Barnier face à l’axe Attal-Wauquiez
Ludovic Vigogne

Laurent Wauquiez et Gabriel Attal, à Meyzieu (Rhône) en septembre 2023.
LTD/Stéphane AUDRAS/REA
Ludovic Vigogne

Laurent Wauquiez et Gabriel Attal, à Meyzieu (Rhône) en septembre 2023.
LTD/Stéphane AUDRAS/REA
C'est l'une des premières personnes qu'il appelle.
Lundi, quelques minutes après sa rencontre avec Michel Barnier, Gabriel Attal passe un coup de fil à Laurent Wauquiez. Le chef des députés Ensemble pour la République veut faire part de son entretien avec son successeur à son homologue du groupe Droite Républicaine (l'ex-groupe LR), qui a, à son tour peu après, rendez-vous avec celui-ci. Il est en effet estomaqué. Alors que la composition de son gouvernement commence à se concrétiser, Michel Barnier n'a rien voulu lui dire des équilibres politiques sur lesquels celui-ci serait bâti.
Sur le fond, il a tout autant refusé de lui donner des précisions sur la ligne qu'il entendait suivre. Gabriel Attal trouve ce comportement incroyable. Ce n'est pas la première fois qu'il lui pose ces deux questions mais n'obtient aucune réponse. Des éclaircissements sont pourtant attendus par ses troupes, qui, puisqu'elles sont les plus fournies à l'Assemblée nationale, seront le mur porteur de la majorité relative dont le locataire de Matignon est censé désormais être le chef.
Quand il entend Gabriel Attal lui raconter à quel point leur entrevue s'est mal passée, Laurent Wauquiez est-il vraiment étonné ? La semaine précédente, il a eu lui aussi un très vif accrochage avec Michel Barnier. Le premier a constaté que le second prenait directement contact avec des députés de son groupe pour leur proposer d'entrer dans son gouvernement. Or l'ancien commissaire européen s'était engagé à ce que leur patron ait un droit de regard sur les heureux élus.
Au téléphone, Laurent Wauquiez rappelle donc au nouvel occupant de la Rue de Varenne la garantie qu'il lui avait apportée sur ce point quelques jours plus tôt, quand, dans la dernière ligne droite de sa nomination, il lui avait demandé d'appuyer sans retenue auprès de l'Élysée sa candidature pour Matignon. Leur conversation est franche.
Ces derniers jours, Gabriel Attal et Laurent Wauquiez se sont beaucoup appelés. Les deux ambitieux ont noué un vrai lien de confiance. Leur premier vrai échange remonte au 15 mai. Ce soir-là, le trentenaire, alors Premier ministre, invite le presque quinqua, encore président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, à dîner. Lors de ces agapes, chacun joue plutôt le jeu de la sincérité. Le courant passe.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

À partir de juillet, leurs contacts se mettent à se multiplier. Pour l'un comme pour l'autre, la dissolution a tout changé. Ils sont désormais députés et devenus patrons de leurs groupes. Dans la perspective des élections internes à l'Assemblée, ils s'entendent pour s'épauler face aux assauts du Nouveau Front populaire et se répartir les postes. Chaque partie respecte son deal. Elle note la loyauté de l'autre. Entre eux, la relation devient vraiment fluide.
Avec la nomination de Michel Barnier à Matignon, les voilà embarqués dans une même majorité relative. Quand, mercredi, des rumeurs de démission proviennent de Matignon face à l'impossibilité de composer le gouvernement, Gabriel Attal et Laurent Wauquiez œuvrent de concert pour faire baisser une tension qu'ils avaient eux-mêmes contribué à alimenter. Après s'en être parlé, ils envoient tous deux un SMS au Premier ministre pour lui demander la tenue d'une rencontre avec les autres formations politiques et faciliter l'accouchement de son équipe.
Ils essuient une fin de non-recevoir de l'ex-commissaire européen qui leur dit refuser de voir se mettre en place une République des partis. Jeudi, en fin de matinée, ils recevront néanmoins une convocation à une réunion organisée en début d'après-midi, Rue de Varenne, avec les chefs des différents mouvements qui participeront à l'exécutif...
Au sein de la coalition qu'il va piloter, c'est d'abord avec ces deux-là que Michel Barnier va devoir composer. Le Premier ministre en a pleinement conscience. Depuis sa promotion, il n'a cessé de leur imposer son autorité. Ni l'un ni l'autre ne sera ainsi dans son gouvernement.
Pour Gabriel Attal, ce n'est pas une surprise. Il ne s'est vu proposer aucun poste par le nouveau locataire de Matignon, qui a en revanche eu une démarche inverse avec certains de ses prédécesseurs (Élisabeth Borne, Jean Castex). D'entrée de jeu, la relation entre ces deux hommes qui avaient pris l'habitude de déjeuner une fois par an ensemble s'est grippée et tout en a découlé.
Lors de leur passation de pouvoir, le 5 septembre, l'aîné n'a pas apprécié que son cadet semble lui dicter sa feuille de route. Quelques jours plus tard, devant un de ses visiteurs, il se félicitera encore de l'avoir remis à sa place, jugeant que Gabriel Attal avait vraiment exagéré. « Il le trouve nombriliste et immature », dit un de ses amis.
De la même manière, avec Laurent Wauquiez, il a souhaité instaurer dès le début un rapport de force. Jeudi, celui-ci a connu sa plus spectaculaire concrétisation. À l'issue de la rencontre avec les chefs de parti, les deux LR ont eu un aparté en présence d'un troisième, Bruno Retailleau. Le Premier ministre a demandé officiellement au patron des députés Droite républicaine s'il voulait devenir ministre des Finances.
Celui-ci lui a répondu par la négative, comme il l'avait déjà fait quarante-huit heures plus tôt à la même question. Depuis le début, Laurent Wauquiez remuait ciel et terre pour décrocher l'Intérieur. Mais Michel Barnier ne lui a jamais proposé ce portefeuille. Ce dernier lui a notamment fait comprendre à demi-mot qu'Emmanuel Macron s'y opposait. Pour en avoir le cœur net, le député de la Haute-Loire a appelé Alexis Kohler, avec qui il lui arrive d'échanger, afin de vérifier l'existence d'un tel veto.
Il s'est entendu dire par le secrétaire général de l'Élysée que ce n'était pas vrai. « Avec le recul, on comprend que c'est Michel Barnier qui ne voulait pas de lui à Beauvau », conclut un de ses proches, « même si à Matignon on continue d'assurer que son accession Place Beauvau bloquait à l'étage plus haut. Laurent découvre que sa relation avec lui est plus compliquée qu'il ne le pensait. » En 2015, ils avaient eu un différend public : Laurent Wauquiez s'était imposé sans délicatesse tête de liste en vue des régionales en Auvergne-Rhône-Alpes alors que l'ex-commissaire européen ambitionnait de l'être.
S'ils s'étaient par la suite rabibochés, plusieurs épisodes ont ravivé les plaies. Lors de la primaire organisée par Les Républicains en 2021 pour désigner leur champion à la présidentielle, Michel Barnier a jugé que Laurent Wauquiez lui avait manqué en ne le soutenant jamais officiellement. En 2022, il s'était positionné pour être président de LR, alors que le parti n'avait plus de chef, mais le représentant de la Haute-Loire avait fait élire Éric Ciotti.
Encore cet hiver, ils ont été en désaccord : en vue de la constitution de la liste pour les européennes, Laurent Wauquiez a plaidé pour que Nadine Morano et Brice Hortefeux, bien que fortement contestés, aient toute leur place sur celle-ci, quand Michel Barnier était contre.
Jeudi, à l'occasion de la réunion des chefs de parti organisée à Matignon, Gabriel Attal et Laurent Wauquiez ont tous les deux mis du liant. Assis à la même table qu'un camp macroniste combattu âprement pendant sept ans, le leader LR s'est félicité que désormais tous se retrouvent sur l'essentiel.
Si l'ex-Premier ministre n'a pas obtenu de réponse claire sur le devenir du projet de loi sur la fin de vie ou celui du mix énergétique, élaboré avec tant de difficulté depuis 2017, il n'a pas insisté. À l'avenir, l'un et l'autre seront-ils toujours aussi arrangeants ? Tous deux devront composer avec leurs troupes, peu ravies de ce mariage un peu trop forcé à leur goût entre une droite conservatrice et un courant progressiste.
Gabriel Attal et Laurent Wauquiez feront aussi en fonction de leur intérêt. Ils ont la même ambition : être sur la ligne de départ de la prochaine présidentielle. Cet automne, dans cette perspective, ils viseront un premier objectif : s'emparer de leur parti.
Du côté de Renaissance, un congrès sera organisé en novembre et tout indique que Gabriel Attal se lancera dans la bataille. Laurent Wauquiez attend, lui, que la situation des Républicains, dont le président est toujours Éric Ciotti malgré son ralliement à Marine Le Pen lors des dernières législatives, se décante pour passer à l'acte et refonder entièrement sa famille.
Si la justice doit se prononcer cet automne, une solution à l'amiable pourrait être trouvée avant. Le député des Alpes-Maritimes, qui a créé son propre mouvement, l'UDR, et celui de la Haute-Loire ont longuement échangé mardi sur la situation politique.
Pour eux, la partition à jouer vis-à-vis de Michel Barnier ne sera pas facile. Pour l'ancien Premier ministre, l'entre-deux dans lequel son camp se retrouve peut-il être une satisfaction ? Malgré sa défaite aux législatives, celui-ci est toujours aux affaires sans n'avoir plus les commandes, continuant malgré tout à être rongé par l'usure du pouvoir et l'impopularité qui va avec.
Initialement, l'ex-ministre sarkozyste voulait, lui, se présenter comme une alternative devant les Français après la décennie Macron. Dorénavant, contraint de soutenir un locataire de Matignon issu d'un commun giron, il va être comptable d'un bilan. Un point l'a néanmoins satisfait : l'équipe Barnier ne comptera pas de poids lourd lorgnant 2027.
« Il craignait que David Lisnard devienne ministre, rapporte un responsable LR, car il savait que celui-ci serait alors propulsé par tout le groupe Bolloré. » Dans ces conditions, chacun dans son couloir, Gabriel Attal et Laurent Wauquiez chercheront à faire entendre leurs dissonances par rapport à la gouvernance Barnier, tout en évitant de se voir accusés de chercher à la faire chavirer.
Jusqu'où s'entendront-ils pour jouer les mêmes notes ? Un adversaire commun pourrait encore les rapprocher : Édouard Philippe. Comme eux, le maire du Havre est candidat à la présidentielle. Contrairement à eux, il s'est montré un soutien sans nuance du nouveau Premier ministre.
À lire également
Dans la recomposition du paysage politique qui s'amorce, le président d'Horizons est intéressé par les passerelles qui se mettent en place avec les troupes de Laurent Wauquiez. Au sein du bloc central, il estime disposer de plus de liberté que Gabriel Attal. De qui consolider un axe qui va compter.
Ludovic Vigogne