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ÉconomieUnion européenne

Pourquoi la social-démocratie européenne est en crise

Photo de Antoine Patinet

Romaric Godin

Publié le 02 avril 2015 à 08:00 - Mis à jour le 16 avril 2015 à 18:17

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En Europe, les partis sociaux-démocrates sont pratiquement tous en crise profonde. Seules exceptions : le Portugal et l'Italie.

La crise que traverse le Parti socialiste n'est pas unique en Europe. Le recul de la social-démocratie européenne est même une des grandes tendances politiques de ces vingt dernières années sur le Vieux continent. Avec la crise des années 1970 et la défaite idéologique de la pensée keynésienne et le triomphe des stratégies libérales contre la hausse de l'inflation, les Sociaux-démocrates européens avaient déjà connu un certain nombre de reculs au début des années 1980. Soit ces partis avaient dû se plier à l'air du temps et renoncer à leurs politiques keynésiennes, comme le gouvernement socialiste français lors du « tournant » de 1983, soit ils avaient perdu pour longtemps le contrôle du pouvoir, comme la SPD allemande, chassée du pouvoir en 1982 et qui a dû attendre 16 ans avant de revenir au pouvoir.

La scission de la social-démocratie et sa conversion au socialisme de l'offre

Dans les années 1990, la social-démocratie connaît un regain d'intérêt des électeurs. « L'adaptation » de ces partis, qui ont largement accepté désormais l'évolution du capitalisme, séduit à nouveau, notamment dans la foulée de la victoire de Bill Clinton aux Etats-Unis en 1991. La gauche revient alors au pouvoir en 1994 aux Pays-Bas, en 1996 en Italie, en 1997 en France et au Royaume-Uni, en 1998 en Allemagne. Mais rapidement, cette social-démocratie se déchire en deux camps. C'est le temps où, lors des élections européennes de 1994, les socialistes emportent près de 39 % des voix.

Le premier est celui incarné par Gerhard Schröder et Tony Blair. C'est une gauche qui prône une politique favorable aux entreprises, une politique de l'offre, se basant sur la fameuse phrase de Gerhard Schröder : « ce qui est social, c'est ce qui crée des emplois. » Les deux hommes s'opposent alors à Lionel Jospin qui, pourtant, pourra dire lors de la campagne de 2002 que son « programme n'est pas socialiste », mais qui prône une plus forte redistribution des profits. La social-démocratie se coupe alors entre une tendance très modérément keynésienne incarnée par le PS français et une tendance social-libérale incarnée par la SPD allemande. Progressivement, la première tendance prend de plus en plus d'importance jusqu'à séduire la majorité du PS à partir de 2012 et de la conversion de François Hollande au « socialisme de l'offre. »

Cette évolution est, en réalité, générale en Europe, mais connaît des rythmes différents et sous des programmes encore mâtinés de keynésianisme très modéré. Avec la crise de la dette de la zone euro, les exigences de Bruxelles, parfois celles de la troïka ainsi que la pression des marchés ont déchiré ce voile. Les Travaillistes néerlandais, par exemple, se sont brutalement convertis à l'austérité après les élections de 2012 et leur entrée dans le gouvernement du libéral Mark Rutte. Mieux même, c'est l'un d'entre eux, Jeroen Dijsselbloem, qui va mener cette politique et la diffuser en Europe via son poste de président de l'Eurogroupe. Même évolution chez les sociaux-démocrates finlandais après les élections de 2011, même si ces derniers étaient déjà très modérés. Dans les pays périphériques, les partis de centre-gauche ont tous dû accepter les politiques de la troïka, de l'Irlande à la Grèce, du Portugal à l'Italie.

Le cas allemand

Cette évolution s'est accompagnée d'un effondrement des votes pour la social-démocratie. Aux élections européennes de 2014, les Sociaux-démocrates ont obtenu 25 % des voix, 14 points de moins que vingt ans auparavant. Contrairement à ce que l'on entend souvent de la part des observateurs politiques français, la conversion de la social-démocratie au social-libéralisme a souvent conduit à un désastre électoral irrécupérable. Le cas allemand est parlant. La SPD a gagné en 1998 aux élections fédérales 40,9 % des voix, passant les 40 % pour la première fois depuis 1980. En 2005, après la mise en place des réformes Schröder, la SPD a perdu 6,5 points et réalise son plus mauvais score depuis 1991. Mais en 2009, il atteint le fond avec seulement 23 % des voix, le pire score de l'après-guerre. En 2013, la SPD remonte légèrement à 25,7 % des voix, mais, alors qu'elle a pu imposer au gouvernement Merkel III de grands pans de son programme (retraite à 63 ans pour 40 ans de cotisations, SMIC généralisé), elle reste désespérément autour de ce niveau dans les sondages, demeurant à un niveau que le parti n'avait jamais connu entre 1949 et 2009.

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La SPD a perdu d'abord beaucoup de ses militants opposés aux réformes Schröder, qui ont rejoint le mouvement WASG qui, sous l'impulsion de l'ancien ministre des Finances remercié de Gerhard Schröder, Oskar Lafontaine, a fusionné avec les ex-communistes de RDA pour former Die Linke. Ensuite, une grande partie des électeurs sociaux-démocrates se sont réfugiés dans l'abstention. Cette dernière a progressé entre 1998 et 2009 de 12 points en Allemagne, passant de 18 % à 30 %. Enfin, les électeurs centristes de la SPD ont rejoint en partie une CDU d'Angela Merkel qui a recentré son discours et poursuivi les réformes Schröder. Bref, la SPD a perdu sur tous les plans et est aujourd'hui un parti qui, malgré sa vitalité locale, semble incapable de proposer une alternative à la CDU.

La sanction des partis ayant participé à l'austérité

Quant aux partis sociaux-démocrates qui ont soutenu et mis en œuvre des politiques d'austérité, ils ont été fortement sanctionnés. Les Travaillistes néerlandais, qui avaient recueilli 25 % des voix en 2012, ne sont donnés qu'à 10 % dans les sondages. On leur accorde 14 députés contre 38 dans le dernier sondage. En Irlande, les Travaillistes, alliés aux conservateurs du Fine Gael depuis 2011 et promoteurs de la politique d'ajustement, sont donnés à 7 % des intentions de vote. Ils en avaient obtenu 19,7 % en 2011. En Finlande, le parti social-démocrate culmine à 16 % dans les sondages, contre 19,1 % en 2011. Ce parti réalisait 24,5 % des voix en 2003. En Grèce, le Pasok ne s'est maintenu au parlement en janvier dernier que de justesse avec 4,5 % des voix. En 2009, il avait obtenu 44 % des voix. En Espagne, le PSOE résiste mieux, mais son niveau moyen dans les sondages, autour de 20 % est très faible sur le plan historique. Entre 1979 et 2008, il n'était jamais passé sous les 30 % des voix.

Le centre-droit résiste mieux

La conversion au social-libéralisme et au socialisme de l'offre s'est donc traduite pour le centre-gauche par un affaiblissement électoral majeur. Certes, il existe un désaveu général à l'encontre des partis politiques traditionnels et une poussée des partis « anti-système » et ce désaveu touche aussi les partis de centre-droit, à l'image du PP espagnol.

Mais en regard, les Conservateurs et les Libéraux, sans doute jugés plus cohérents, ont nettement mieux résisté. En Allemagne, par exemple, la CDU et la CSU ont, en 2013, obtenu 41,5 % des voix, du jamais vu depuis 1990. Souvent, si certains partis de centre-droit ont été sanctionnés, un autre parti de cette tendance en a profité. Aux Pays-Bas, les Libéraux néerlandais (VVD) de Mark Rutte subissent aussi un recul net, de 26 % en 2012 à 19 % d'intentions de vote, mais il est moins net que celui des Travaillistes.

Et, comme la progression du VVD s'était faite au détriment des Chrétiens-démocrates de la CDA, son recul profite à la CDA et aux libéraux « progressistes » de D66. En Finlande, le parti du Centre, idéologiquement très proche des Conservateurs, a récupéré une partie de l'électorat de ce dernier. Enfin, en Grèce, la Nouvelle Démocratie a mieux résisté que le Pasok à l'effondrement du système traditionnel. Globalement, donc, le centre-gauche a plus perdu de plumes électorales depuis dix ans en Europe que le centre-droit.

Le modèle italien ?

Il existe cependant des exceptions. Au Portugal, le PS, initiateur de l'austérité en 2010, est en tête dans les sondages, mais sur un programme cette fois très anti-austéritaire. Ce parti n'assume donc pas une ligne sociale-libérale. En revanche, en Italie, le Parti démocrate, lointain descendant du Parti communiste italien, a le vent en poupe avec Matteo Renzi. Il a glané 40,8 % aux européennes de 2014 et est donné à 36 % dans les derniers sondages.

En 2013, il avait été sanctionné pour sa participation au gouvernement Monti et n'avait obtenu que 25 %. Jusqu'à l'arrivée de Matteo Renzi au pouvoir en décembre 2013, le PD était un parti social-démocrate en crise (en 2001, son prédécesseur rassemblait encore 43,5 % des voix). Il ne l'est plus, mais la situation italienne est très particulière.

Matteo Renzi a certes engagé une réforme du marché du travail, mais il a aussi inversé la politique de coupes aveugles en place depuis 2011 en Italie, tandis qu'il offrait une baisse d'impôt sur le revenu de 80 euros aux salariés. Par ailleurs, ce parti n'est pas qu'un parti social-démocrate. Une grande partie de son programme et de ses cadres viennent de la Démocratie chrétienne, ce qui en fait un parti surtout centriste.

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Du reste, il ne fait pas partie de l'Internationale socialiste que même la SPD n'a pas osé quitter. Surtout, il profite de l'effondrement de la droite italienne, éclatée entre quatre partis ennemis et plombée par la figure de Silvio Berlusconi. Il a donc naturellement récupéré les déçus de la droite italienne, peu effrayés par les positions du PD, tandis que l'absence d'alternative à gauche lui permettait de garder son électorat traditionnel. Ce schéma peut-il être un modèle pour la gauche sociale-démocrate européenne ? Rien n'est moins sûr.

Romaric Godin

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