Majors pétrolières : les investisseurs veulent échapper à l’« effet Kodak »

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Au-delà d'un mix énergétique moins émetteur, Total se fixe pour objectif de réinventer ses relations avec l'ensemble de ses clients partout dans le monde, de coller aux nouveaux modes de consommation énergétiques, d'adopter la digitalisation et de s'adapter aux tendances de fonds telles que l'urbanisation.
Au-delà d'un mix énergétique moins émetteur, Total se fixe pour objectif de réinventer ses relations avec l'ensemble de ses clients partout dans le monde, de coller aux nouveaux modes de consommation énergétiques, d'adopter la digitalisation et de s'adapter aux tendances de fonds telles que l'urbanisation. (Crédits : Reuters)
A l’occasion des assemblées générales qui se tenaient cette semaine, des fonds d’investissements et des banques ont tenté de faire pression sur les majors pétrolières pour obtenir plus de transparence sur leur exposition au risque climatique et une inflexion de leur stratégie compatible avec une hausse des températures limitée à 2°C conformément à l’Accord de Paris adopté lors de la COP21. Total s'est distingué de ses concurrents Shell, Chevron et Exxon.

Dans le dernier « Cash Investigation» diffusé le 24 mai, un porte-parole de Total affirmait à une Elise Lucet plus que sceptique que la déclaration de son PDG Patrick Pouyanné, indiquant lors d'une conférence passée que le scénario du groupe tablait sur une hausse des températures plus proche de 3,5°C que de 2°C, s'inscrivait dans un passé révolu. Sur le papier au moins, la feuille de route présentée le jour même en assemblée générale semble lui donner raison. Fondée sur un scénario de l'Agence internationale de l'Energie à l'horizon 2035, elle vise un avenir à 2°C.

A l'inverse de Shell, Chevron et d'Exxon, qui tenaient elles aussi leur assemblée générale cette semaine, Total semble avoir convaincu des investisseurs de plus en plus préoccupés par l'exposition au risque climatique des entreprises.

Un développement accéléré des renouvelables

Dans un entretien publié en introduction à cette feuille de route, Patrick Pouyanné reconnaît que les 20 prochaines années seront décisives pour construire une économie bas carbone compatible avec un développement économique et social. Il rappelle la mission première de l'entreprise à ses yeux : fournir des solutions énergétique sûres et abordables au plus grand nombre de consommateurs possible tout en maîtrisant la consommation et les émissions. Ce qui passe par une amélioration de l'efficacité énergétique, l'optimisation du mix d'énergies fossiles et un développement accéléré des énergies renouvelables.

Tablant sur une hausse de la demande en électricité plus rapide que celle de la consommation globale d'énergie, Patrick Pouyanné souligne notamment le rôle du solaire, où il se positionne déjà en troisième position de fabricant grâce à sa filiale SunPower, mais où il affiche également des ambitions dans la production d'électricité ainsi que dans le stockage, comme l'illustre sa récente OPA amicale sur Saft pour 950 Mds€. Mais, pour le transport (notamment aérien et maritime) il n'oublie pas non plus les biocarburants dont il est producteur depuis plus de 20 ans, et auxquels sera dédiée la raffinerie de la Mède en France. Le pétrolier n'exclut pas non plus de mettre un pied dans l'éolien terrestre dont il est jusqu'à présent absent.

Résilience à un prix du pétrole bas et un CO2 plus coûteux

Cependant, il insiste sur la part importante (près de 50%) que représenteront toujours à l'horizon 2035 le pétrole et le gaz. Ce dernier, qui représente déjà la moitié des réserves et de la production  de Total, devrait croître encore. De façon générale, la résilience à des prix du pétrole bas et des cours du CO2 élevé sera un critère important que le groupe utilisera pour sélectionner ses investissements dans les prochaines années.

Au-delà d'un mix énergétique moins émetteur, Patrick Pouyanné se fixe pour objectif de réinventer ses relations avec l'ensemble de ses clients partout dans le monde, de coller aux nouveaux modes de consommation énergétiques, d'adopter la digitalisation et de s'adapter aux tendances de fonds telles que l'urbanisation.

Se prévalant d'un positionnement historique d'énergéticien proche de ses clients, le pétrolier prévoit notamment d'enrichir son offre de services de maîtrise de l'énergie auprès des sites industriels, en plus de solutions hybrides faites de pétrole ou gaz associés à des renouvelables.

Cet entretien reflète le contenu de la feuille de route présentée par Total, bien reçue par les investisseurs et notamment saluée par Hermes, un fonds regroupant 42 clients dont CalPERS et le français ERAFP (Établissement de retraite additionnelle de la fonction publique) représentant plus de 2000 milliards de dollars d'actifs sous gestion.

 Pas d'expert du climat au board d'Exxon ou Chevron

Les propos de Patrick Pouyanné tranchent avec ceux du PDG du néerlandais Shell. Lors de sa propre AG la veille, ce dernier avait en effet mis en garde contre un développement trop rapide des énergies renouvelables, susceptible de nuire à son activité actuelle, et ré-affirmé la nécessité pour le secteur de poursuivre ses investissements massifs dans l'exploration et l'exploitation en dépit des enjeux climatiques. De leur côté, les fonds de pension publics américains et britanniques, soutenus par de gros actionnaires comme le fonds souverain de Norvège ainsi que les banques européennes BNP Paribas, Natixis et HSBC ou encore les assureurs Axa et Aegon, ont reçu un accueil en demi-teinte de la part des américains Chevron et Exxon. Ce dernier fait par ailleurs l'objet de poursuites de la part du procureur général de New York, pour avoir dissimulé depuis des dizaines d'années, des conclusions sur la réalité du changement climatique et le rôle qu'y jouent les énergies fossiles. Si les votes en faveur de leurs propositions ont progressé par rapport aux années précédentes, celles demandant l'évaluation de l'impact financier des politiques publiques environnementales sur leur activité à la suite de l'accord de Paris, la nomination d'un expert climatique au Conseil d'administration, ou le respect des 2°C,  n'en ont pas moins été rejetées par les actionnaires.

Pour Anne Simpson, du fonds californien CalPERS, qui détient pour un milliard de dollars d'actions Exxon, "des entreprises comme Exxon et Chevron s'accrochent à des  postulats d'un autre temps. C'est leur "moment Kodak", a-t-elle ajouté en référence au sort de l'entreprise qui, un temps à la pointe de l'innovation en matière de photographie, a disparu pour n'avoir pas su prendre le virage du numérique. "Si elles veulent toujours être dans la course d'ici 30 ans, elles doivent comprendre que les choses changent."

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