Stratégie énergétique : l’Allemagne maintient le même cap qu’avant la guerre en Ukraine

Face à la double urgence de la guerre en Ukraine et de la crise climatique, la nouvelle coalition allemande a présenté mercredi son projet de développement accéléré des énergies renouvelables, qu’il considère « nécessaires pour garantir la souveraineté nationale ». Mais plusieurs questions restent en suspens, notamment sur la faisabilité d’un tel programme, alors que le pays reste englué dans les hydrocarbures malgré ses investissements massifs dans l'éolien et le solaire. Explications.

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« Il s'agit du plus grand changement législatif en matière de politique énergétique depuis des décennies », s'est ainsi félicité le ministre de l'Économie et du Climat, Robert Habeck (Verts) lors d'une conférence de presse à Berlin.
« Il s'agit du plus grand changement législatif en matière de politique énergétique depuis des décennies », s'est ainsi félicité le ministre de l'Économie et du Climat, Robert Habeck (Verts) lors d'une conférence de presse à Berlin. (Crédits : POOL)

Arrivée au pouvoir il y a quelques mois seulement, la nouvelle coalition allemande (SPD, Verts et Libéraux) a du pain sur la planche. Car entre-temps, l'arrivée de la guerre en Ukraine a au mieux fragilisé, au pire fait voler en éclats, une partie des politiques menées outre-Rhin depuis plusieurs décennies. Y compris dans le domaine de l'énergie, alors que l'immense dépendance du pays aux hydrocarbures russes, nécessaires pour faire fonctionner son économie, est apparue aux yeux de tous.

Conscient de « l'urgence » de s'en défaire, le gouvernement ne compte cependant pas opérer de tournant majeur. Mais entend accélérer dans la stratégie d'« Energiewende » déjà entamée sur le territoire depuis près de vingt ans, qui consiste à investir abondamment dans les renouvelables en sortant progressivement du nucléaire, puis in fine des combustibles fossiles. Mercredi, l'exécutif a ainsi publiquement confirmé son objectif ambitieux, déjà présenté à la fin de l'année dernière, d'atteindre 80% de renouvelables dans le mix électrique allemand d'ici à 2030 - contre 65% auparavant. Soit un quasi doublement de la part de ces sources d'énergies peu carbonées en moins d'une décennie, étant donné que ce chiffre s'élevait à 42% en 2021.

« Il s'agit du plus grand changement législatif en matière de politique énergétique depuis des décennies », s'est ainsi félicité le ministre de l'Économie et du Climat, Robert Habeck (Verts) lors d'une conférence de presse à Berlin.

L'intérêt public des renouvelables inscrit dans la loi

Concrètement, l'exécutif souhaite donner un coup de fouet à l'installation d'éoliennes et de panneaux photovoltaïques, afin de garantir l' « indépendance énergétique » de l'Allemagne. D'abord, ceux-ci seront considérées dans la loi comme étant « d'intérêt public » et servant « la sécurité publique », puisque « les énergies renouvelables sont désormais devenues un enjeu de sécurité nationale », souligne le plan de 500 pages décomposé en six lois.

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Niveau production, les ordres de grandeur restent globalement les mêmes que ceux présentés en janvier par Robert Habeck, puisque les éoliennes terrestres devront toujours occuper à terme « 2% de la surface » du pays, contre moins de 1% disponible à cette fin actuellement. Et ce, en assouplissant certaines règles d'installation, étouffées par trop de « bureaucratie ». Ainsi, 10 GW pourraient être ajoutés par an, selon le texte, « de sorte qu'un total d'environ 115 GW d'énergie éolienne devrait être installé en Allemagne en 2030 », contre 56,1 GW aujourd'hui.

Quant à l'énergie solaire, elle sera « obligatoire pour les nouvelles constructions commerciales », et deviendra « la règle pour les nouvelles constructions privées ». Concrètement, les taux d'expansion seront portés à un niveau de 22 GW par an, soit 4 fois plus que la moyenne actuelle, de sorte que d'ici à 2030, un total d'environ 215 GW de capacité solaire puisse être installé en Allemagne (contre 54 GW en 2021). Au global, l'ensemble de la loi sur les sources d'énergie renouvelables sera révisée afin que les énergies renouvelables puissent être développées « avec la dynamique nécessaire ».

Résistances internes

Il n'empêche que tout n'est pas gagné. Car, en plus de résistances locales, un débat interne secoue le parti écologiste allemand au sujet de l'impact d'un développement massif de ces infrastructures sur l'environnement.

« Il y a des arbitrages à faire entre, à quel point aller vite pour le climat, et lentement pour protéger la biodiversité [...] L'appareil du parti des Verts se divise entre deux grandes lignes, les « fondamentalistes » et les « pragmatiques », précisait à La Tribune en janvier Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l'Institut Jacques Delors.

Le bât blesse notamment sur l'implantation d'immenses parcs éoliens, qui nécessitent, pour certains, de mener des études poussées afin d'éviter notamment une surmortalité des oiseaux et des chauve-souris, qui peuvent être heurtés par les pales. Conscient des divisions sur le sujet, Robert Habeck avait reconnu en début d'année que ces nouvelles installations pouvaient susciter la contestation, et appelé à la « coopération du plus grand nombre ».

Les combustibles fossiles en appoint

Surtout, ce plan pose la question de la place réelle qu'occuperont les énergies fossiles dans le mix futur. Car, alors que le chancelier, Olaf Scholz (SPD), a réitéré hier son opposition au décalage de la sortie du nucléaire pour aider à réduire la dépendance aux ressources russes, les renouvelables risquent de ne pas suffire à stabiliser le système électrique, du moins à court et moyen termes. En effet, contrairement à l'atome et aux hydrocarbures, ces sources d'énergie bas carbone sont intermittentes à l'échelle d'une journée, et restent non pilotables (une énergie est dite pilotable si elle permet de fournir de l'électricité bas carbone sans variation liée aux conditions météorologiques ou géographiques). Résultat : selon l'Agence fédérale des réseaux allemands, au gré des mois, des jours et des heures, l'électricité qui en est issue peut actuellement satisfaire entre 10 % et 100 % des besoins en énergie immédiats du territoire.

Ainsi, même si le pays a massivement investi dans les renouvelables - bien plus que la France -, ce qui s'est traduit par leur progression spectaculaire dans le mix électrique (de 7% en 2000 à 42% en 2021), la part du charbon flirte toujours aujourd'hui avec les 25%, contre 13% en moyenne dans l'Union européenne.

Le charbon pourrait profiter de la guerre

Et la crise internationale actuelle pourrait empirer ce phénomène. En effet, alors que l'Allemagne cherche à se défaire du gaz russe pour produire ses électrons, le chancelier Olaf Scholz a affirmé fin février que Berlin cherchait à constituer une réserve de charbon, nécessaire en appoint des renouvelables. Et que les autorités pourraient ainsi décider d'accroître l'extraction de lignite sur le territoire, pourtant le combustible fossile le plus polluant de tous.

D'autant qu'un éventuel embargo européen sur le charbon, le pétrole et le gaz russe pourrait encore accroître ce risque - même si l'Allemagne risque de bloquer le processus, étant donné que le gouvernement affirme toujours qu'il est impossible de se passer du gaz « pour le moment ». Car si les approvisionnements en hydrocarbures venaient à être stoppés afin de faire plier Vladimir Poutine, les Etats qui en sont les plus dépendants pourraient être tentés de compenser les pertes en gaz par l'achat de davantage de charbon thermique, dont le marché mondial est bien plus flexible, afin de produire l'électricité dont ils ont besoin.

Construction de centrales à gaz

Reste que, pour l'heure, l'Allemagne maintient coûte que coûte son objectif de sortir de la roche noire « si possible » d'ici à 2030. Un engagement qui implique de construire « des centrales à gaz modernes, afin de couvrir les besoins croissants en électricité et en énergie au cours des prochaines années à des prix compétitifs », a récemment expliqué l'exécutif. Or, ces centrales thermiques, si elles polluent moins que le charbon, restent bien plus émettrices de gaz à effet de serre que les réacteurs nucléaires.

Pour les alimenter, le pays entend ainsi mettre au point des terminaux méthaniers, ces infrastructures portuaires capables d'accueillir du gaz sous forme liquide, en provenance, par exemple, des Etats-Unis. Avant, dans un horizon plus lointain et dont les contours restent flous, de pouvoir s'appuyer sur le biométhane issu de la fermentation des déchets, ou encore sur l'hydrogène produit par électrolyse de l'eau, grâce au boom des renouvelables.

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Commentaires 5
à écrit le 08/04/2022 à 13:33
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Si Vladimir decide de couper le gaz et le petrole, tout s'arretera. Il peut le faire......En ce cas, l'europe ne sera plus rien sans le moteur germanique.

à écrit le 08/04/2022 à 8:43
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une transition, c'est 30 ans, pas six mois, meme si ca plait pas aux khmers verts; et si apres le mix n'est pas bon, on en reparle; miam, toutes ces batteries qui feront dependre l'europe de la chine a la place de la russie, ca fait envie

à écrit le 07/04/2022 à 19:13
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Et en France on en est encore à faire des recours judiciaires sur l’éolien .. les allemands seraient ils plus matures que les français ? Apparemment …

le 08/04/2022 à 7:34
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L'exemple Allemand prouve que l'éolien et le solaire ne peuvent être que des compléments. Seul le nucléaire peut apporter aux pays du nord l'énergie nécessaire. Mais pas forcément par des centrales à l'uranium comme aujourd'hui. Les chinois font des ...

à écrit le 07/04/2022 à 19:03
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"Face à la double urgence de la guerre en Ukraine et de la crise climatique" : Quelle phrase stupide. La crise climatique n'est pas une urgence

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