Aéroport de Tel-Aviv, le 22 septembre. Placardés tout le long de l'allée qui descend vers le contrôle des passeports, les visages des otages me regardent, souriants, jeunes, formidablement vivants. « Bring them home now! » crie chaque fois le slogan bien connu avec chaque jour moins d'espoir. Dehors, Tel-Aviv est calme. Bars, restaurants, terrasses, vélos, gens dans les rues. L'accélération vertigineuse de la guerre n'en est encore qu'au tout début. Pourtant tout est lourd. Fatigue, tension, visages épuisés.
Attablée avec moi près de la rue Allenby, Orna Reuven, psychologue et psychanalyste, raconte la perte brutale, le 7 octobre 2023, d'une confiance qui sera longue à retrouver : « Je suis de la deuxième génération après la Shoah. J'ai élevé mes enfants en essayant de leur transmettre l'espoir qu'un jour tout ça s'éloignerait, qu'ils finiraient comme tout le monde par être acceptés. Et puis le 7 octobre ça a été comme si recommençait un Holocauste, sur notre territoire, au cœur du seul endroit où on se croyait en sécurité. Ça a été comme un rappel pour nous: vous êtes juifs, vous êtes seuls, le monde vous hait, vous avez été fous de croire qu'il en serait un jour autrement. »
Je sens l'émotion qui la gagne. « On s'est sentis très seuls. On a vu que même la solidarité internationale s'effondrait très vite. Que personne n'acceptait de nous donner l'empathie inconditionnelle que nous pensions mériter. Même moi, qui suis de gauche, j'avoue m'être pendant des mois durcie. Encore maintenant, chaque fois que je me laisse aller à espérer à nouveau, j'entends une petite voix qui me met en garde : arrête d'être naïve. » Comme presque tout le monde ici, Jean-Marc Liling, juif religieux, longtemps fonctionnaire chargé de l'accueil des réfugiés, a perdu des connaissances dans les massacres du 7 octobre. L'un des six otages retrouvés morts le 1er septembre était le fils d'un de ses meilleurs amis. Nous marchons jusqu'à une terrasse du quartier Florentine.