Le coup de frein de la productivité en France, un manque à gagner vertigineux de 140 milliards d'euros

Le conseil d'analyse économique (CAE), organisme rattaché à Matignon, explique ce ralentissement par un décrochage inquiétant des compétences en mathématiques, notamment en France. Les économistes recommandent également de revoir en profondeur le crédit d'impôt recherche (CIR).
Grégoire Normand
(Crédits : Reuters)

L'économie française continue d'être secouée de tous les côtés. Huit mois jour pour jour après l'éclatement du conflit en Ukraine, la plupart des indicateurs passent au rouge les uns après les autres. Après la Banque de France il y a quelques jours, l'Insee pourrait à nouveau dégrader ses prévisions de croissance pour les derniers trimestres de l'année 2022. Dans ce contexte particulièrement morose, la productivité tricolore pourrait encore marquer le pas dans les années à venir.

Lire aussi : Croissance, inflation, chômage : la Banque de France assombrit ses prévisions pour 2023

Dans une note intitulée « Cap sur le capital humain pour renouer avec la croissance de la productivité », le conseil d'analyse économique a tiré la sonnette d'alarme ce jeudi 29 septembre. « Le ralentissement de la productivité est un problème économique important dans notre pays. Par rapport aux Etats-Unis et à l'Allemagne, la productivité en France diminue plus vite »,  a déclaré Xavier Jaravel, un des co-auteurs de la note et prix du meilleur jeune économiste en 2021 lors d'un point presse.

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Une perte de richesse de 140 milliards d'euros par an

Le premier enseignement frappant de ce travail documenté de plus de 80 pages est que la baisse de productivité tricolore a amputé le produit intérieur brut (PIB) d'environ 5,8 points sur la période 2003-2019. Cela représente environ 140 milliards d'euros en quinze ans. Ce décrochage de la productivité hexagonale par rapport à l'Allemagne ou aux Etats-Unis entraîne également des pertes faramineuses pour les finances publiques de l'ordre de 65 milliards d'euros avec un taux de prélèvements obligatoires de 46%.

Pour se donner un ordre de grandeur, les économistes rappellent que cette somme représente le budget annuel du ministère de l'Education nationale. Le centre de recherches rappelle que la France a perdu 7 points de PIB par habitant par rapport à l'Allemagne en quinze années. Une grande partie de ce décrochage (5 points) s'explique par des pertes de vitesse de la productivité.

Enfin, il faut rappeler que si les chercheurs ont focalisé leurs travaux sur les deux dernières décennies, le ralentissement de la productivité en France est loin d'être un phénomène récent. Depuis la fin des « 30 glorieuses », l'économie hexagonale enregistre de plus faibles gains de productivité. « En France, la croissance de la productivité du travail est divisée par deux au cours des années 70 et passe d'un rythme de 5% l'an à un rythme de 2,6% », expliquent les économistes de l'OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) Éric Heyer et Xavier Timbeau dans un récent (*) ouvrage consacré à l'économie tricolore. Les différentes crises économiques liées aux chocs pétroliers des années 70 et au resserrement drastique des politiques monétaires ont porté un coup dur à la productivité dans les pays riches de la planète durant cette période.

Tous les secteurs concernés

L'autre constat important est que la plupart des secteurs sont concernés par ce coup de frein de la productivité. Sans surprise, la chute de productivité dans l'industrie peut s'expliquer en partie par une transformation du modèle productif français. La désindustrialisation accélérée de l'économie hexagonale depuis les années 70 a provoqué des destructions massives d'emplois dans l'industrie. Résultat, les emplois à forte productivité ont considérablement chuté.

La productivité est en général plus forte dans l'industrie que dans les autres secteurs. Dans la construction et le commerce, les tendances sont très négatives par rapport à l'Allemagne. Enfin, même dans les technologies de l'information et de la communication, les résultats sont « alarmants » jugent les économistes du centre d'analyse.

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Un décrochage éducatif inquiétant

L'un des principaux facteurs évoqués par les économistes pour expliquer ce ralentissement est le décrochage de la France en matière de compétences, en particulier en mathématiques. « Plusieurs analyses récentes s'accordent sur le constat d'une nette dégradation du niveau moyen mais restent ambiguës concernant l'évolution en haut de la distribution [...] Nous confirmons ici le constat d'une dégradation générale du niveau en France et montrons également que ce constat s'applique également aux meilleurs scores de la distribution en particulier sur la période récente », indiquent les économistes. L'organisme rattaché à la Première ministre pointe du doigt également la dégradation des compétences dans la sphère professionnelle.

« Le décrochage éducatif sur les mathématiques et les compétences socio-comportementales pèse sur la productivité. Les capacités socio-comportementales comprennent les capacités à travailler en équipe, à communiquer par exemple. La France est en mauvaise posture sur les compétences en mathématiques et socio-comportementales. La baisse en mathématiques concerne aussi bien la moyenne générale mais aussi les meilleurs élèves, » résume Xavier Jaravel, professeur à la London School of Economics (LSE).

Face à ce constat accablant, le conseil d'analyse économique fait plusieurs préconisations. « Notre première recommandation est de mettre en place une vraie ambition sur la hausse des performances éducatives. Il y a une série de réformes à mener sur les programmes, la formation des enseignants. Il faut également insister sur le renforcement des compétences socio-comportementales dans le cursus scolaire. il faut mettre l'accent  sur les formations ultérieures [au cours de la carrière] », poursuit l'économiste.

Le crédit d'impôt recherche dans le viseur du Conseil d'analyse économique

Le crédit d'impôt recherche convoité par les grandes entreprises est dans le viseur du conseil d'analyse économique. Plusieurs économistes de tout bord ont étrillé cette niche fiscale réclamée par les grands groupes tricolores. « L'effet incitatif du CIR est faible pour la dépense de R&D des grands groupes, qui bénéficient de 400 millions d'euros de subventions à 5 % », soulignent les auteurs de la note. Les chercheurs recommandent de baisser le plafond de dépenses éligibles à 20 millions d'euros.

« On peut optimiser le Crédit d'impôt recherche en conservant l'enveloppe globale [ de 7 milliards d'euros par an] et le redéployer en diminuant les subventions au profit du capital humain », conclut l'économiste. A quelques jours de l'ouverture de la session parlementaire sur le budget 2023, cette proposition risque de raviver les débats sur cette niche fiscale particulièrement controversée.

(*) L'économie française 2020, Editions La Découverte.

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Grégoire Normand

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Commentaires 19
à écrit le 30/09/2022 à 13:24
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C'est structurel, la productivité est le parent pauvre des modèles de développement faisant la part belle aux services et à la consommation pour "enrichir la croissance en emplois" et occuper ainsi une jeunesse trop nombreuse pour trop peu de débouch...

le 30/09/2022 à 14:00
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Moins de naissances égal vieillissement de la population égal moins d'actifs égal baisse de la productivité sauf à penser que la technologie compensera cette baisse ...

à écrit le 30/09/2022 à 10:43
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Ne mettons pas la barre trop haut: parlons moins de Mathématiques et, plus simplement, de Calcul: ce serait déjà bien! Si, en Primaire, c'est le désastre, pas étonnant que nos Grands Argentiers soient aussi Nuls! Depuis cinquante ans!

à écrit le 30/09/2022 à 10:08
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La France est depuis des lustres dirigée par des économistes ou des juristes alors que le cœur de nos sociétés est technique et scientifique. Tant que nous ne supprimerons pas brutalement les Sciences PoPo et autre ENA rien ne changera au minimum ces...

à écrit le 30/09/2022 à 9:22
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a) Les maths sont utilisées bêtement pour sélectionner, alors que tout le monde peut et doit en maîtriser un minimum. Mais c'est tellement plus facile comme çà... b) On n'en serait peut-être pas là si l'Education Nationale avait fabriqué plus de sou...

le 30/09/2022 à 12:32
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@Asimon Et pour cause, depuis les années 80 jusqu'à la crise du Covid, la tendance était aux entreprises "sans usines" et les entreprises du CAC demandaient souvent à l'Etat de financer la mise en pré-retraite des ouvriers qualifiés... De même, le...

le 30/09/2022 à 12:32
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@Asimon Et pour cause, depuis les années 80 jusqu'à la crise du Covid, la tendance était aux entreprises "sans usines" et les entreprises du CAC demandaient souvent à l'Etat de financer la mise en pré-retraite des ouvriers qualifiés... De même, le...

à écrit le 30/09/2022 à 5:16
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Travailler c'est sale et faire de l'argent c'est dégoûtant. Tous à la retraite à 45 ans et 200 jours de congés payés par an. Envoyer la note à Poutine avec les compliments et salutations distinguées.

à écrit le 30/09/2022 à 2:26
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C'est assez dingue. Chaque matin j'ouvre la Tribune pour y parcourir les nouvelles. A chaque fois c'est y decouvrir un coup de bambou. Vous etes dans la m......Votez mieux a l'avenir si tant est que cela vous soit possible.

à écrit le 29/09/2022 à 23:52
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La France est un pays à mentalité égalitaire, démocratique, socialiste, féministe, littéraire. Ce n'est pas un pays à mentalité entrepreneuriale, libérale, pro-business, productiviste, scientifique. On ne peut pas tout avoir dans la vie ...

le 30/09/2022 à 9:21
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@on ne peut pas tout avoir....vous noircissez le tableau 😀! La France de l'entreprise ce n'est pas non plus le désert. La France évolue avec ses moyens et possibilités. Nous ne reviendrons pas au XIX ème ni dans les années 60 et les nostalgiques d'u...

à écrit le 29/09/2022 à 23:25
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"Les économistes recommandent également de revoir en profondeur le crédit d'impôt recherche (CIR)". Tiens donc, les économistes "mainstream" commencent à se remettre en question... après plus d'une décennie? 🤡 Car, rappelons-nous aussi que les économ...

à écrit le 29/09/2022 à 22:43
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En France on est le pays qui avons le plus de cadre / salarié… En France on aime bien les petits chefs mais ça nous coûte cher …. Il est temps de tout réorganiser tranquillement mais sûrement …

à écrit le 29/09/2022 à 22:41
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La "digitalisation" est un mirage. Elle n'augmente pas la productivité, sinon à la marge. Elle crée d'innombrables nouvelles tâches improductives, la faute à des technologies/systèmes incompatibles, à des coûts de développement élevés qui poussent le...

à écrit le 29/09/2022 à 21:56
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Finalement une analyse serieuse du décrochage par un organisme gouvernemental...

à écrit le 29/09/2022 à 21:13
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Le décrochage inquiétant des compétences existe dans tous les domaines. Les délocalisations ont orienté les étudiants dans les filières des services : commerce, logistique, social, artistique... La productivité est freiné par la quantité de comptes r...

à écrit le 29/09/2022 à 20:58
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En vrac quelques raisons: les entreprises attendent trop de l'état , elles ne s'investissent pas suffisamment dans la formation et l'innovation et notre système bancaire est trop éloigné du tissus économique local . Il serait bon également d'étudier...

à écrit le 29/09/2022 à 20:51
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Il faut continuer à enlever les mathématiques du tronc commun dans le secondaire, et après on s'étonne. Ou dans une autre optique, comme l'étude réalisée encore récemment par Opinionway pour Le Cercle Jean Baptiste Say qui indiquait qu'environ deux t...

à écrit le 29/09/2022 à 18:28
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La phrase clef de la note est à mon avis la suivante (page 7 en haut en droite): "En outre, il n’existe pas de travail de diagnostic approfondi sur les raisons de ce déclassement, à quelques exceptions près comme le rapport Villani-Torossian sur les ...

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