L'Europe de l'énergie, un enjeu majeur

Dominique Pialot

Dominique Pialot
Bonne nouvelle, « l'Europe de l'énergie existe déjà !», souligne Pierre Bornard, vice-président de RTE et président du conseil d'administration de l'ENTSO-E (European Network of Transmission System Operators for Electricity), qui regroupe plus de 30 gestionnaires européens de réseaux de transport d'électricité.
Pas plus tard que le 20 février dernier, les chefs de gouvernement français et espagnol inauguraient en grande pompe une nouvelle (et cinquième) interconnexion électrique à très haute tension entre leurs deux pays, qualifiée « d'interconnexion de tous les records». Une puissance de 2000 MW, un niveau de tension de 320 kV et 65 kilomètres de câbles enterrés... Mais aussi un projet qui aura mis vingt-cinq ans à sortir des cartons et coûté 700 millions d'euros, les oppositions locales aux lignes aériennes ayant nécessité l'enfouissement des câbles.
En accentuant le «foisonnement» lié à la diversité des énergies produites (éoliennes de la mer du Nord ou des montagnes espagnoles, solaire italien ou ibérique, nucléaire français, etc.), la multiplication des interconnexions permet de lisser la production, de valoriser les surproductions renouvelables ponctuelles en les exportant et d'accroître l'autonomie énergétique de l'Europe. À la clé, un tarif plus compétitif et une énergie moins carbonée. Selon le principe du «merit order«, ce sont en effet les sources d'énergie présentant le coût marginal le plus faible qui sont appelées en priorité pour répondre à la demande. Élargir le parc de centrales susceptibles d'être sollicitées a pour résultat mathématique d'abaisser les prix de gros de l'électricité, puisqu'ils sont alignés sur le coût marginal de la dernière centrale mobilisée.
De surcroît, à l'instar des énergies renouvelables, les énergies présentant le coût marginal le plus faible sont aussi les moins émettrices en CO2. RTE estime ainsi à 1 million de 2 tonnes par an les émissions évitées grâce à la nouvelle interconnexion avec l'Espagne.
Mais les échanges d'électrons facilités par ces nouvelles infrastructures n'auraient guère d'intérêt s'ils ne s'accompagnaient d'évolutions tout aussi déterminantes.
Depuis 2014, presque toutes les plaques sont reliées, et ce marché intérieur de l'électricité s'est encore élargi en février dernier aux frontières France-Italie, Italie-Autriche et Italie-Slovénie.
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Mais si Jean-Claude Juncker a placé l'Europe de l'énergie parmi ses priorités lors de sa campagne pour la présidence de la Commission européenne, c'est qu'il estime possible, et même nécessaire, d'aller plus loin. Présentée comme « le projet européen le plus ambitieux dans le domaine énergétique depuis la création de la Communauté du charbon et de l'acier» dans une note de la Commission européenne du 25 février dernier, l'Europe de l'énergie selon M. Juncker doit permettre de remédier à une situation actuelle de grande vulnérabilité. Premier importateur d'énergie au monde, le Vieux Continent supporte une facture annuelle de 400 milliards d'euros (65,8 milliards d'euros pour la France), dans laquelle le gaz russe pèse 27%. Pis, la moitié de ce gaz transite par l'Ukraine, et subit des crises d'approvisionnement répétées.
Outre la sécurité d'approvisionnement et l'indépendance énergétique, dans un contexte de compétitivité des prix accrue, l'Europe de l'énergie doit aussi permettre d'atteindre les objectifs européens en matière d'écologie, rappelés ce même 25 février par la Commission : par rapport aux niveaux de 1990, réduire ses émissions de gaz à effet de serre d'au moins 40%, augmenter la part des énergies renouvelables d'au moins 27% et renforcer l'efficacité énergétique d'au moins 27% d'ici à 2030.
Si les réseaux ont toujours constitué la colonne vertébrale de cette Europe de l'énergie en construction, leur rôle s'est encore renforcé ces dernières années. Dans sa communication, la Commission vise un ratio d'interconnexion correspondant pour chaque État membre à 10% de sa capacité de production, que la France a déjà atteint. Le plan Juncker prévoit d'ailleurs 97 milliards d'euros pour les projets d'interconnexions sur un total de 315 milliards d'euros.
Le développement des énergies renouvelables intermittentes et décentralisées, qui nécessitent parfois de relier des lieux de consommation et de production éloignés, tout comme l'apparition des véhicules électriques, impliquent un renforcement des réseaux.
L'ENTSO-E estime à 150 milliards d'euros l'enveloppe nécessaire pour les réseaux d'ici à 2030.
Au total, la Commission européenne évalue à 1.000 milliards d'euros le coût de construction de l'Europe de l'énergie dans les cinq prochaines années, et à 2.000 milliards d'euros d'ici 2025.
Le sujet n'avait d'ailleurs jamais été mentionné dans aucun traité, jusqu'à celui de Lisbonne (2007), qui réaffirme la souveraineté de chaque État membre.
Les politiques énergétiques européennes sont d'une extrême disparité, parfois même divergentes.
Mais, à l'instar du groupe Magritte qui regroupe de grands énergéticiens européens dont GDF Suez et dénonce un « chaos dérogatoire» issu de politiques superposées sans être coordonnées, les industriels se sentent peu incités à investir dans le long terme. Or c'est précisément ce qui serait nécessaire pour faire évoluer les réseaux, conçus à l'origine pour relier entre elles des infrastructures centralisées de production, de transport, et des consommateurs passifs, un modèle aujourd'hui dépassé.
Dans ce contexte, l'heure n'est pas à la dispersion et une bonne allocation des ressources est au contraire jugée plus essentielle que jamais. L'élaboration de politiques a minima compatibles, voire unifiées, au sein de l'Union européenne permettrait de maximiser l'efficacité de ces investissements et d'en limiter leur poids sur les consommateurs.
C'est pourquoi, sans remettre en cause le principe de souveraineté des États membres, la nouvelle Commission, jugée plus allante sur le sujet que la précédente qui l'avait totalement désinvesti, incite les gouvernements à se concerter avant de prendre des décisions. En toute logique, une meilleure coordination permettrait d'identifier et de prioriser les travaux les plus pertinents, et de mutualiser les efforts de recherche. Une analyse concernant la sécurité d'approvisionnement remontée d'un cran (au-dessus des seuls pays concernés) et tenant compte de chacune des interactions montrerait peut-être que toutes les interconnexions envisagées ne sont pas indispensables.
Côté recherche, un effort mutualisé, donc accru, sur le courant continu haute tension permettrait d'aborder plus facilement l'enfouissement et d'en abaisser les coûts, facilitant ainsi des travaux aujourd'hui rendus techniquement, politiquement ou économiquement impossibles face aux oppositions citoyennes aux lignes aériennes. Ces travaux communs pourraient également porter sur les réseaux intelligents ou le stockage d'énergie, qui intéressent tous les États membres. Autres pistes pour des travaux d'harmonisation : la normalisation, la rétribution de l'effacement électrique (tout décalage dans la consommation permettant de limiter les pics et donc la taille des infrastructures), les politiques de soutien aux énergies renouvelables ou encore le mode de rémunération des gestionnaires de réseaux, aujourd'hui calculé notamment sur des volumes désormais à la baisse en Europe...
Enfin, étendre le terrain de jeu à tout le continent constituerait une formidable opportunité pour les industriels de faire la démonstration de leurs technologies à grande échelle. Une telle vitrine pourrait séduire les marchés étrangers, notamment les pays émergents tels que le Brésil, la Russie ou la Chine, confrontés aux mêmes problématiques de transport d'électricité sur de longues distances.
Il y propose 12 mesures visant à faire des réseaux un véritable projet industriel à l'échelle européenne (voir ci-dessous).
S'inscrivant dans une « tradition bien française qui n'engage ni le gouvernement, ni les industriels», Michel Derdevet a remis le 23 février dernier à François Hollande un rapport qui se veut « une brique dans le débat sur le contenu précis de l'Europe de l'énergie» appelée de ses voeux par la Commission Juncker.
Pour le rédiger, le secrétaire général d'ERDF (réseau de distribution français de l'électricité) a mené plus de 130 entretiens dans toute l'Europe. «Énergie, l'Europe en réseaux» rassemble 12 propositions destinées à transformer « une montagne d'investissements en vaste projet industriel, sur un sujet qui concerne tous les États membres, quels que soient leurs choix nationaux de politique énergétique». Objectif corollaire : donner un nouveau souffle à une région pionnière dans la lutte contre le changement climatique, à quelques mois de la grande conférence parisienne sur le sujet.
Ces propositions portent sur une coopération accrue entre gestionnaires de réseaux pour renforcer à la fois la sécurité d'approvisionnement, une convergence des régulations, des innovations financières et des efforts de recherche conjoints permettant de placer l'Europe à la pointe de l'innovation sur ces sujets.
On notera notamment la proposition de participations croisées entre gestionnaires de réseaux (qui commencent déjà à apparaître), garantes de coordination plus étroite.
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Des solutions de financement et de gouvernance innovantes pourraient favoriser l'acceptabilité des infrastructures par les territoires traversés et leurs habitants. Un projet tient tout particulièrement à coeur à Michel Derdevet : « des corridors de mobilité innovante». Ces itinéraires permettant de relier entre elles les capitales européennes en véhicule électrique ou au gaz, nécessairement calés sur les infrastructures énergétiques correspondantes, permettraient à moindre coût de rendre plus concret le projet européen aux yeux des citoyens. Autant de propositions que la France pourrait pousser lors des prochains Conseils européens de mars et juin.
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