L'Inde, miroir du défi climatique

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À l'inverse du Brésil, autre grand émergent qui s'est fixé un objectif de réduction de ses émissions en valeur absolue de 43% entre 2005 et 2030, l'Inde vise une baisse de 33 à 35 % de son intensité carbone.
À l'inverse du Brésil, autre grand émergent qui s'est fixé un objectif de réduction de ses émissions en valeur absolue de 43% entre 2005 et 2030, l'Inde vise une baisse de 33 à 35 % de son intensité carbone. (Crédits : STRINGER/INDIA)
[ #COP21 ] Le pays bientôt le plus peuplé au monde mise sur les énergies renouvelables, le nucléaire mais aussi le charbon pour assurer son développement. Cette vision illustre la complexité des négociations onusiennes qui doivent se dénouer lors de la COP21.

Si l'Inde n'est que l'un des 70 États qui ont déposé leurs engagements de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre au cours de la semaine écoulée, le pays concentre toute la complexité du défi climatique et des négociations onusiennes.

Ce sont désormais 146 pays, représentant plus de 85% des émissions mondiales, qui se sont livrés à l'exercice des contributions nationales (ou INDC, pour Intended Nationally Determined Contributions dans le jargon onusien) en amont de la "Conférence des parties" (COP).

Des engagements qui améliorent la trajectoire de réchauffement

Lors de la seule semaine écoulée, les trajectoires de réchauffement calculées sur la base des engagements déposés sont passées de +3,7°C à +2,7°C selon le groupe de réflexion Carbon Action Tracker.

Malgré une échéance officielle fixée au 1er octobre, une cinquantaine de pays manque encore à l'appel. Parmi ces mauvais élèves, l'Arabie Saoudite, membre du G20, voisine avec d'autres grands producteurs de pétrole tels que l'Iran, les Émirats arabes unis, Oman, le Qatar, le Koweït, le Nigeria et le Venezuela.

L'Inde, rouage essentiel de la lutte contre le réchauffement

La contribution indienne, déposée le 2 octobre pour coïncider avec l'anniversaire de la naissance de Gandhi, a été largement saluée. Le simple fait que l'Inde accepte de jouer le jeu change la donne. Avec seulement 6% des émissions mondiales, et une moyenne par habitant quatre fois inférieure à celle de la Chine et douze fois à celle des États-Unis, l'Inde n'en est pas moins le troisième plus gros émetteur de gaz à effet de serre après la Chine et les États-Unis. Et cela ne risque pas de changer puisque ce sera bientôt le pays le plus peuplé au monde.

Pour toutes ces raisons, le sous-continent est un rouage essentiel de la lutte contre le réchauffement climatique et du processus de négociation. Mais, à y regarder de plus près, ses récents engagements démontrent surtout la grande difficulté à concilier les points de vue des économies matures et des pays en développement, un compromis pourtant indispensable pour aboutir à un accord universel.

Gros risque de doublement des émissions indiennes d'ici à 2030

À l'inverse du Brésil, autre grand émergent qui s'est fixé un objectif de réduction de ses émissions en valeur absolue de 43% entre 2005 et 2030, l'Inde vise une baisse de 33% à 35% de son intensité carbone, c'est-à-dire de ses émissions rapportées à son PIB.

Mais, avec une population qui devrait s'accroître d'un tiers pour atteindre 1,6 milliard d'habitants en 2050, dont 400 à 500 millions de nouveaux urbains, et l'émergence d'une classe moyenne avide de modes de consommation à l'occidentale, la croissance indienne pourrait se traduire par un quasi-doublement de ses émissions d'ici à 2030.

Malheureusement, le nombre des centrales à charbon va doubler...

Une catastrophe annoncée si le triplement prévu de sa consommation électrique se fait sur le mode de développement actuel. Et ce qui se dessine entre les lignes de la contribution indienne n'en est pas si éloigné... Malgré un objectif ambitieux de 175 GW d'énergie renouvelable en 2022, les 40% d'électricité d'origine « non fossiles » en 2030 masquent une forte part de nucléaire et seulement 10% de plus qu'aujourd'hui.

Les promoteurs d'une transition énergétique, qui permettrait au pays d'éviter la phase de développement très polluante typique de la première révolution industrielle, mettent en avant de nombreux co-bénéfices. Pas sûr que l'argument concernant l'indépendance énergétique et les économies sur les importations de combustibles fossiles (6% du PIB en 2010) soit le plus porteur.

Les villes indiennes parmi les plus polluées au monde (OMS)

À la tête des cinquièmes réserves mondiales de charbon, l'Inde prévoit en effet de doubler le nombre de ses centrales dans les quinze prochaines années. Malgré son projet de créer, via la plantation de forêts, un puits de carbone capable d'absorber de 2,5 à 3 milliards de tonnes de CO2 par an, cela est incompatible avec un plafonnement des émissions à cet horizon nécessaire pour éviter la surchauffe, et d'ailleurs visé par la Chine.

L'argument de la pollution urbaine engendrée par ce mode de production de l'électricité, un sujet jugé prioritaire par 74% de la population indienne, devrait avoir plus de poids. D'après l'Organisation mondiale de la santé, 13 des 20 villes les plus polluées au monde sont indiennes et la moitié des 4,4 millions d'enfants de Delhi souffrent de problèmes pulmonaires irréversibles.

Les solutions affluent, pas toutes convaincantes

Qu'à cela ne tienne, les promoteurs du « charbon propre », un concept qui peine à convaincre, se pressent en Inde pour proposer leurs solutions.

Tout comme les acteurs des énergies renouvelables, attirés par l'objectif des 175 GW à l'horizon 2030, qui inclut une multiplication par... 30 des capacités solaires installées !

De leur côté, des experts indiens du Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP), coordonné par l'IDDRI et le Sustainable Development Solutions Network, ont montré qu'une décarbonation drastique, entraînant une baisse de l'intensité carbone de 90% en 2050, serait compatible avec la progression des transports et de l'industrie nécessaire à son développement.

Une transition énergétique évaluée à... 2.500 milliards de dollars

Mais tout cela a un coût, que l'Inde estime à 2.500 milliards de dollars d'ici à 2030, à comparer avec le devis global de 1.000 milliards présenté par les 90 autres pays en développement ayant déposé leurs contributions !

Invoquant la « justice climatique », son Premier ministre Narendra Modi entend bien que les économies matures, responsables historiques des émissions et pourtant les moins exposées aux effets du réchauffement, consentent des transferts de technologies et mettent la main à la poche pour aider à les financer.

Cette posture souligne à nouveau le rôle central de la « finance climat », et notamment des 100 milliards d'euros annuels promis par les pays riches aux pays en développement à partir de 2020. Le Fonds vert du climat, qui représente la partie publique de ces financements, doit être opérationnel d'ici à la COP21, comme l'a annoncé cette semaine sa directrice exécutive Héla Cheikhrouhou. Mais avec des promesses de dons d'environ 10 milliards de dollars, sa capacité d'engagement ne dépasse pas aujourd'hui les 700 millions...

À défaut de présenter la transition énergétique rêvée par les négociateurs, l'Inde a le mérite de mettre en lumière les principaux points de blocage qu'ils auront à surmonter d'ici à quelques semaines...

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