En Europe, des inégalités encore vertigineuses

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L'étude du laboratoire des inégalités mondiales intitulée Le modèle social européen a-t-il résisté à la montée des inégalités ?   porte sur 38 pays européens de 1980 à 2017.
L'étude du laboratoire des inégalités mondiales intitulée "Le modèle social européen a-t-il résisté à la montée des inégalités ?" porte sur 38 pays européens de 1980 à 2017. (Crédits : Reuters/Jas Lehal)
Les 1% d'Européens les plus riches ont vu leurs revenus bondir deux fois plus vite que ceux des 50% les moins aisés sur les trois dernières décennies. La concurrence fiscale agressive entre les Etats et les résultats contrastés en matière de protection sociale ont contribué à accroître les disparités selon le laboratoire des inégalités mondiales. Malgré ces résultats, l'Europe reste bien plus égalitaire que les Etats-Unis, rappellent les économistes.

Selon la dernière note du laboratoire sur les inégalités mondiales co-dirigé par le célèbre économiste Thomas Piketty, l'Europe est loin d'être épargnée par les disparités de revenus entre citoyens. Les trois auteurs à l'origine de l'étude, Thomas Blanchet, Lucas Chancel et Amory Gethin, pointent les risques d'un tel phénomène alors que le Vieux continent est déjà miné par la montée des populismes et des divisions qui remettent en cause la construction européenne à l'oeuvre depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Même si les modèles de protection sociale ont pu jouer un rôle d'amortisseur, des écarts considérables demeurent.

inegalites europe

Dans une récente interview accordée à La Tribune, l'économiste spécialiste des inégalités, Branko Milanovic, expliquait "qu'il est difficile de nier le rôle des inégalités dans la montée des populismes. En tant qu'économiste, il y a une évidence circonstancielle qui semble suggérer que les classes moyennes ont subi une période néfaste. Cette période a créé un malaise économique dans ces catégories. Au fond de ces problèmes, je pense que, au-delà des inégalités, il y a un manque d'augmentation des revenus de certains groupes tandis que les catégories aisées ont pu bénéficier de la mondialisation." A l'heure où la crise des 'gilets jaunes" se poursuit depuis plus de quatre mois et que les nationalistes gagnent du terrain à quelques semaines des élections européennes, l'enjeu des inégalités devient crucial.

>Lire aussi : "La globalisation contribue à l'impuissance du politique" (Branko Milanovic)

Une montée généralisée des inégalités

Les résultats obtenus par les experts indiquent que dans la quasi-totalité des pays où les données sont disponibles, "on observe une hausse de la part du revenu national captée par les 10% des citoyens les plus aisés au cours des dernières décennies". Pour le laboratoire basé à Paris, aucune région européenne n'a échappé à ce phénomène même si des zones ont été marquées plus que d'autres.

"L'accroissement des écarts de revenus a été particulièrement fort en Europe de l'Est, où les privatisations associées à la transition du socialisme au capitalisme ont bénéficié à une élite restreinte. Cette région était la moins inégalitaire d'Europe en 1980. Elle a rejoint aujourd'hui les niveaux d'inégalités de l'Europe de l'Ouest et du Sud."

En Europe du Nord, le revenu moyen par adulte s'élevait à 46.000 euros contre 38.500 euros en Europe de l'Ouest, 28.500 euros en Europe du Sud et 19.500 euros en Europe de l'Est. Ainsi, même si l'Europe a élargi son ouverture aux pays d'Europe de l'Est, cela ne leur a pas encore permis d'atteindre les standards du Vieux continent. "Alors que les pays pauvres d'Europe de l'Est ont vu leurs revenus nationaux croître plus vite qu'à l'Ouest depuis le début des années 2000, cette tendance n'est pour l'instant parvenue qu'à compenser les récessions associées à la transition des pays communistes au capitalisme au début des années 1990." Depuis la crise de 2008 et la crise des dettes souveraines dans la zone euro, plusieurs pays d'Europe du Sud tels que l'Espagne, le Portugal, la Grèce et l'Italie ont connu un décrochage par rapport à l'évolution du revenu moyen en Europe. "Pour la France, les inégalités sont relativement stables depuis le  début des années 2000  après impôt" a rappelé l'économiste Lucas Chancel pendant la conférence de presse.

Des inégalités entre citoyens européens en plein boom

L'accroissement des inégalités en Europe s'explique en grande partie par l'évolution des inégalités à l'intérieur des pays. "Entre 1980 et 2017, le revenu des 0.001% d'Européens les plus riches haut a cru cinq fois plus rapidement que celui des 80% du bas depuis 1980" indiquent les auteurs du document. Les revenus des 1% les plus riches ont bondi "deux fois plus rapidement que la moyenne et ont capté une part de la croissance similaire à celle captée par les 50% du bas".

croissance du revenu en Europe

Des transferts favorables aux pays riches

D'autres facteurs peuvent expliquer de tels contrastes. Parmi ceux évoqués, les politiques publiques de convergence mises en oeuvre par l'Union européenne n'ont permis qu'un rattrapage partiel des anciens pays du bloc communiste. Selon des travaux des économistes, les flux de revenus nets fléchés vers les pays de l'Est à partir du budget de l'Union européenne "sont de l'ordre de 1% à 2% du PIB, alors que les flux sortants nets de ces pays (essentiellement vers les pays riches de l'UE pour rémunérer les détenteurs de capitaux investis dans d'autres pays européens) sont de l'ordre de 2% à 5% du PIB chaque année".  Par ailleurs, si les investissements venant d'Europe de l'Ouest ont eu des répercussions sur la productivité à l'Est de l'Europe, "une partie des gains de productivité a été captée sous forme de profits par les investisseurs étrangers".

Les effets ambigus de la crise

La crise de 2007-2008, qui a frappé une bonne partie l'Europe, n'a pas eu les mêmes effets selon les régions. Ainsi, les économistes du laboratoire des inégalités mondiales notent que dans le Sud et l'Est de l'Europe, la montée du chômage et de la précarisation de l'emploi s'est accompagnée d'une augmentation de la pauvreté. Au début des années 2000, le taux de pauvreté a chuté, "dans un contexte de plus grande intégration européenne et de croissance plus inclusive". Mais la crise a mis un terme à cette période. D'après le centre de recherches, entre 21% et 22% des habitants européens sont en situation de pauvreté.  Dans l'Ouest de l'Europe, ce sont surtout les revenus situés en haut de la distribution qui ont été frappés par l'onde de choc, notamment au Royaume-Uni et en Islande.

Le rôle d'amortisseur des systèmes sociaux

Les différentes évolutions des inégalités entre les pays peuvent s'expliquer par la construction de systèmes sociaux et éducatifs plus ou moins développés. "C'est dans les pays européens aux niveaux de développement les plus faibles en Europe du Sud et dans les Balkans, que la pauvreté relative est la plus marquée" signalent les économistes. La conjugaison de niveaux inférieurs d'éducation et de formation continue et une législation plus défavorable aux travailleurs peut alimenter cette paupérisation de la population.

A l'opposé, les niveaux de pauvreté observés dans le Nord et l'Ouest de l'Europe sont bien plus faibles. "Ces pays se caractérisent généralement par des mécanismes efficaces de redistribution, des systèmes de transferts sociaux généreux ainsi que des règles plus strictes de protection sociale et de régulation des salaires".

Des écarts considérables entre les Etats-Unis et l'Europe

Si le tableau de l'Europe dressé par les économistes du laboratoire sur les inégalités mondiales peut paraître sombre, la situation est encore plus défavorable aux Etats-Unis. Ainsi, depuis le début des années 80, le revenu moyen avant impôts des revenus modestes sur le Vieux continent a bondi de 37% alors que celui des 50% les plus modestes a stagné outre-Atlantique.

"Aux Etats-Unis, les 1% de citoyens les plus aisés perçoivent 20% du revenu national avant impôts, alors que les 50% les plus modestes n'en reçoivent que 12.5%. C'est l'inverse en Europe, où la part du revenu des 50% du bas atteint 18% alors que celle du centile supérieur ne dépasse pas 11%." 

croissance revenus Europe Etats-Unis

Pour Lucas Chancel, "l'Europe peut faire beaucoup mieux en matière de progressivité fiscale. Cela passe par l'harmonisation fiscale au niveau européen [...] pour mettre fin à cette course vers le bas, afin de financer ces dépenses sociales essentielles au modèle social européen. Cette prédistribution explique la résistance de l'Europe aux inégalités. Les modèles sociaux européens ont mieux résisté que ceux des Etats-Unis mais il semble que les politiques européennes, qui se sont concentrées sur la convergence entre pays, doivent s'intéresser davantage à la convergence interne".

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Un simulateur pour se situer dans l'échelle des revenus

Le laboratoire a mis en place un outil pour situer les revenus de son foyer dans la distribution des revenus à l'échelle européenne. Sont pris en compte les revenus mensuels, la situation du foyer par rapport au logement, la détention d'actions.

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Commentaires
a écrit le 03/04/2019 à 12:35 :
Malgré ou plutôt a cause de l'euro, les vases communicants ne fonctionnent pas! Le soit disant transfert passe par des subventions déguisés a des nations concurrentes qui profitent des délocalisations! Et l'on recherche la croissance par une augmentation de la démographie via l'immigration plutôt que la natalité! Rien qui puisse donner confiance et stabilité!
a écrit le 02/04/2019 à 21:09 :
C'est la base idéologique de l'UE de Bruxelles; prélever dans les pays avancés pour subventionner leurs concurrents dans la zone! Les vases communicants n'ont pas l'air de fonctionner!
a écrit le 02/04/2019 à 20:30 :
au venezuela, y a pas d'inegalites!
c'est un bon pays, bien socialiste, comme le zimbabwe de mugabe, qui etait un bon pays socialiste aussi, comme la roumaie de ceaucescu!
pas d'inegalites, tout le monde pareil!
que des bons pauvres, pas inegaux pour deux sous!
au venezuela, 2/3 de la population vit avec moins de 2 euros/jour, le reste c'est a peine plus!
felicitons nous de tant de reductions d'inegalites, vuq ue c'est le probleme du moment
a écrit le 02/04/2019 à 17:42 :
Pour lui, ça va :

Un joli cadeau de départ. Tom Enders, membre de l’équipe dirigeante d’Airbus depuis 2000 et président depuis 2012, va quitter ses fonctions le 10 avril à l’issue de l’assemblée générale des actionnaires. Selon les calculs réalisés par Proxinvest, première agence française d’analyse de gouvernance, et dévoilés ce mardi par Le Monde, le patron allemand de l’avionneur européen bénéficierait d’un pactole de 36,8 millions d'euros. Une rémunération validée par le conseil d’administration d’Airbus à la fin février.
Dans le détail, Tom Enders va profiter d’un plan d’attribution d’actions de 7,3 millions d'euros dont le paiement sera échelonné entre juin 2019 et mai 2022. Il va aussi percevoir 3,2 millions d'euros au titre de sa clause de non-concurrence. Mais c’est le montant de sa retraite chapeau qui frôle les records.
a écrit le 02/04/2019 à 17:26 :
Pas la peine de bosser ,faut juste être assidu.

Nicolas Sarkozy peut avoir le sourire. D’après des informations obtenues par WanSquare, l’ex-chef de l’Etat aurait perçu l’an dernier 79.563 euros - 26.555 euros au titre de la part fixe et 52.907 euros au titre de la part variable (en fonction du taux d’assiduité) - de jetons de présence de la part du géant tricolore de l'hôtellerie Accor, dont il est administrateur. Il a été présent à 83% des réunions du conseil d’administration.
Réponse de le 02/04/2019 à 17:38 :
Et alors ?
Ça le regarde , non ?
Être avocat - conseillé ça paye apparemment.
Connaître toutes les lois du système Français c’est ça la clé de la fortune !
Les textes de droit en petit ... c’est pas la tasse de thé à tout le monde...
a écrit le 02/04/2019 à 17:10 :
Pourquoi grimper à l’échelle sociale ?
Pourquoi ne pas se satisfaire de ce que nous avons ?
a écrit le 02/04/2019 à 13:59 :
Il y a une loi physique immuable qui veut que le mouvement est le résultat d'une différence de potentiel.Dans le domaine social et économique c'est toujours cette différence de potentiel qui fait avancer les choses. Tuez le différentiel et vous tuerez la créativité dans tous les domaines, l'intérêt pour le risque nécessaire à l'avancement économique, l'intérêt de grimper l'échelle sociale, bref on connait déjà le résultat de ce modèle de 1918.Le tout cependant est: où met-on le curseur?
Réponse de le 02/04/2019 à 18:12 :
pas la peine de le mettre si haut, le curseur, pour stimuler l'économie et l'innovation. Dans nos sociétés hyper capitalisés, ce sont les détenteurs de capitaux, les grosses fortunes, qui s'enrichissent par les acteurs méritants de l'économie.
a écrit le 02/04/2019 à 13:42 :
Le probleme ce sont les cadres qui ce font anarquer par cette administration Francaise.
Ils sont succer de toutes part
heureusement qu'ils peuvent partir, il n'y a plus d'espoir en France
a écrit le 02/04/2019 à 13:21 :
Article intéressant mais qui ouvre sur quoi ? Je suis possesseur d'un bien immobilier à Paris il y a 30 ans, le prix de mon appartement a été multiplié par au moins 4, suis-je un privilégié ? Certainement. Est-ce normal ? Certainement pas. Qu'ont fait les gouvernements pour lutter contre cette hyper-inflation immobilière : rien ou presque puisque les droits de transferts leurs profitent directement !!

Donc il faut ouvrir le sujet de la "captation de la richesse" sur l'évolution des "30 glorieuses de l'immobilier et des actifs financiers" et qui profitent directement, par les taxes et contributions, à la redistribution pour l'ensemble.
Et bien distinguer ce qui correspond aux évolutions patrimoniales salariales et aux autres évolutions patrimoniales (immob, actifs financiers). Là oui, c'est une source d'analyse et d'interrogation puissante sur une captation potentielle. Captation à relier aussi à l'augmentation des taux de prélèvements sur la même période.
Réponse de le 02/04/2019 à 15:26 :
Vous considérez que votre bien parisien de 30 ans ayant vu sa valeur multipliée par 4, vous vous être enrichi. Mais est-ce vraiment le cas ? Si vous vouliez acheter un nouveau bien équivalent (par ex pour changer de quartier), son prix serait probablement multiplié par 4 environ également. Donc pas d'enrichissement réel hormis un chiffre plus gros, pour un bien d'usage équivalent. L'enrichissement réel ne serait que si vous pouviez par ex acheter 2 biens.
a écrit le 02/04/2019 à 13:11 :
Depuis l’ère Reagan Tatcher.
Et on va se retaper l’extrême droite. Pourquoi faut-il que l’histoire se répète continuellement ?!!!!
a écrit le 02/04/2019 à 12:16 :
Pourquoi "Encore" ? Les inégalités sont là pour durer, et c'est tant mieux. Il faut s'adapter au monde actuel.

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