Algérie, Égypte, Congo, Angola... l'Afrique vole au secours de l'Italie qui ne veut plus dépendre du gaz russe

Depuis l'invasion de l'Ukraine le 24 février, le Premier ministre italien Mario Draghi a fait de la diversification de son portefeuille de fournisseurs en hydrocarbures une priorité stratégique, pour sortir à tout prix de la dépendance à la Russie qui fournit actuellement à la péninsule 45% de son gaz. La maestria diplomatique italienne doit beaucoup à l'énergéticien italien Eni, premier producteur étranger en Afrique, et à son expérience de près de 70 ans sur le continent africain.
Jérôme Cristiani

9 mn

Mario Draghi (ici à Rome le 18 avril) devait se rendre en personne ce mercredi 20 avril à Luanda, capitale de l'Angola, et jeudi à Brazzaville, capitale du Congo, pour y conclure de nouveaux contrats de fourniture. Cependant, positif au Covid, le Premier ministre italien a été remplacé au pied levé par son ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio, accompagné du ministre de la Transition écologique Roberto Cingolani.
Mario Draghi (ici à Rome le 18 avril) devait se rendre en personne ce mercredi 20 avril à Luanda, capitale de l'Angola, et jeudi à Brazzaville, capitale du Congo, pour y conclure de nouveaux contrats de fourniture. Cependant, positif au Covid, le Premier ministre italien a été remplacé au pied levé par son ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio, accompagné du ministre de la Transition écologique Roberto Cingolani. (Crédits : Reuters)

[Article publié le 20.04.2022 à 8:50, mis à jour le 21.04 à 13:25 avec interview ce matin de R. Cingolani à La Stampa]

L'Italie diversifie ses sources d'approvisionnement en gaz à toute vitesse: après l'Algérie, la péninsule va pouvoir compter sur l'aide de l'Égypte, bientôt de l'Angola, du Congo(*), du Mozambique... et ce n'est pas fini. Qui l'eût cru il y a un mois seulement ?

En effet, le jour même de l'invasion de la Russie en Ukraine, Patrick Pouyanné avait déclaré qu'il était impossible pour l'Union européenne de se passer à court terme du gaz russe dont elle dépendait à 40%. De fait, les pays producteurs « alternatifs » devaient très vite confirmer ce diagnostic estimant qu'ils n'avaient pas les moyens de compenser rapidement une telle quantité de gaz si le robinet russe se fermait pour une raison ou pour une autre.

Il n'empêche, l'UE entreprenait des démarches -avec l'aide, intéressée certes, des États-Unis- pour trouver une solution au gaz russe afin de pouvoir inclure l'arme énergétique dans ses sanctions à l'encontre de la Russie.

L'Italie, parmi les pays de l'UE les plus dépendants du gaz russe, quatre jours après l'entrée des troupes russes en Ukraine, le 28 février, envoyait son ministre des Finances Luigi di Maio et le patron d'ENI, Claudio Descalzi, conclure un accord pour obtenir un accroissement des livraisons de gaz de la part de son partenaire algérien la Sonatrach.

L'Italie est l'un des plus gros consommateurs européens de gaz, qui représente 42% de sa consommation énergétique, et elle importe 95% de son gaz. Et elle est ultra dépendante de la Russie qui lui fournit actuellement 45% de ce gaz.

Une sortie de la dépendance au gaz russe plus rapide que prévu

Depuis, l'activité diplomatique de l'Italie pour assurer son proche avenir énergétique et sortir  de son ultra dépendance au gaz russe n'a fait que s'amplifier, le Premier ministre Mario Draghi ayant fait de la diversification de ses fournisseurs une priorité.

« Nous ne voulons plus dépendre du gaz russe, parce que la dépendance économique ne doit pas devenir une sujétion politique », a-t-il affirmé dimanche dans un entretien au quotidien "Il Corriere della Sera".

Il ajoutait :

« La diversification est possible et peut être mise en œuvre relativement rapidement, plus vite que nous le pensions il y a seulement un mois. »

ENI, plus grand producteur étranger d'énergie en Afrique

Ainsi, après l'accord avec l'Algérie le 28 février, celui avec l'Egypte avant Pâques, l'Italie vise de nouveaux accords: avec le Congo et l'Angola cette semaine, et le Mozambique en mai.

Dans ce but, Mario Draghi devait se rendre en personne ce mercredi 20 avril à Luanda, capitale de l'Angola, et jeudi à Brazzaville, capitale du Congo, pour y conclure de nouveaux contrats de fourniture. Cependant, positif au Covid, le Premier ministre italien a été remplacé au dernier moment par son ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio, accompagné du ministre de la Transition écologique Roberto Cingolani.

Les réussites de cette intense activité diplomatique de l'Italie sur le continent africain sont à l'image (et le résultat) des "excellentes relations" que le géant énergétique italien ENI a nouées au cours de presque soixante-dix années de présence en Afrique, où il est le leader tant au niveau de la production que des réserves, souligne pour l'AFP Davide Tabarelli, patron du groupe de réflexion Nomisma Energia.

La « grave erreur géopolitique » de l'UE ces vingt dernières années

Ce jeudi 21 avril, le ministre de la Transition écologique Roberto Cingolani enfonçait le clou dans un entretien accordé au quotidien La Stampa, sur le thème de l'indépendance au gaz russe, "un devoir éthique", et de la souveraineté énergétique :

« Il est clair que l'Europe tout entière est fortement dépendante de la Russie pour le gaz, et cela représente une grave erreur géopolitique commise au cours des vingt dernières années. »

Il ajoutait :

« Il est inutile de penser pouvoir la résoudre en un mois. Mais d'un certain point de vue, c'est beaucoup d'argent: avec l'énergie nous donnons quasiment 1 milliard d'euros par jour à la Russie, et vous comprenez bien que nous finançons indirectement la guerre », a-t-il fait valoir.

Calendrier de l'indépendance au gaz russe: le tour de force de l'Italie

Sur l'aspect très concret du délai nécessaire pour atteindre cette indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, le ministre, parfaitement en ligne avec les propos de Mario Draghi dimanche (lire plus haut), prévoit que l'Italie réussira à se passer du gaz russe d'ici à 18 mois. Auparavant, il avait estimé que la péninsule avait besoin "entre 24 à 30 mois" pour y arriver.

« D'ici la seconde moitié de l'an prochain, nous commencerons à avoir une indépendance presque complète », a-t-il insisté.

Mieux, assure-t-il :

« L'objectif est de remplacer les deux tiers des approvisionnements de Moscou en quelques semaines. »

De multiples projets GNL en cours sur le continent africain

Concernant sa présence africaine, ENI, le plus grand producteur d'énergie étranger en Afrique, développe deux usines de gaz naturel liquéfié en République du Congo qui pourraient fournir 5 milliards de mètres cubes de GNL lorsqu'elles seront pleinement opérationnelles.

Eni a également des activités en amont en Angola, où elle a récemment signé une joint-venture avec BP. Une source gouvernementale a déclaré que l'Angola pourrait fournir environ 4 milliards de m3 de GNL par an pendant quelques années.

Eni, qui a découvert l'immense champ gazier de Zohr en Égypte en 2015, développe une usine flottante de GNL au Mozambique, qui devrait démarrer la production dans la dernière partie de cette année, traitant environ 3,4 millions de tonnes par an lorsqu'elle sera opérationnel.

L'Italie, qui possède cinq grands pipelines d'importation, souhaite augmenter les importations de GNL et envisage d'intégrer les trois terminaux GNL qu'elle exploite actuellement. Le gouvernement a l'intention d'acquérir deux unités flottantes de stockage et de regazéification d'une capacité totale d'environ 10 Gm3.

L'Italie multiplie les accords d'approvisionnement en gaz

De fait, comme lors du voyage en Algérie avec Luigi di Maio le 28 février, Claudio Descalzi, le patron d'Eni, accompagnera la délégation italienne en Angola et au Congo.

Rome a donc déjà conclu des accords avec l'Algérie et l'Egypte. L'Algérie, deuxième fournisseur de l'Italie, contribue déjà pour environ 30% de sa consommation. Selon l'italien Eni, l'accord signé avec la compagnie nationale algérienne, Sonatrach augmentera les livraisons de gaz via le gazoduc sous-marin Transmed "jusqu'à 9 milliards de m3 par an" d'ici 2023-2024.

Grâce à l'accord conclu avec l'Égypte, ce sont jusqu'à 3 milliards de m3 de gaz naturel liquéfié supplémentaires qui pourraient être expédiés vers l'Europe et l'Italie dès cette année, selon ENI.

L'Italie est aussi en pourparlers avec l'Azerbaïdjan au sujet de l'extension du gazoduc transadriatique (TAP), qui pourrait à terme renforcer la sécurité énergétique italienne mais aussi européenne grâce à un afflux de 10 milliards de m3 de gaz par an.

Une diversification qui coûtera cher à l'Italie, déjà très endettée

Cette diversification des sources d'approvisionnement ne sera pas bon marché, car pour pouvoir importer davantage de gaz naturel liquéfié l'Italie envisage d'acheter ou de louer des unités flottantes des stockage et de regazification.

Ces dépenses pèseront sur les finances de la troisième économie de la zone euro, déjà très endettée, mettent en garde les experts, qui prédisent de nouvelles taxes retombant sur les entreprises et les particuliers.

Pour autant, le gouvernement espère aussi réduire sa dépendance aux énergies fossiles en accélérant les investissements dans les renouvelables, notamment en allégeant les obstacles bureaucratiques à l'installation d'éoliennes et de panneaux solaires.

Le retour des mesures anti-gaspi du premier choc pétrolier

Mario Draghi a interpelé ce mois-ci ses compatriotes pour les convaincre de faire quelques sacrifices en agissant directement sur leur consommation individuelle : "Voulons-nous la paix ou voulons-nous allumer la climatisation cet été"?

Ainsi avec "l'opération thermostat", le gouvernement espère convaincre la population de la nécessité de baisser le chauffage de 1 degré dans les écoles et les administrations, avant d'adopter une mesure symétrique pour cet été avec la climatisation.

Cette mesure, qui rappelle précisément les mesures "anti-gaspillage" qui avaient suivi le premier choc pétrolier de 1974, pourrait faire économiser quelque 4 milliards de m3 de gaz par an, soit environ 14% du gaz importé de Russie, selon le quotidien La Stampa.

Lire aussi 11 mn« Sobriété énergétique », le grand tabou en pleine flambée des prix

(avec AFP et Reuters)

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NOTE

(*) Le pays où s'est rendu mercredi la délégation italienne est le Congo, mais il faut préciser qu'il s'agit de la République du Congo, appelée également Congo-Brazzaville (en référence à sa capitale), à ne pas confondre donc avec le pays voisin appelé République démocratique du Congo, abrégé en RDC, et également dénommée RD Congo, ou Congo-Kinshasa (en référence à sa capitale).

Jérôme Cristiani

9 mn

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Commentaires 4
à écrit le 21/04/2022 à 13:32
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Bonjour, l'emploie de troupe de mercenaires conduite malheureusement a des actions très regrettable, viole, massacres des prisonniers et assassinats des blessé... Que se soit poutine ou les américains, ils sont responsables de leur actes sur les dif...

à écrit le 20/04/2022 à 13:40
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Au-delà des crimes commis par son armée, Poutine et ses complices ont commis une erreur majeure: celle de fracturer le front anti-islamiste qui, tant bien que mal et avec les excès que l'on sait malheureusement de la part de cette même armée, avait ...

à écrit le 20/04/2022 à 13:29
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Bravo les Italiens et tout ces pays africains. Et qui sait des rentrées d'argent qui boosteront notre commerce et réduiront la pauvreté de leurs habitants,

à écrit le 20/04/2022 à 13:10
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C'est cela que l'on voit la capacite de l'Italie a rebondir. En France on choisit le gaz de schiste us au plein tarif.

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