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ClimatEnergie & Environnement

EDF peut-elle disjoncter ?

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Dominique Pialot

Publié le 19 mars 2016 à 07:10

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Très endettée, l’entreprise publique doit néanmoins consentir de gigantesques investissements pour la maintenance du nucléaire et le développement de l’EPR à l’international. Pour y faire face, elle appelle à la rescousse l’État, tout à la fois son actionnaire et son régulateur. Et pour la première fois de son histoire, elle affronte une transition sous haute tension.

Voilà une entreprise que l'on pensait inaltérable et éternelle. Et voilà qu'on la découvre mortelle. Dans la tourmente que traverse EDF, son PDG Jean-Bernard Lévy, nommé en novembre 2014 à la tête du premier électricien mondial qui fête cette année ses 70 ans, affiche une sérénité à toute épreuve. Mi-février, il se montre rassurant lors de la présentation de résultats sous pression aux investisseurs et à la presse. On est pourtant quelques semaines seulement après la sortie humiliante de l'entreprise, encore publique à 84,5 %, de l'indice CAC 40 - à la suite du dévissage de 56 % en un an de son cours de Bourse. Le résultat net affiche un repli de 68 % en 2015, à 1,18 milliard d'euros, et l'endettement enregistre un record, à 37 milliards. À cette occasion, la déclaration de Jean-Bernard Lévy concernant l'absence de tout projet de fermeture de centrales nucléaires dans les dix prochaines années - autre que celle de deux réacteurs pour compenser la mise en service de l'EPR de Flamanville, prévue fin 2018 -, relance pourtant la polémique sur la faisabilité de la transition énergétique en France.

Quelques jours plus tard, la ministre de l'Écologie, des Transports et de l'Énergie, Ségolène Royal elle-même, lui apporte un soutien appuyé en se disant prête à donner son feu vert à une prolongation de dix ans de la durée de vie des réacteurs français - sous réserve de l'autorisation de l'autorité de sûreté nucléaire - avant d'annoncer un nouveau report de la présentation de la programmation pluriannuelle de l'énergie. Les mauvaises nouvelles qui s'enchaînent depuis plusieurs semaines et l'inquiétude grandissante quant à la situation financière de l'entreprise ne sont certainement pas étrangères à ces tergiversations.

40 % des investissements dédiés au grand carénage

Jean-Bernard Lévy se refuse à parler de « mur d'investissement » au motif qu'il s'astreint d'ores et déjà à une cure d'austérité et à une discipline de fer pour en diminuer le montant d'une année sur l'autre. Mais l'électricien fait face à des dépenses qui semblent à beaucoup d'observateurs tout à fait incompatibles avec son endettement. À commencer par celles, estimées « incontournables » et d'ailleurs votées par le conseil d'administration, du grand carénage, qui englobe la maintenance du parc de centrales et les travaux nécessaires à leur prolongation. L'électricien les évalue à quelque 50 milliards entre  2014 et  2025.

Cette enveloppe, de 5 milliards plus basse que sa première estimation, ne représente pas moins de 40 % de ses investissements annuels, mais elle est très inférieure à celle calculée par la Cour des comptes, qui l'évalue à 100 milliards d'ici à 2030. Parmi les dépenses tout aussi inévitables que devra consentir l'entreprise publique (aux côtés des autres exploitants nucléaires français, Areva et le CEA) figure le financement de Cigeo, le centre de stockage industriel géologique des déchets radioactifs de Bure (Haute-Marne). Son coût estimé n'a cessé de grimper pour atteindre près de 33 milliards, selon l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), mais la ministre de l'Écologie a pour sa part plafonné par arrêté l'enveloppe à 25 milliards. Ajoutons pour faire bonne mesure le rachat de la branche réacteurs d'Areva, pour un montant de 2,5 milliards d'euros dans le cadre du plan de sauvetage du « fleuron » du nucléaire français en déconfiture.

Pour faire face à ces investissements, l'électricien va réexaminer sa « trajectoire financière », nous explique le PDG d'EDF, et étudier la cession de ses centrales électriques à combustibles fossiles hors de France, ainsi que de participations minoritaires, telle que celle qu'il détient dans l'américain Constellation.

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Hinkley Point suspendu aux engagements de l'État

Mais ce n'est pas ce qui lui permettra de financer le projet britannique de Hinkley Point, qui focalise toute l'attention depuis la démission fracassante du directeur financier Thomas Piquemal, le 7 mars dernier. EDF n'étant pas parvenue à trouver d'autres coinvestisseurs que le chinois CGN qui en financera un tiers, il doit prendre en charge les deux tiers du projet, évalué à 18 milliards de livres (24 milliards d'euros). Malgré la « subvention » accordée par le gouvernement britannique sous la forme d'un prix d'achat garanti sur trente-cinq ans à un niveau (92,50 livres sterling/MWh, soit 120 euros) deux à trois fois supérieur au prix de marché, le « morceau » risque d'être un peu trop gros à absorber au regard de la situation financière de l'entreprise. D'autant plus que la marge de manœuvre octroyée par ce prix d'achat dépend des coûts réellement engagés par EDF. Et, sur ce point, on ne peut pas dire que la dérive des calendriers et des enveloppes budgétaires des EPR en cours de construction à Flamanville (passé de 3 à 10,5 milliards d'euros) ou en Finlande (de 3 milliards à plus de 9 milliards et au moins neuf ans de retard) incite à l'optimisme.

De son côté, le gouvernement français a plusieurs fois réaffirmé l'intérêt de Hinkley Point pour EDF, et confirmé son soutien et sa confiance à son dirigeant. Mais celui-ci vient de lui en demander des preuves. Dans une lettre adressée aux salariés de l'entreprise, Jean-Bernard Lévy explique : « Nous négocions actuellement avec l'État pour obtenir des engagements de sa part nous permettant de sécuriser notre situation financière », avant d'ajouter : « Il est clair que je n'engagerai pas EDF dans ce projet tant que ces conditions ne seront pas réunies. »

De l'État stratège au simple actionnaire

Au-delà de ce projet dont le gigantisme cristallise les difficultés de l'entreprise, le plus inquiétant reste à venir. En effet, si l'effondrement des prix sur le marché de gros (- 30 % en un an) est en partie responsable de ses difficultés, son effet reste limité dans ses comptes 2015, grâce à des ventes couvertes par des contrats à terme négociés à des prix supérieurs. Mais il se fera sentir plus nettement à partir de 2017, d'autant plus que rien n'indique une remontée des prix dans la situation actuelle de surcapacité qui concerne l'Europe tout entière.

Dès lors, l'entreprise n'a d'autre recours que de se retourner vers l'État, à la fois son actionnaire (très) majoritaire et le régulateur du marché sur lequel elle évolue. Née de la planification et de la centralisation de mise après-guerre, au même titre que GDF-Suez ou Areva, EDF a longtemps opéré en situation de monopole. Mais l'irruption des mécanismes de marché - à la faveur de la dérégulation progressive imposée par Bruxelles, qui lui a d'ailleurs valu de perdre ces derniers mois 30 % de sa clientèle « entreprises » -, montre à quel point l'entreprise est mal armée pour y faire face. Tandis qu'elle procédait à une séparation juridique entre ses activités amont (RTE) et aval (ERDF), l'État cessait peu à peu de jouer son rôle de stratège pour ne conserver que celui d'actionnaire. L'entreprise et l'État sont aujourd'hui prisonniers du compromis historique (d'aucuns parleraient de mythe) d'un nucléaire assurant l'indépendance énergétique aux prix les plus compétitifs d'Europe.

La transition énergétique, victime collatérale

L'actionnaire, dont la Cour des comptes dénonce dans un récent rapport une stratégie « prudente » et « peu offensive » et une préoccupation majeure « que le groupe continue à servir un dividende substantiel », a pour la première fois cette année renoncé au versement de ses dividendes en cash pour des actions, permettant à l'entreprise d'économiser 1,8 milliard. Il a également donné son feu vert au principe d'une privatisation partielle de RTE. Mais le régulateur se montre moins souple quant aux tarifs pour les particuliers : la ministre de l'Énergie entend en limiter la hausse à + 0,5% cette année, très loin des 8 % demandés par Jean-Bernard Lévy.

En revanche, l'État se refuse à charger un peu plus sa barque en imposant à l'entreprise publique les restructurations qu'entraînerait la fermeture des 17 à 20 réacteurs préconisée par la Cour des comptes pour abaisser la part du nucléaire à 50 % de la production électrique en 2025. Ce faisant, il renonce de facto à mettre en œuvre la transition énergétique telle qu'elle a été dessinée par le président de la République et inscrite dans la loi à l'issue d'un débat de deux ans, et notamment à faire aux énergies renouvelables la place qui leur est officiellement dévolue dans ce cadre.

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Ce ne sont pas les projets de EDF, qui parie sur la réalisation d'un nouvel « EPR optimisé » pour commencer à remplacer ses premiers réacteurs âgés de 50 ans à compter de 2028, qui vont aider à redresser la barre. Un EPR qui, pour être compétitif face aux renouvelables ou au nucléaire russe, coréen ou chinois, devra être deux fois et demie moins cher que Flamanville ou Hinkley Point... Souhaitons à ses successeurs la même sérénité dont fait preuve aujourd'hui l'impassible monsieur Lévy.

Dominique Pialot

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