"Il n'y aura pas d'égalité professionnelle s'il n'y a pas d'égalité dans la famille"

ENTRETIEN - Spécialiste des politiques familiales et sociales et du marché du travail, l'économiste de Sciences-Po Hélène Périvier revient sur les conséquences délétères de la pandémie de Covid-19 sur les inégalités entre les hommes et les femmes et quelques dispositifs mis en oeuvre par le gouvernement pour tenter d'enrayer les écarts de revenus (index de l'égalité professionnelle, allongement du congé paternité).
Grégoire Normand

8 mn

(Crédits : DR)

LA TRIBUNE- Quel a été l'impact de la pandémie sur les inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes ?

HELENE PERIVIER- Il est difficile à ce stade d'avoir une vision statistique précise des effets liés à la pandémie sur l'emploi des femmes et des hommes, nous manquons de données consolidées. S'agissant du premier confinement, hors fonction publique et sous certaines hypothèses, les hommes ont été plus affectés par les destructions d'emploi, les femmes ont été davantage concernées par les arrêts d'activité pour garde d'enfants, le chômage partiel ayant affecté les hommes légèrement plus que les femmes. La ségrégation sectorielle par sexe explique une partie des effets sexués des mesures de confinement, de même que la division sexuée du travail dans les couples. Certaines enquêtes spécifiques menées à l'Ined ou encore à Sciences Po par exemple ont montré que lorsque les deux conjoints ont été confinés, cette situation a été défavorable aux femmes. Elles ont assumé les tâches domestiques ou familiales qui s'accroissent dans ce type de situation tout en poursuivant leur activité professionnelle à distance. Les périodes de confinement ont mis en lumière ces moments où les femmes ont dû assumer la plus grande part du temps consacré à l'éducation des enfants, leur prise en charge et tout le travail domestique que cela implique. Certaines enquêtes suggèrent que lorsque le logement n'était pas toujours adapté pour que les deux parents aient un espace de travail, les femmes utilisaient plus souvent les parties communes du logement pour travailler. Enfin, les parents isolés, qui sont composées en très grande majorité de femmes (85%), ont dû jongler avec toutes les difficultés que peut entraîner cette pandémie. Leur situation est beaucoup plus fragile.

Comme les inégalités professionnelles restent encore marquées en France, tout choc extérieur a nécessairement des conséquences sexuées. Cette crise ne va certainement pas affecter de la même manière les hommes et les femmes sur un marché du travail encore très inégalitaire où les ségrégations professionnelles sont importantes. Le temps partiel concerne d'abord les femmes, et leurs carrières sont moins dynamiques.

Le télétravail a-t-il aggravé les inégalités ?

Beaucoup de femmes ont continué à se rendre sur place lorsqu'elles travaillent dans le social, les services aux personnes, la santé, l'éducation. Il y a une représentation très forte des femmes dans ces secteurs. Les femmes sont également très représentées dans les catégories des employés et des cadres. Ces catégories sont celles où le télétravail est généralement plus répandu. Les femmes sont légèrement sur-représentées parmi les personnes pouvant potentiellement télétravailler (55,7 %). Cela peut avoir un impact sur leur carrière. D'un point juridique, il faut être prudent sur le télétravail. S'il peut apparaître comme une bonne idée pour articuler les temps de vie ou plus favorable à l'égalité professionnelle, il est difficile de savoir comment il va être évalué par les managers. Cela pourrait donner lieu à de nouvelles formes discriminations.

Beaucoup de femmes ont continué à se rendre sur place lorsqu'elles travaillent dans le social, les services aux personnes, la santé, l'éducation. Il y a une représentation très forte des femmes dans ces secteurs. Les femmes sont également très représentées dans les catégories des employés et des cadres. Ces catégories sont celles où le télétravail est généralement plus répandu. Il faudra encore attendre un peu avant d'avoir des enquêtes plus représentatives pour évaluer les effets de long terme de cette pandémie à la fois sur le partage des tâches domestiques et familiales au sein des ménages et sur le marché du travail.

Quel regard portez-vous sur l'indice de l'égalité professionnelle en entreprise ? Quels sont les avantages et les limites d'un tel outil ?

Demander aux entreprises de rendre des comptes est une bonne chose. Mesurer à partir d'outils uniformes pour pouvoir faire des comparaisons en matière d'égalité professionnelle est également une avancée. Cette approche par la quantification oblige les entreprises à se comparer. Cela peut les inciter à mettre en place des politiques d'égalité ou des pratiques de management qui réduisent ces inégalités.

Il y a cependant plusieurs bémols. Cet outil offre une mesure imparfaite des inégalités professionnelles qui passe à côté de certains phénomènes structurels. Appliquer le principe qu'à travail égal, le salaire doit être égal est une obligation légale, inscrite dans la loi. Or ce point ne représente qu'une partie des inégalités salariales. Les inégalités salariales sont beaucoup plus ancrées dans les inégalités professionnelles. Les inégalités de salaires sont en grande partie dues au temps de travail. 40% de l'écart de salaire s'explique par le temps partiel des femmes . Même lorsqu'elles sont à temps plein, elles ont un temps de travail plus réduit, par exemple elles font moins d'heures supplémentaires que les hommes.

La ségrégation sectorielle participe également aux inégalités de salaires. Les femmes sont surreprésentées dans des secteurs moins rémunérateurs comme le social ou l'éducation. Il y a tout une réflexion à mener sur la notion de valeur du travail. Enfin, il y a une ségrégation dans les emplois occupés. Les femmes sont plus souvent cadres mais moins cadres supérieures par exemple. Si on veut mesurer les inégalités, il faut attaquer le problème à la racine. Cet index prend en compte certains critères comme la proportion de femmes parmi les promotions sans tenir compte du point de départ, et il demeure très imparfait sur les inégalités structurelles et profondes.

Comment faire pour objectiver cet outil ?

Cet index est produit par les entreprises. Certaines entreprises peuvent s'arranger pour avoir une bonne note. Plusieurs problèmes dans le calcul de l'index ont récemment été pointés. J'avais appelé dans une tribune portée par l'économiste de l'Institut des politiques publiques (IPP) Thomas Breda à la création d'une agence indépendante pour la mesure des inégalités professionnelles. Ce qui aurait permis d'avoir une mesure plus impartiale des inégalités professionnelles au sein des entreprises. Or cet index est produit par les entreprises. Plusieurs problèmes dans le calcul de l'index ont récemment été pointés. Certaines entreprises peuvent s'arranger pour avoir une bonne note.

L'égalité entre les hommes et les femmes a été érigée en grande cause du quinquennat. Pourtant, de fortes disparités demeurent sur le marché du travail. Quels sont les leviers à activer sur le plan professionnel ou en matière de politique publique pour garantir une meilleure émancipation économique et sociale des femmes ?

Il y aurait plein de leviers à activer. Il est nécessaire de revoir la cohérence de toutes les politiques publiques dans une optique d'égalité. Il n'y aura pas d'égalité professionnelle s'il n'y a pas d'égalité dans la famille. Les politiques publiques doivent inciter à un partage des tâches plus égalitaire au moment de l'arrivée des enfants notamment. La littérature économique montre qu'il y a une pénalité en termes de carrière et de salaire des femmes au moment de l'arrivée des enfants.

Des services publics de qualité permettent d'externaliser une partie des tâches domestiques comme le soin aux enfants ou l'accompagnement des personnes âgées dépendantes. Les femmes s'occupent plus souvent de leurs parents et aussi de leurs beaux-parents. Or, il restent insuffisant en France, nous manquons de places d'accueil des enfants de moins de trois ans. Il est également nécessaire de revoir les modes de subventions et d'aides qui impliquent des effets de seuils importants pour les parents. Une réflexion sur les politiques de prise en charge de la petite enfance est entamée au sein du Haut conseil à la famille à l'enfance et à l'âge.

Quel regard portez-vous sur l'allongement du congé paternité en France ?

L'allongement du congé paternité de 11 jours à 28 jours est une bonne mesure. C'est l'élargissement d'un droit social pour le second parent. Ce dispositif lui permet de passer plus de temps avec son enfant. Il peut être un moyen de modifier le partage des tâches familiales. Un travail de l'INED a montré que l'introduction d'un congé paternité en 2000 avait eu un petit effet positif sur le temps que consacrent les pères à 'l'éducation des enfants. On peut imaginer que son allongement renforcera cet effet. Mais 28 jours reste relativement court en comparaison du congé parental qui peut s'étendre pendant deux ans pour un même parent. Il est plus souvent pris par la mère. Il y a un grand chantier à rouvrir autour du congé parental. Même s'il a été réformé en 2015, il reste encore beaucoup de pistes d'amélioration. Les normes de genre demeurent extrêmement fortes notamment sur le déséquilibre des tâches familiales.

S'agissant du le marché du travail, le droit doit déjà être bien appliqué. Il serait nécessaire d'avoir un accroissement des contrôles des entreprises. La ségrégation dans les métiers demeure bien présente. Inciter à la mixité des métiers, c'est aussi favoriser l'égalité salariale. Il est nécessaire de mener une réflexion sur la valeur des emplois. Avec la crise, beaucoup de métiers autour du soin à la personne sont apparus essentiels alors qu'ils sont dévalorisés, peu rémunérés. Il est possible de rendre ces métiers plus attractifs en les professionnalisant et en améliorant les rémunérations. Les politiques publiques peuvent contribuer à cette dynamique.

(*) Hélène Périvier a récemment publié l'ouvrage, "L'économie féministe
Pourquoi la science économique a besoin du féminisme et vice versa", aux éditions de Sciences-Po. 

Grégoire Normand

8 mn

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Commentaires 7
à écrit le 10/03/2021 à 16:49
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Ce serait sympa de pas dire et écrire n'importe quoi. Jusqu'à preuve du contraire le calcul des retraites se fait a partir de la moyenne du brut annuel gagné (25 meilleurs années pour le moment) et pas en fonction du sexe du demandeur. En gros quand ...

à écrit le 08/03/2021 à 22:53
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Les femmes qui reçoivent une retraite légèrement inférieure avec un temps de travail moindre et une espérance de vie plus longue c'est normal ?

à écrit le 08/03/2021 à 17:32
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les inégalités hommes - femmes à la retraite 250 euros en moins ... elles sont toujours pénalisés .....après avoir bien travaillée .seule ..44 années de carrière ...les ouvriers ......les factures sont les mêmes ..............pouvoir d' achats d...

à écrit le 08/03/2021 à 17:32
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les inégalités hommes - femmes à la retraite 250 euros en moins ... elles sont toujours pénalisés .....après avoir bien travaillée .seule ..44 années de carrière ...les ouvriers ......les factures sont les mêmes ..............pouvoir d' achats d...

à écrit le 08/03/2021 à 14:02
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Une égalité n'est pas une complémentarité génératrice d'une notion familiale, bien au contraire!

à écrit le 08/03/2021 à 10:11
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Bonne pioche, c’est souvent les tâches dites ménagères ou obligations maternelles, qui empêche la véritable égalité dans le travail, dans la fonction publique tout le monde est payé également suivant le grade, la fonction et l’ancienneté, la seule di...

à écrit le 08/03/2021 à 8:43
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Comme je le disais il y a peu j'ai été proche de la sortie d'une école maternelle d'une ville moyenne, sur 40 parents venant récupérer leurs enfants plus de trente étaient des femmes, plus de la moitié restant des grands parent et trois hommes. V...

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