Crise : Trichet se justifie devant les parlementaires irlandais

Après avoir accepté de s'expliquer hors du cadre officiel devant la commission d'enquête du parlement irlandais sur les causes de la crise, Jean-Claude Trichet a nié toute responsabilité de la BCE dans la crise irlandaise. Sans convaincre.

8 mn

Jean-Claude Trichet a nié toute responsabilité dans la crise grecque.
Jean-Claude Trichet a nié toute responsabilité dans la crise grecque. (Crédits : Reuters)

Après avoir tenté pendant des années d'échapper à toute explication sur le comportement de la BCE pendant la crise, Jean-Claude Trichet, l'ancien président de l'institution de Francfort, a dû céder. Mais en posant ses conditions. Le parlement irlandais (l'Oireachtas), qui a diligenté une commission d'enquête sur la crise irlandaise, voulait en effet entendre l'ancien banquier central, notamment pour éclaircir les conditions dans lesquelles l'Irlande avait dû faire appel en 2010 à « l'aide » du FMI et de l'Union européenne, sous la pression de la BCE. La publication d'une lettre à l'ancien ministre de l'Economie irlandais Brian Lenihan où Jean-Claude Trichet menaçait de couper à l'Irlande le financement d'urgence (le fameux programme ELA, une arme depuis utilisée contre Chypre et la Grèce) si le pays refusait de renflouer les banques en faillites, avait rendu encore plus urgentes les explications nécessaires.

« Contournement » pour éviter une audition formelle

Mais Jean-Claude Trichet, soutenu en cela par la BCE, a toujours refusé de comparaître devant la commission, considérant qu'il n'avait, en tant que président de la BCE, aucun compte à rendre devant les juridictions nationales. La pression a sans doute été trop forte (pas de France, où l'on a à peine évoqué le sujet, mais d'Irlande). Jean-Claude Trichet a donc décidé de parler. Il a cependant refusé de comparaître devant la commission en tant que telle.

On a donc trouvé un « contournement. » L'ancien président de la BCE s'est  rendu ce jeudi 30 avril à l'invitation d'un think tank irlandais, l'IIEA, à une conférence à l'hôpital royal de Kilmainham « à titre personnel. » Il y a prononcé un discours et « a accepté » » de répondre aux questions des membres du comité. De son côté, l'Oireachtas a accepté de considérer cette intervention comme une « preuve » dans le cadre de l'enquête. Tout le monde s'en sort bien, donc, tant il est vrai que la majorité des députés irlandais - qui ont soutenu l'austérité dans la majorité actuelle (Fine Gael-Labour) ou dans la précédente (Fianna Fail) - ne voulait pas « charger » de culpabilité la BCE sans pour autant, devant l'opinion, pouvoir se passer de ce témoignage.

Justification et déni

Qu'a dit Jean-Claude Trichet dans son intervention ? Rien d'autre que ce qu'il dit depuis des mois. Il n'y a pas eu de pression de la part de la BCE sur le gouvernement irlandais. « La BCE a simplement donné des conseils, mais c'était une affaire qui relevait du gouvernement », a-t-il indiqué. De fait, pour lui, la question ne se pose pas, le gouvernement irlandais en 2010 n'envisageait aucune autre possibilité que celle qu'il a suivi. « Il y avait un consensus au niveau européen sur le fait que le partage du fardeau du défaut était une proposition trop risquée et aux conséquences imprévisibles», a ajouté l'ancien directeur du Trésor français. Autrement dit, le risque de faire payer les créanciers était jugé trop dangereux. Et c'est pour cela que Dublin, sur les conseils « amicaux » de la BCE, a décidé de renflouer les banques. Jean-Claude Trichet, sans répondre réellement à la question d'un éventuel « chantage » sur l'ELA, s'est contenté d'affirmer que l'Irlande avait été soutenue « très largement » par la BCE durant la crise. L'ancien président de la BCE s'est donc retranché derrière les « règles. » « La seule chose qui est absolument claire, c'est qu'il y avait un soutien fantastique de l'Eurosystème dans son ensemble à l'Irlande. Le message était le même pour tous les pays - tous sans exceptions. Et tous les pays ont réagi comme l'Irlande », a souligné Jean-Claude Trichet. Lorsque le mot « menace » arrive dans la discussion, il est proche de s'énerver et affirme « qu'il n'a jamais menacé l'Irlande. »

En ce qui concerne les causes de la crise, Jean-Claude Trichet estime que c'est le manque de discipline budgétaire des Etats de la zone euro (la « négligence bénine », souligne l'ancien président de la BCE) qui, pour l'ancien président de la BCE, est à l'origine de tous les maux. Pour lui, ce sont les gouvernements qui sont donc à l'origine de la crise, notamment parce qu'ils n'ont pas écouté les « mises en garde » de la BCE. Concernant l'Irlande, il a blâmé la hausse des salaires qui a dégradé la compétitivité du pays.

C'est donc à une leçon de doctrine néoclassique que s'est livré le Français devant un auditoire irlandais qui a dû rester sur sa faim. Car Jean-Claude Trichet, tout occupé à disculper la BCE - et à se disculper lui-même - oublie beaucoup de données. Certes, il est juste, comme il le souligne, qu'il est plus aisé de regarder cette histoire « avec les lunettes d'aujourd'hui », mais le storytelling de celui qui fut le chantre du « franc fort » manque de conviction sur plus d'un point.

Les faiblesses du storytelling de Jean-Claude Trichet

La crise irlandaise n'est pas une crise de compétitivité. C'est une crise bancaire alimentée par les taux réels bas de la BCE qui ont régné dans les années où Jean-Claude Trichet était président de la BCE. Ces taux ont alimenté une bulle immobilière très spéculative, aggravée par le développement d'une plate-forme financière démesurée, liée à la fiscalité. Le détonateur a été la fameuse garantie de l'État accordée aux banques après la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. C'est cette garantie qui, deux ans plus tard, a déclenché la crise irlandaise. Jean-Claude Trichet a indiqué que Dublin n'avait pas consulté la BCE sur cette garantie. Le Français a farouchement nié avoir appelé trois jours avant cette garantie (posée le 29 septembre 2008) Brian Lenihan, comme ce dernier l'avait affirmé. Rappelons que Brian Lenihan est aujourd'hui décédé. Pour autant, Jean-Claude Trichet indique que cette garantie était « juste. » Tout ceci manque singulièrement de cohérence et dénote un manque de prévoyance de la BCE à cette époque, n'en déplaise à son ancien patron.

Quant à l'absence « d'alternative » concernant les banques irlandaises, le cas islandais prouve que les choses ne sont pas si simples. Plusieurs questions restent ouvertes : quelle était la connaissance de la BCE de la situation des banques irlandaises ? Quel rôle a joué le fait que les créanciers des banques irlandaises étaient les banques françaises et allemandes ? Comment expliquer la pression de la BCE, instance non élue, sur l'accès à la liquidité d'un pays qui a pour monnaie l'euro et sur son gouvernement ? Il est vrai que la position de Jean-Claude Trichet, témoin « volontaire », soumis à aucune responsabilité, menacé d'aucune sanction, est confortable et laisse peu de place à une enquête sérieuse.

Réactions négatives en Irlande

On a pu le percevoir dans certaines questions. Le sénateur Fine Gael (conservateur) Michael D'Arcy a ainsi demandé à Jean-Claude Trichet s'il est « croyable qu'il n'eût pas été au courant en 2008 qu'une grande banque soit sur le point de faire faillite. » La réponse de l'ancien patron de la BCE a été qu'il n'avait « aucune information sur des banques précises. » En fin de séance, Jean-Claude Trichet semblait peu soucieux de répondre aux députés et répondait avec de nouvelles questions. Ou avec emportement lorsque les questions portaient sur le "chantage" de la BCE.

On comprend que le sénateur indépendant irlandais Sean Barrett ne décolérait pas à l'issue de cette réunion. Il a ainsi twitté son indignation (avant de supprimer le tweet peu après) contre « une inacceptable volonté de se dérober de ses responsabilités de la part de Jean-Claude Trichet dans les réponses aux membres de la commission d'enquête bancaire. »

Elayne Birne, journaliste irlandaise, estime, elle, que, si elle était membre de la commission d'enquête, elle aurait quitté la salle. « C'est une farce. Absolument irrespectueuse pour la démocratie irlandaise. Humiliant. »

 De façon générale, les réseaux sociaux irlandais étaient déchaînés contre Jean-Claude Trichet.

Problème de responsabilité de la BCE

Plus que jamais, cette « audition » semble avoir été une porte de sortie acceptable pour l'ancien président de la BCE. Mais elle laissera sans doute un goût d'inachevé pour les Irlandais. Reste à savoir désormais si Jean-Claude Trichet acceptera de participer aux enquêtes lancées à Athènes par le nouveau gouvernement grec pour étudier les conditions du mémorandum de 2010 et de la constitution de l'actuel fardeau d'endettement du pays. Car il y a fort à prévoir que les enquêteurs helléniques se montrent aussi compréhensifs que les enquêteurs irlandais. De façon générale cette intervention souligne le problème posé par l'indépendance de la BCE : l'absence de responsabilité de ses dirigeants qui n'ont, ni pendant, ni après leur mandat, de compte à rendre sur leur action.

8 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 30
à écrit le 04/05/2015 à 8:42
Signaler
On espere que ce n'est pas de la triche !

à écrit le 03/05/2015 à 11:37
Signaler
Je n'avais pas lu le nom de l'auteur de l'article, mais j'ai très vite deviné tant le ton et le contenu sont partiaux. M. Godin devrait apprendre à faire la différence entre militantisme d'extrême gauche et journalisme !

le 03/05/2015 à 23:38
Signaler
Fred : si vous savez en faire la difference pourquoi cela vous derange t il? Une presse d opinion est parfois plus instructive qu une presse objective molle et muselee. On est tous capable de faire notre opinion, non?

à écrit le 02/05/2015 à 21:41
Signaler
n'étant pas dans la finance, je savais par mon entreprise qu'en 2006 tout se cassait la figure chez les amerloques qui n arrivaient pas a repayer leurs maisons et qu ils n acheteraient plus de voitures dans les prochains temps. Trichet ne savait pas ...

à écrit le 02/05/2015 à 21:11
Signaler
Tricher c'est un mauvais ,heureusement qu'on l'a viré sinon on en serait encore à l'euro fort germanique et l’Europe serait à l'agonie , le besogneux qu'on voit plus souvent sur CNN,que sur les chaines françaises,on se souviendra de lui.......

à écrit le 02/05/2015 à 13:57
Signaler
Le problème avec Mr Trichet, ce n'est pas le soutien de la BCE aux banques, qui ne devait pas être de la tarte, mais le soutien à l'Euro fort (après le Franc fort des années 80-90 : on ne se refait pas) qui a étranglé l'Europe pendant des années.

à écrit le 02/05/2015 à 6:42
Signaler
L'Irlande ... ha oui l'état de l'UE qui fait des facilité fiscales aux multinationales américaines leur permettant d'accumuler d'énormes trésorerie planquées dans des paradis fiscaux échappant à toute fiscalité et leur permettant de racheter leurs co...

à écrit le 02/05/2015 à 3:28
Signaler
De toute facon on le sais que ces politiques sont irresponsables.

à écrit le 01/05/2015 à 16:54
Signaler
C'est une bonne chose que les Banques Centrales soient indépendantes des Politiques. On en a vu les ravages en France dans les années 80 où on a dévalué a plusieurs reprises pour arranger les Gouvernements en tentant de récupérer leur mauvaise gestio...

le 01/05/2015 à 21:24
Signaler
Les banques centrales sont indépendantes des Etats mais au service des banques commerciales... L'indépendance n'existe pas. Pourquoi ne pas mettre nos armées indépendantes des États?

le 02/05/2015 à 14:50
Signaler
Vous parlez de dévaluation et de ses ravages. C'est pourtant bien une "dévaluation", que la BCE vient de nous faire : L'euro a perdu 20 % sur les autres monnaies en qq mois.... Quant à l'indépendance de la BCE, il me semble bien qu'elle dépend tota...

le 02/05/2015 à 21:02
Signaler
Ozarmes AlainD44 a raison nous sommes en pleine dévaluation et ce depuis quelques temps : l'euro mais aussi l'épargne populaire Livret A etc.. retraites gelée mais aussi baisse par l'augmentation de la CSG.... bref on ne nous a pas tout dit, et comme...

à écrit le 01/05/2015 à 11:43
Signaler
Cette mascarade confirme ce que nous voyons depuis des décennies. La construction européenne est anti-sociale. La construction européenne est anti-populaire. La construction européenne est anti-démocratique. Elle doit être détruite.

le 02/05/2015 à 13:54
Signaler
Vous avez raison : détruisons la construction européenne, et refaisons entre nous quelques unes de ces bonnes guerres du bon vieux temps : 14-18, 39-45, c'était trop bien!

le 02/05/2015 à 22:22
Signaler
Mais ça, c'est l'Histoire racontée par les bisounours : 1- Avant la construction européenne, les Européens se faisaient la guerre. 2- Ensuite, il y a eu la construction européenne : aussitôt, les Européens ont arrêté de se faire la guerre. 3...

le 03/05/2015 à 14:28
Signaler
C'est quoi, un bisounours ?

le 03/05/2015 à 15:56
Signaler
C'est ce que vous voyez quand vous regardez un miroir.

le 04/05/2015 à 9:45
Signaler
Merci. Je ne savais pas que j'étais aussi beau et mignon.

à écrit le 01/05/2015 à 10:02
Signaler
Nous sommes passés du "Responsable, mais pas coupable!" au "Ni responsable, ni coupable". En clair, faites ce qu'on vous dit de faire , nous sommes l'élite qui sait, on pense pour vous et surtout ne venez pas nous emm...er avec vos questions. C'est...

le 01/05/2015 à 12:04
Signaler
Parfaitement en phase... quel déni de démocratie que toute cette superstructure hors sol !... Et que dire du laisser faire de la France et de l'Allemagne (je ne parle même pas du Royaume Uni) devant à la renaissance du Luxembourg en plateforme spécia...

à écrit le 01/05/2015 à 0:41
Signaler
Merci Monsieur Godin, de nous rappeler cet episode peu glorieux de la BCE! A la lecture de cet article, on a vraiment l'impression que les banques centraux sont les nouveaux dirigeants de la planete avec des pouvoirs bien plus importants que nos gou...

le 02/05/2015 à 9:01
Signaler
Celui qui dirige c'est celui qui paie !

à écrit le 30/04/2015 à 23:53
Signaler
Trichet : aucun compte à rendre devant les juridictions nationales. Tout est dit. Il nous reste à sortir de ce truc de la meilleure manière possible dès que faire se peut. Ils fonctionnent en roue libre. Quelle Europe qui se fout des Nations...

à écrit le 30/04/2015 à 21:16
Signaler
Pas responsable, mais de très très confortables retraites.....

à écrit le 30/04/2015 à 19:40
Signaler
jean claude trichet a ete le plus mauvais president la bce; il a encourage les entreprises a s intalles a l etranges notant en chine , il na pas vue que les espagnols mentaient sur leurs billant comptable; et a ete dur avec certain pays europeens, ,...

le 01/05/2015 à 21:28
Signaler
Vous oubliez sa remontée des taux directeur au milieu de la crise en anticipation de la reprise avant... le plongeon des économies européennes. Trichet restera dans les manuels d'économie comme un incompétent.

à écrit le 30/04/2015 à 19:25
Signaler
Dans le crise grecque ou dans le crise irlandaise (Voir intitulé photo) ?

à écrit le 30/04/2015 à 19:08
Signaler
Eh oui Jean Claude TRICHET, tout n'est il pas dit...plus clair c'est pas possible ! Et tous les dirigeants de la BCE devraient avoir à repondre devant les parlements des pays qu'ils ont contribué à saigner.

le 01/05/2015 à 18:08
Signaler
c'est pas la BCE qui a saigné le peuple grec mais les élites grecques elles même....en premier lieu les armateurs puis les politiciens véreux et menteurs puis l'église orthodoxe et enfin les grecs eux même qui ne paye pas leur impôts et ont cru qu'il...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.