits : DR)
Née en Mandchourie, Xu Ge Fei s'est vu interdire dans son enfance l'accès aux livres et au savoir. Elle apprendra par elle-même. Avant de s'installer en France pour écrire le récit de sa vie et créer une maison d'édition.

Petit à petit, changer les choses fausses et injustes. C'est la signification du nom de Xu Ge Fei, la fondatrice de la maison d'édition Fei, qui adapte en bandes dessinées et en français des classiques de la littérature chinoise.

C'est aussi un principe de vie pour cette femme de 35 ans au visage expressif, où se lit tour à tour la concentration quand elle écoute, la bienveillance quand elle conseille, et l'espièglerie quand elle plaisante.

« Il faut s'amuser dans ce qu'on fait, sinon ce n'est pas la peine. Je pense que Steve Jobs s'amusait beaucoup dans la conduite d'Apple. Et il faut construire le projet qui vous ressemble », recommande celle qui a lutté pour accéder au savoir.

Créer une maison d'édition s'inscrit dans cette philosophie pour cette Chinoise avide de connaissances dès son plus jeune âge, mais que son grand-père refusait d'éduquer, allant jusqu'à ranger les livres sur la plus haute étagère de la bibliothèque pour l'empêcher d'y accéder.

Pour ce vieil homme, instruire une fille destinée à rejoindre la famille de son mari était un mauvais investissement

Xu Ge Fei a appris les leçons données à son frère en écoutant aux portes ; elle a peaufiné son anglais en discutant avec des étrangers rencontrés au hasard des rues ; elle a enchaîné les petits boulots, serveuse, vendeuse... Traductrice en entreprise, elle s'est attelée à traduire un livre pour enfants rédigé par un ami américain... refusé par les éditeurs, qui ne comprenaient pas l'histoire.

Loin de la décourager, cette première expérience la sensibilise à la nécessité d'adapter les récits à la culture visée. Ce même ami lui parle de la France, pays clément avec les femmes, lui dit-il. Une terre promise pour Xu Ge Fei, alors âgée de 24 ans, qui prend alors des cours du soir pour apprendre le français.

Diplômée en comptabilité, elle est acceptée comme étudiante à l'université de Nantes. Reste alors à trouver les 80.000 yuans (8.000 euros) exigés pour émigrer en France. Une somme colossale, réunie grâce au soutien de sa mère, qui a vendu son alliance en or et l'appartement familial. Puis Xu Ge Fei va pouvoir réaliser son rêve : créer une maison d'édition. Pour mener ce projet, elle quitte un poste de directrice générale de la filiale chinoise de Global Chem, une société française de marketing Internet, spécialisée dans la pétrochimie.

Xu Ge Fei, femme en quête de « sa vérité », a une volonté sans limite

« Je ne connaissais rien au monde du livre. C'est Christian Gallimard qui m'a tout appris, alors que je l'accompagnais en Chine comme traductrice pendant quatorze jours. » Depuis cette initiation par un ténor de l'édition, l'aventure n'a pas été de tout repos.

« Je dois relever des défis au quotidien. Je fais des erreurs. Mais j'apprends chaque jour et c'est passionnant », sourit Xu Ge Fei, qui s'impose d'affronter ses peurs. « Cela permet de s'en libérer. Par exemple, j'ai remédié au vertige en sautant d'un avion en parachute. »

Elle s'est attaquée avec la même résolution à des angoisses plus existentielles.

« J'avais peur de ne pas être jolie, parce que mon père me disait que j'étais moche, peur de ne pas plaire, de ne pas être aimée pour qui je suis. Alors je me suis coupé les cheveux. »

Sa longue chevelure de jais a ainsi été... rasée

Cyrille de Saint-Olive, directeur général du Réseau Entreprendre Paris, qui l'a suivie dans son projet entrepreneurial depuis 2009 et qui est resté son ami, l'accompagnait ce jour-là.

« Avant d'entrer chez le coiffeur, elle a appelé Patrick [Patrick Marty, son mari, et associé fondateur des Éditions Fei, ndlr], non pas pour obtenir son autorisation, mais pour le prévenir. Fei est un esprit libre, qui s'est affirmé au fil du temps. Elle est une personne rare, au caractère très fort.

Elle est restée confiante face aux aléas de trésorerie de son entreprise, dans un secteur compliqué en termes de rentabilité, et elle a toujours trouvé des solutions. Elle s'est hissée à la force du poignet, et je pense qu'elle ira loin quels que soient ses projets. » Cyrille de Saint-Olive la verrait bien lancer une activité qui mobiliserait ses réseaux en France et en Chine : une société de conseil aux entrepreneurs français et chinois, ou un réseau de boutiques entre les deux pays.

Xu Ge Fei vit, en effet, un mois et demi à Paris, puis un mois et demi en Chine. Mais ses projets portent plutôt sur l'adaptation de ses livres dans le monde du cinéma et du dessin animé. Elle a d'ailleurs créé une filiale des Éditions Fei, dédiée à la production audiovisuelle, qui travaille actuellement avec des studios chinois pour adapter La Balade de Yaya, un de ses best-sellers. Et surtout, elle entend reprendre la plume. Après avoir raconté son histoire en français dans Petite Fleur de Mandchourie, elle aimerait publier un premier livre en chinois pour montrer aux femmes de son pays natal des exemples de femmes occidentales qui se réalisent par leur travail. Des femmes qu'elle rencontre notamment via le Dell Women's Entrepreneur Network.

« Récemment, j'ai dîné avec une journaliste capable de poser des questions sur sa vie privée au président de la République, une leader syndicale et une administratrice qui siège au conseil de cinq entreprises de plus de 50 milions d'euros de CA. En Chine, on ne connaît pas de tels parcours. Les Chinoises de ma génération sont les premières à pouvoir décider par elles-mêmes : choisir son mari, être fidèle ou non, avoir des enfants ou pas... J'ai envie de les encourager à vivre libres. »

Ce désir de montrer l'exemple a séduit Stéphanie Cardot, fondatrice de la société de conciergerie To do Today, et organisatrice de dîners pour les réseaux féminins :

« Fei a un grand sens de l'écoute et de l'analyse. Elle transmet une énergie incroyable. Elle a toujours eu le goût du risque, et sa vie même est une aventure. Nos membres s'identifient à elle, car beaucoup de femmes entrepreneures sont en quête de sens. Elle est toujours disponible et apporte une contribution discrète, sans arrogance ni prétention. »

Évangélisatrice de l'épanouissement personnel, Xu Ge Fei en fait aussi un principe de gestion de son activité

« Nous pourrions publier une trentaine de bandes dessinées par an, mais nous nous limitons à huit ou dix projets qui nous tiennent à coeur. »

Pour Jean-Hubert Gallouët, associé fondateur de l'institution de microfinance Horus Development Finance et cofondateur de la maison d'édition, « Fei a une vision du monde très positive et généreuse, fondée sur l'humain. Elle est d'une grande stabilité et sait s'entourer. Plus le temps passe et plus elle suscite mon admiration... alors qu'à vrai dire, elle m'avait fait une impression moyenne lors de notre première rencontre ».

Xu Ge Fei ne cherche pas à briller. Elle n'a jamais expliqué à sa famille l'intérêt que suscite en France son parcours.

« Je ne veux pas complexifier leur monde. Je leur envoie des articles de presse, et ma mère qui est analphabète est ravie de m'y voir en photo. »

La reconnaissance qu'elle espère, c'est celle de ses pairs en France. Déjà, Les Trois Royaumes, un classique de la littérature chinoise qu'elle a adapté en 30 mini-BD, figure parmi les dix oeuvres en lice pour le prix Patrimoine du Festival d'Angoulême, décerné le 2 février.

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>>> MODE D'EMPLOI

Où le rencontrer ? : Au Festival d'Angoulême, au Salon du livre de Paris ou encore à Quai des bulles, le festival de BD de Saint-Malo. « Nous avons un stand en soie rouge avec des lampions, nous sommes repérables facilement. »

Comment l'aborder : « Plutôt que de m'asséner des généralités apprises sur la BD ou sur la Chine, parlez-moi de ce qui vous est personnel : quel est votre moteur dans la vie ? qu'est-ce qui vous anime ? »

À éviter : « J'ai décidé en 2014 de ne plus supporter les gens qui pestent sans être constructifs. Ceux qui se plaignent de la pluie, par exemple. Si au bout de trois tentatives je ne parviens pas à les rendre plus positifs, je m'en vais. Au bureau, j'ai mis en place une taxe antirâleurs : un euro doit être versé dans une caisse commune à chaque plainte ! »


>>> TIMELINE

  • 1979 Naissance
  • 1983 Sa famille emménage chez son grand-père
  • 1998-2003 : Enchaîne les petits boulots
  • 2003 Arrive à Paris
  • 2008 Démissionne de son poste de DG de Global Chem en Chine Mars
  • 2009 Fonde les éditions Xu Ge Fei Février
  • 2014 En lice pour le prix Patrimoine du Festival d'Angoulême
  • 2015 Écrit son premier livre en mandarin

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Commentaires
a écrit le 14/02/2014 à 10:11 :
Confucius dissais ? si la montagne ne viens pas a toi? va toi meme vers cette montage???
a écrit le 13/02/2014 à 17:50 :
Xu Ge Fei est une personnalité remarquable. Etonnante , fascinante.
J'adore les éditions Xu Ge Fei. ( Comme certains autres lettrés.).
a écrit le 13/02/2014 à 8:56 :
"L"enfant-loup des temps modernes" est une belle histoire au plan marketing. Je note au passage que son sujet de prédilection n'est pas le "lotus blanc" et encore moins "le petit livre rouge" mais "le développement de soi", un thème très porteur ; il est probable qu'on reparle d'elle un jour ou l'autre dans la littérature managériale ou encore dans les neurosciences à côté du Dalaï Lama !
a écrit le 13/02/2014 à 8:43 :
c'est un bel article comme on aimerait en voir plus souvent, merci

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