Guerre en Ukraine : la France songe, elle aussi, à recourir davantage au charbon

Tout comme l'Allemagne, la Bulgarie ou encore l'Italie, la France examine la possibilité de faire davantage appel au charbon pour sa production électrique afin de réduire sa dépendance au gaz russe. La centrale de Saint-Avold, qui doit fermer ce jeudi, pourrait ainsi rouvrir ses portes pour assurer la sécurité de l'approvisionnement du système électrique tricolore l'hiver prochain. Dans l'Hexagone, cette option est aussi étudiée à l'aune d'un parc nucléaire énormément affaibli. Aujourd'hui, seuls 30 réacteurs sont actifs tandis que 26 sont à l'arrêt. Explications.

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La centrale à charbon de Saint-Avold, en Moselle, a été mise en service en 1951. Elle est aujourd'hui exploité par GazelEnergies.
La centrale à charbon de Saint-Avold, en Moselle, a été mise en service en 1951. Elle est aujourd'hui exploité par GazelEnergies. (Crédits : Jean-Marc Pascolo)

MAJ : Article publié le 28/03/22 à 18h29 et mis à jour le 19/03/22 à 09h41 avec les précisions du ministère de la Transition écologique.

A Saint-Avold, en Moselle, la centrale à charbon Emile Huchet, fermera bien ses portes le 31 mars prochain après 71 années d'activité, ainsi que le prévoit la loi Energie climat, qui vise à mettre la France sur la trajectoire de la neutralité carbone à l'horizon 2050. Mais, l'urgence de réduire notre dépendance au gaz russe conjuguée à la très faible disponibilité du parc nucléaire tricolore pourraient lui donner un second souffle tout à fait inattendu. Contactée par La Tribune, GazelEnergie, l'entreprise tchèque qui exploite la centrale, explique, en effet, être dans l'attente d'un nouveau décret qui fixerait les conditions de sa réouverture.

"Nous allons nous arrêter au 31 mars comme c'était prévu. Nos salariés vont pouvoir bénéficier du plan qui leur a été proposé dans le cadre d'un PSE", explique Camille Jaffrelo, directrice de cabinet de la présidence de GazelEnergie. "Mais, s'il s'avérait qu'il faille répondre à un problème de sécurité du système l'hiver prochain, et c'est ce qui semble se dessiner, nous pourrions relancer la machine. Nous avons toutefois besoin légalement d'un nouveau décret, qui fixe notamment le nombre d'heures de production. Ce sont des sujets qui sont en discussion. Tant qu'il n'y a pas de décision de l'Etat, nous ne bougerons pas", poursuit-elle.

Pour redémarrer, la centrale doit faire face à des contraintes techniques, sociales et d'approvisionnement. "Nous n'avons presque plus de charbon sur site et il faut reconstituer une force de travail", pointe Camille Jaffrelo, alors que le site emploie actuellement 87 salariés et fait travailler autant de sous-traitants. La tranche, d'une capacité installée de 600 MW, doit aussi se tourner vers d'autres fournisseurs, alors qu'une partie du charbon qu'elle utilise aujourd'hui provient de Russie. Une option qui n'est plus envisageable, assure GazelEnergie.

Un nouveau décret pour rouvrir la centrale

Selon GazelEnergie, la décision, imminente, du gouvernement, de publier ce décret est suspendue à deux éléments : les résultats d'un audit d'EDF sur la disponibilité de son parc nucléaire pour l'hiver 2022/2023, ainsi qu'un rapport de RTE (le gestionnaire du réseau de transport d'électricité) qui doit actualiser ses scénarios prévisionnels pour l'hiver prochain, en étudiant notamment la capacité de production des dix centrales à gaz que compte l'Hexagone.

Car, pour réduire notre dépendance au gaz russe, la baisse de la demande est incontournable. "Si on réduit l'arrivée du gaz en France, il faut réduire les usages, qui se répartissent entre la consommation des ménages, celle de l'industrie et la production électrique à partir de gaz", commente Camille Jaffrelo. Les centrales à charbon, dont la production est pilotable, pourraient donc être utilisées davantage pour compenser la plus faible production, aussi pilotable, des centrales à gaz.

Contacté par la rédaction, le ministère de la Transition écologique confirme que le sujet est bien sur la table. Ainsi les "travaux de RTE pourraient conclure à l'opportunité d'autoriser le redémarrage ponctuel de cette centrale", explique-t-on dans l'entourage de Barbara Pompili.

"En cas de fonctionnement temporaire l'hiver prochain, la production se ferait sous deux conditions : une absence d'approvisionnement en charbon russe et une compensation intégrale des émissions de gaz à effet de serre dues au fonctionnement de la centrale, afin de neutraliser l'impact climatique correspondant", précise le ministère.

Une centrale qui fonctionne à plein régime

Dans ce contexte de crise de l'énergie, la centrale septuagénaire de Saint- Avold fonctionne aujourd'hui à plein régime. "Cela faisait très longtemps qu'on n'avait pas été sollicité comme ça", confie Sylvain Krebs, le responsable du parc charbon, au micro de France Inter. Au cours des trois derniers mois, la centrale a ainsi produit plus d'électricité que durant toute l'année 2021. "Sur le premier trimestre 2022, la centrale aura fonctionné 1.500 heures, contre 800 heures au trimestre précédent", précise Camille Jaffrelo.

En France, la centrale de Saint-Avold fait partie des deux dernières centrales à charbon encore raccordées au réseau électrique, après les mises à l'arrêt des centrales du Havre et de Gardanne, en Provence. La seconde encore en activité est celle de Cordemais, située en Loire-Atlantique. Celle-ci aussi devait cesser son activité en 2022, afin de respecter la promesse d'Emmanuel Macron de fermer toutes les centrales à charbon de France d'ici la fin de son mandat. Mais, il y a quelques mois, sa fermeture a été reportée à 2024, voire 2026. Un projet de reconversion a été abandonné par EDF tandis que RTE estime que le soutien de la centrale au réseau est nécessaire alors que la région pâtit des onze années de retard cumulées sur le chantier de l'EPR de Flamanville.

26 réacteurs nucléaires à l'arrêt

Outre l'urgence de réduire notre dépendance à l'égard du gaz russe, le recours plus massif au combustible noir (deux fois plus émetteur de CO2 que le gaz) est aussi directement lié à la disponibilité historiquement faible du parc nucléaire français. Ce dernier souffre encore des retards de maintenance liés au premier confinement, auxquels s'ajoutent un grand programme de visites décennales et un défaut de corrosion en série.

Aujourd'hui, selon EDF, 26 réacteurs, sur les 56 que compte le parc, sont à l'arrêt. Dans le détail, 19 d'entre eux le sont pour maintenance ou pour recharger du combustible. Ce sont des arrêts programmés. Trois réacteurs sont à l'arrêt fortuit en raison d'un aléa technique. Enfin, quatre autres réacteurs sont à l'arrêt pour subir un contrôle de prévention spécifiquement lié au phénomène de corrosion sous contrainte. Un défaut en série observé pour la première fois sur les deux réacteurs de la centrale de Civaux, en décembre dernier.

En conséquence, la production de l'électricité nucléaire a atteint des niveaux équivalents à ceux de 1991, estime la Commission de régulation de l'énergie (CRE). Face aux craintes de pénurie d'électricité, un décret publié en février dernier a assoupli temporairement les limites d'utilisation des centrales à charbon. Le plafond est ainsi passé à environ 1.000 heures de fonctionnement jusqu'à la fin février, contre un plafond limitant normalement leur fonctionnement à 750 heures par an.

Le charbon à la rescousse en Allemagne, en Bulgarie et en Italie

"Avec ou sans prolongation temporaire de la centrale de Saint-Avold, la production d'électricité à partir de charbon restera extrêmement marginale en France (moins de 1%)", souligne-t-on au ministère de la Transition écologique. Le fonctionnement éventuel de la centrale de Saint-Avold l'hiver prochain, lié à un contexte exceptionnel, ne remettrait pas en cause la trajectoire globale de sortie du charbon de la France, qui s'est traduit par la mise à l'arrêt définitif des tranches du Havre et de Gardanne au cours des deux dernières années".

La France n'est pas le seul pays à miser davantage sur le charbon pour faire face à la crise énergétique et assurer la sécurité de son approvisionnement l'hiver prochain. En Allemagne, le gouvernement examine la possibilité d'optimiser ses capacités de production en relançant ses centrales à charbon mises en veille ou en prolongeant l'activité de celles dont la fermeture est imminente. D'ici à 2024, près de 5 GW de capacité de production devaient être débranchés.

"Nous examinons quelles centrales au charbon peuvent être à nouveau rattachées au réseau en cas d'urgence ou le rester plus longtemps que prévu", a expliqué Markus Krebber, le président du directoire de RWE, lors d'une conférence de presse. "Il ne s'agira pas d'une reculade face à la sortie programmée du charbon en 2030 (objectif fixé par le gouvernement, ndlr). Tout au plus un pas de côté pendant un temps limité", a-t-il poursuivi.

Un peu plus tôt, la Bulgarie avait également annoncé le report sine die de la fermeture de ses centrales à charbon, alors qu'il s'agit de l'un des pays de l'Union européenne les plus attachés au combustible noir. En 2020, le charbon a ainsi fourni près d'un quart de l'électricité nationale.

Dans la même lignée, le gouvernement italien de Mario Draghi a approuvé au début du mois des mesures d'urgence visant à pallier une éventuelle pénurie de gaz, dont l'option de recourir à ses centrales à charbon.

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Commentaires 17
à écrit le 30/03/2022 à 11:32
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"GazelEnergie, l'entreprise tchèque qui exploite la centrale" Dans le cadre de son rachat en juillet par le groupe EPH, 6ème énergéticien européen, Uniper France s’est doté d’un nouveau nom. L’entreprise, qui a déjà connu différents changements d’...

à écrit le 29/03/2022 à 16:35
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Formidable! On arrête quand le prochain réacteur ?

à écrit le 29/03/2022 à 12:21
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C'est drôle. On nous interdit de faire un feu de branche dans le jardon ou de bruler des bûches dans une cheminée ancienne au non de l'écologie et de "l'air propre" et là on nous annonce le retour des centrales à charbons en France. On nous prends vr...

le 29/03/2022 à 12:36
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pas d'ecolos pour denoncer le retour du charbon comme quoi ces gens sont pour la nature quand cela leur convient

le 29/03/2022 à 15:31
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La Pologne a du charbon à vendre néanmoins par solidarité européenne il est plus probablement que la France importe du charbon... de Chine. Concernant l'écobuage son interdiction souvent non respectée est une mesure sécuritaire pour éviter les i...

à écrit le 29/03/2022 à 10:33
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On sous-estime les qualités du charbon comme énergie d'avenir. La ressource est abondante, très énergétique, fiable, elle n'est pas dépendante de la Russie. On ne risque pas d'accident nucléaire. On n'a pas besoin de construire de gigantesques EPR ho...

à écrit le 29/03/2022 à 10:00
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Tant qu'on y est, on a qu'à rouvrir la Fosse Ledoux de Condé-sur-l'Escaut (59). Avec les bras cassés qui nous gouvernent, tout est possible.

le 29/03/2022 à 10:32
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Pourquoi cours avez d autres solutions en attendant l opération alite de toutes les centrales nucléaires , victimes des ponctions sur sa maintenance des gouvernements Sarko, Chirac et Hollande ….

le 29/03/2022 à 16:53
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@Brehat : oui j'ai une autre solution : acheter du gaz Russe en Roubles.

à écrit le 29/03/2022 à 9:18
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Serait-ce la fameuse transition énergétique dont on nous rebat les oreilles depuis des années? Ha! Ha! Ha!

le 29/03/2022 à 10:33
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@ jean Paul b ..On est en guerre économique !! Ha ha

à écrit le 29/03/2022 à 6:02
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Jadot va manger son chapeau, quand a greta l'agitee du bocal, elle va syncoper...

à écrit le 28/03/2022 à 21:15
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Que pense Greta de tous ces chamboulements ??? Ingénieur à l’ASN pendant 19 ans j’ai fustigé la fermeture de Fessenheim à 2 points de vue. Le premier parce que la liste des situations de fonctionnement prévue pour 40 ans n était consommée qu à moitié...

le 29/03/2022 à 9:26
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Vous êtes en train d'en faire un débat préhistorique alors que c'est sérieux là hein. Vous êtes d'un pénible tous, pros et antis ancrés dans une sémantique des années 80. Vous avez pas l'impression que le monde a changé ? Il ne serait pas temps de fa...

à écrit le 28/03/2022 à 20:17
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et macron se dit president . president c est prévoir anticiper securiser et il obéit aux écologistes en fermant fessenheim et maintenant il ouvre des centrales aux charbons... le en même temps sans vision sans ambition en mode réaction. vite... deho...

le 29/03/2022 à 10:46
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Prévoir oui mais c est sur une décennie pour une centrale …qui était président à l époque ? Par conte s adapter aux nouvelles situations ( guerre , menace russe etc) oui et pour l instant c est ce qu’il fait ….Sarko et hollande n ont ni prévu l aveni...

à écrit le 28/03/2022 à 19:32
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Tout cela pour acheter du gaz et autres à l'oncle Sam ? Moi j'aime bien le gaz russes ,le moins cher ,le plus facile à acheminer et un atout pour une transition énergétique plus verte .De plus avec les milliards déjà investis dans les infrastructure...

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