L'inflation au plus haut depuis des décennies dans les économies majeures

La hausse des prix bouscule de nombreuses économies planétaires et grève la croissance. L'inflation atteint en effet des records aux Etats-Unis (pic historique depuis 1981), dans la zone euro (au plus haut depuis 25 ans) et bien sûr en Russie, où l'économie est marquée par les sanctions occidentales en représailles à l'invasion en Ukraine. En relevant leur taux directeur, les banques centrales tentent de juguler cette flambée qui pourrait alimenter le scénario noir de la stagflation aux conséquences sociales explosives.

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Le taux d'inflation dans la zone euro s'est maintenu à un niveau inédit en avril, à 7,5% sur un an, selon Eurostat. Ces chiffres sont les plus élevés enregistrés par l'office européen des statistiques depuis le début de la publication de cet indicateur, en janvier 1997.
Le taux d'inflation dans la zone euro s'est maintenu à un niveau inédit en avril, à 7,5% sur un an, selon Eurostat. Ces chiffres sont les plus élevés enregistrés par l'office européen des statistiques depuis le début de la publication de cet indicateur, en janvier 1997. (Crédits : ANDREW KELLY)

Inflation record depuis 1981 aux Etats-Unis, progression spectaculaire des prix en Allemagne, pic en Espagne depuis plus de 37 ans et globalement dans la zone euro depuis 1997, flambée de l'indice en Russie qui se lit désormais à deux chiffres... L'inflation est de retour et atteint quasiment dans toutes les économies mondiales des niveaux jamais vu depuis des décennies.

D'abord alimentée par les milliards de dollars et d'euros déversés sur les économies mondiales pour faire face aux conséquences économiques de la crise sanitaire, et ensuite pour relancer la machine économique, l'inflation s'est emballée avec la reprise du commerce mondial, marqué par un fort rebond de la consommation et des problèmes d'approvisionnement des entreprises. L'engorgement des chaînes d'approvisionnement a en effet limité la disponibilité de certains produits, faisant grimper les prix. Puis, la guerre en Ukraine a provoqué un nouveau choc sur les prix, notamment celui des matières premières, en particulier alimentaires mais surtout de l'énergie. L'embargo américain sur les hydrocarbures russes a bousculé le marché, tandis que l'UE envisage d'interdire l'importation de pétrole, et peut être, de gaz russe, lors de sa prochaine salve de sanctions. Des mesures qui pourraient encore faire flamber les prix de l'énergie et donc booster l'inflation.

L'inflation, ingrédient d'un cocktail explosif

Les conséquences de la guerre sur les prix se font aujourd'hui fortement sentir, et il est difficile de savoir où la flambée va s'arrêter. Une situation qui contribue au ralentissement de la croissance mondiale et qui pourrait déboucher, dans certaines économies, sur une situation inédite de stagflation, c'est-à-dire d'une hausse conséquente de l'inflation conjuguée à une croissance nulle. Les chiffres de la production de richesse tombés cette semaine, des Etats-Unis à l'Europe, alimentent ce scénario noir, qui pourrait bien se révéler être un cocktail aux conséquences sociales explosives.

Reste à savoir si les politiques monétaires menées par les Banques centrales seront efficaces pour juguler l'inflation et tenter de revenir, à terme, dans les clous d'une hausse inférieure à 2% par an. Après avoir soutenu l'activité économique avec des taux directeurs très faibles, les institutions ont commencer à les relever. Mais l'effet escompté pourrait prendre du temps. Jeudi, le vice-président de la Banque centrale européenne Luis de Guindos avait jugé l'inflation en zone euro "très proche" de son pic. Des déclarations toutefois à prendre avec des pincettes. La présidente de la BCE, Christine Lagarde, déclarait il y a quelques mois, au moment où l'inflation commençait à galoper, que celle-ci serait "transitoire". Tour d'horizon de la flambée des prix à travers le monde.

  • La zone euro dans la zone rouge : un record depuis 1997

Le taux d'inflation dans la zone euro s'est maintenu à un niveau inédit en avril, à 7,5% sur un an, selon Eurostat. Ces chiffres sont les plus élevés enregistrés par l'office européen des statistiques depuis le début de la publication de cet indicateur, en janvier 1997. L'inflation a battu chaque mois un nouveau record depuis novembre.

En avril, comme les mois précédents, le taux de progression le plus élevé a été enregistré pour les prix du secteur de l'énergie (+38%). Cette hausse a cependant légèrement ralenti par rapport à mars quand elle atteignait 44%.

Mais la flambée des tarifs s'accélère dans les autres secteurs. Dans l'alimentation (y compris alcool et tabac), elle a atteint 6,4%, après 5% en mars. Dans l'industrie, elle a progressé à 3,8% (+0,4 point par rapport à mars). Même tendance dans les services: +3,3% (+0,6 point).

L'inflation est notamment spectaculaire en Allemagne, pourtant connue pour sa peur bleue d'une flambée des prix. Jeudi, Berlin a ainsi annoncé un taux d'inflation de 7,4% sur un an en avril, après 7,3% en mars. L'indice a progressé de 8,4% sur un an en Espagne, en recul par rapport au mois de mars (9,8%). En Espagne, où la hausse est parmi la plus élevée de la zone euro, elle a atteint 8,4% en avril - après un pic à 9,8% fin mars, un record depuis 37 ans - contre 6,2% en Italie et 4,8% en France.

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Même si le score français est meilleur que ces voisins européens, l'inflation française est au plus haut depuis 1985. En dépit des mesures de protections décidées par le gouvernement, et notamment le bouclier tarifaire qui limite la hausse du prix de l'électricité et du gaz à 4%. Toutefois, les prix de l'énergie, qui boostent l'inflation tricolore - comme partout dans le monde - ont progressé de 26,6% sur un an, après avoir bondi de 29,2% en mars. En conséquence, les ménages sont touchés de plein fouet et voient leur pouvoir d'achat et leur épargne fondrent. "On observe l'inflation attendue", explique la directrice du département consommation de Familles Rurales, Nadia Ziane. "Le pouvoir d'achat est aujourd'hui très altéré pour les familles d'autant que tous les essentiels ont augmenté, pas que le blé, également l'énergie ou le carburant"En début d'année, Familles Rurales avait tiré la sonnette d'alarme sur la flambée de leurs prix, de près de 10% en deux ans, et elle pourrait se poursuivre. Dans l'alimentation, l'inflation atteint 3,8% sur un an, après une progression de 2,9% en mars.

  • Etats-Unis, un rythme mensuel au plus haut depuis 1981

Les prix à la consommation aux Etats-Unis ont poursuivi leur ascension en mars, progressant de 6,6% sur un an et de 0,9% sur un mois, selon l'indice d'inflation PCE, publié vendredi par le département du Commerce, et qui sert de référence à la Fed. L'autre indicateur d'inflation, l'indice CPI, publié par le département du Travail et utilisé notamment pour le calcul des retraites, a montré une progression des prix de 8,5% en mars sur un an, soit le rythme le plus rapide depuis décembre 1981.

Selon l'indicateur PCE publié vendredi, les augmentations concernent tous les secteurs, les biens comme les services. "Les prix de l'énergie ont augmenté de 33,9% tandis que les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 9,2%" sur un an, a précisé le ministère dans un communiqué. Hors alimentation et énergie, l'indice des prix PCE est resté élevé en mars puisqu'il a augmenté de 5,2% par rapport à il y a un an.

  • En Asie, une hausse limitée, mais la menace chinoise plane

Alors que la hausse des prix a été bien inférieure à celle d'autres régions, l'Asie devrait, selon le FMI, se situer à 3,4% en 2022, soit 1 point de pourcentage de plus que prévu dans ses prévisions de janvier. Au Japon, par exemple, les prix à la consommation ont connu en mars leur plus forte accélération depuis plus de deux ans, sur fond de flambée des prix énergétiques intensifiée par la guerre en Ukraine. Les prix hors produits frais ont grimpé de 0,8% le mois dernier sur un an, mais qui constitue néanmoins un plus haut pour l'Archipel depuis janvier 2020.

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Mais la situation chinoise est à surveiller de près. Alors que l'économie de l'ex-Empire du Milieu semble marquer le pas, avec des prévisions de croissance revues à la baisse, l'inflation a fortement accéléré le mois dernier en Chine, alors qu'un regain de Covid a entraîné la mise sous cloche de plusieurs régions et perturbé les chaînes d'approvisionnement alimentaires. En mars, l'indice des prix à la consommation s'est inscrit en hausse de 1,5% sur un an contre 0,9% en février, a annoncé le Bureau national des statistiques (BNS). Cette hausse est liée à "l'augmentation mondiale des prix du blé, du maïs et du soja" ainsi qu'aux foyers épidémiques qui se sont multipliés en Chine le mois dernier, a relevé Dong Lijuan, une statisticienne du BNS. Les cours mondiaux des produits alimentaires flambent depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février.

  • En Russie, une inflation à deux chiffres

Les sanctions occidentales imposées à la Russie ont impacté ces derniers mois son économie, plombant sa croissance et faisant monter en flèche l'inflation. Sur un an, elle a atteint 17,6% au 22 avril (après 16,7% en mars) et devrait continuer d'augmenter dans les prochains mois, pour s'établir à 18-23% en 2022, estime la banque centrale russe.

Toutefois, en dépit de cette flambée, l'économie russe ne s'est pas effondrée. Le rouble, qui avait dévissé après les premières sanctions occidentales, s'est redressé pour atteindre un taux de change avec le dollar américain à un niveau plus favorable. De son côté, la Banque centrale de Russie tente de jouer sur les taux directeurs. Elle a annoncé ce vendredi les abaisser de 17 à 14%. "La Banque Centrale de Russie vient de baisser son taux directeur de 17% à 14% (il est donc négatif car inflation à 16,7%). Elle s'attend à une baisse rapide de l'inflation dès le mois de mai", estime sur Twitter l'économiste Jacques Sapir.

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