Le « coucou » allemand du numérique

Florence Autret

Florence Autret
On a beaucoup glosé sur la stratégie de « contre-emploi » du président Juncker : un ancien ministre des Finances français aux affaires économiques, un Lord britannique conservateur aux services financiers, l'ancien ministre d'un gouvernement nationaliste hongrois à la citoyenneté... Pour être juste, il faudrait ajouter un nom à cette liste des commissaires au portefeuille, disons, improbable : celui de Günther Oettinger, l'austère souabe - mais c'est un pléonasme qui vient de passer cinq ans dans la plus grande discrétion au sein de la commission Barroso II, chargé de l'énergie, et s'apprête à prendre le portefeuille de l'économie digitale.
« Je me connecte tous les jours... » Et « quelquefois je mets même mes rendez-vous sur mon calendrier en utilisant mon iPhone » [sic], a expliqué le futur gourou bruxellois de la société numérique européenne à nos confrères de la Passauer Neue Presse (le journal de Passau, jolie bourgade de Bavière riche de 50000 âmes). Et l'ancien ministre-président du BadeWurtemberg d'avouer : « Quand je cherche de l'information, je regarde sur Internet. L'Internet facilite les choses énormément. »
Fichtre !
Quelques jours avant cette interview qui fera date, il avait laissé parler son bon sens avec une touchante sincérité devant des députés stupéfaits.
Voilà qui est bien dit !
Mais qu'on ne pense pas que le commissaire allemand prend son boulot à la légère. « Nous sommes en pleine révolution... Les technologies digitales changent complètement le monde et nos vies », a-t-il doctement déclaré. Pardi ! À l'entendre, on en finirait presque par oublier que la bulle Internet fête ses 10 ans et que la révolution informatique a commencé dans les années 1960.
Toujours est-il que le nouveau gourou bruxellois du Web va avoir du travail s'il veut faire avancer ses dossiers. L'Europe n'a pas tranché la question de la neutralité du Net.
Actuellement, aucune législation n'empêche, par exemple, Orange de favoriser l'accès à un service maison de partage de fichiers, en lui accordant plus de bande passante qu'à un service ouvert comme Dropbox, ni de privilégier l'accès à Dailymotion, sa filiale, contre YouTube. Le Parlement européen s'est prononcé en faveur de la neutralité en mai... mais, depuis, le sujet n'a pas avancé parmi les ministres des Vingt-Huit, qui sont codécisionnaires. Devant les députés, Günther Oettinger s'est montré ambigu, jugeant successivement que le Parlement - qui milite pour la neutralité - a tracé la bonne voie... tout en soutenant la proposition de la Commission européenne, plus favorable aux fournisseurs d'accès.
Également sur l'agenda, les nouvelles règles de protection des données personnelles. Le débat faisant rage en Allemagne depuis l'affaire Snowden, Günther Oettinger ne s'est pas privé de se ranger du côté des défenseurs d'une meilleure protection, même s'il n'est pas directement chargé du dossier.
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Dieu merci, de même que Pierre Moscovici sera chapeauté par un Letton et un Finlandais, le juriste Oettinger a été placé sous la houlette d'un chimiste estonien de 58 ans, Andrus Ansip, formé à Toronto et parfaitement anglophone - Oettinger pratique presque exclusivement un allemand mâtiné d'accent souabe, les germanophones comprendront, et que les autres me pardonnent qui a fait forte impression sur les députés en promettant d'emblée de revoir l'accord euro-américain sur les transferts de fichiers et de données personnelles d'un bord à l'autre de l'Atlantique. De ce côté du Rhin aussi, on respire !
Florence Autret