« Poma ne pourra vivre que par l’innovation » (Jean Souchal, président du directoire)

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Jean Souchal est président du directoire de Poma depuis août 2010.
Jean Souchal est président du directoire de Poma depuis août 2010. (Crédits : Poma)
INTERVIEW. Malgré une année « traumatique » pour le fabricant isérois de transport par câble, le président du directoire de Poma estime avoir donné une « crédibilité » au téléphérique. Pour les années à venir, Jean Souchal mise, au-delà des applications urbaines, sur la recherche et le développement.

LA TRIBUNE: Après avoir subi une perte d'activité de 15 à 20% en 2020, quelles sont vos perspectives pour 2021 ?

JEAN SOUCHAL: La fermeture des remontées mécaniques a été un coup d'épée terrible. Elles représentent un tiers de notre activité, si bien que nous avons perdu 30% de chiffre d'affaires en 2020. C'est un vrai traumatisme, sachant que l'on n'y voit toujours pas clair...

Présents dans plus de 90 pays, nous nous trouvons dans une situation éprouvante mais non-mortelle sur laquelle nous devons rebondir. Sachant que ce n'est pas le moment de nous tuer, nous avons préféré placer l'ensemble des 850 employés français en activité partielle pour 20 à 40% de leur temps de travail.

Le contact et la proximité avec nos clients nous manque aussi, d'autant qu'en 2019, nous avons réalisé 70% de notre chiffre d'affaires (480 millions d'euros) à l'export. Même si deux tiers de nos équipes se trouvent ici en Auvergne-Rhône-Alpes, nous avons des grosses équipes locales en Asie, en Amérique du Sud, en Russie, à Pékin, dans le Colorado ou dans le Caucase qui nous ont permis de continuer à avoir de l'activité.

Vous avez notamment résisté à la crise sanitaire grâce à une diversité d'activités assez importante. Concrètement, à quoi ressemble l'entreprise Poma aujourd'hui ?

Depuis 1936, notre activité historique, c'est le ski. Cette histoire est la force de Poma. Nous avons également des applications de transport à câble beaucoup plus tournées vers le tourisme, avec à notre actif la Muraille de Chine ou la Canopée au Costa Rica, et plus récemment le téléphérique au sein du zoo de Beauval. Cela représente environ 20% de notre chiffre d'affaires.

Par ailleurs, Poma a une activité de transport urbain, à l'image de ce que nous préparons à Toulouse. Mais ce n'est pas nouveau. Nous avons déjà fait beaucoup de choses par exemple en Algérie, l'un des premiers pays au monde du transport urbain par câble, où nous avons même une co-société avec l'État algérien pour assurer l'exploitation des lignes. Pour nous, le gros renouveau à travers cette application a eu lieu à la fin du siècle dernier avec Medellín, en Colombie, qui a véritablement lancé cet usage urbain du transport par câble. Cette part pèse aussi pour 20% de notre activité.

Nous avons également une activité dans le monde de transport de matériaux. À Grenoble, nous avons notamment un téléphérique pour survoler l'autoroute afin de transporter du ciment Vicat. Un marché existe, tout comme il en existe un pour les navettes automatiques (Automated People Mover, Ndlr) qui nous intéresse beaucoup et pour lequel nous avons déjà réalisé 25 gros appareils dans le monde. C'est quelque chose que nous retrouvons souvent dans les aéroports pour faire la jonction entre deux points.

Enfin, il y a des choses très circonstancielles, comme la grande roue de Londres que nous avons réalisée pour l'an 2000, ou Las Vegas. Nous terminons actuellement celle de Dubaï qui mesure plus de 220 mètres de diamètre.

En 2015, vous avez mis un pied sur le marché de l'éolien terrestre. Est-ce toujours d'actualité ?

Nous avons l'avantage de pouvoir toucher à beaucoup de choses. Quand vous montez les gens en haut d'une station, puis que vous les descendez, vous récupérez de l'énergie que vous êtes capables de revendre à EDF. Donc, nous avons toujours été générateur d'énergie à un moment.

Quand nous avons développé un moteur lent, sans huile, sans réducteur, etc. qui prend directement la poulie qui tourne entre 20 et 30 tours par minute, nous nous sommes dit qu'en remplaçant la poulie par des pales, nous aurons une éolienne. C'est ce que nous avons fait.

Mettre un pylône à un endroit, c'est aussi notre métier. Nous venons de mettre en route en Guadeloupe un parc éolien par exemple, mais nous sommes un acteur tout petit sur ce marché. Nous installons environ 400 éoliennes par an dans le monde.

S'agissant de vos applications urbaines, le futur téléphérique de Toulouse est en chantier avec une mise en service prévue pour la fin de l'année 2021. Un autre est en cours à Grenoble. Où en sont plus généralement vos projets de transport par câble en France ?

Toulouse est en cours et pour Grenoble, les travaux devraient débuter en 2022. Il y a un autre projet qui est en cours, mais dont nous ne parlons pas beaucoup, à Saint-Denis sur l'île de la Réunion. Aujourd'hui en pleine construction, il y aura cinq tronçons de télécabines qui permettront une pleine mobilité.

Nous avons aussi Namur en Belgique, qui est en cours. Enfin, il y a plusieurs appels d'offres en cours en France comme à Ajaccio. Nous sentons bien que cette mobilité, en complément des autres solutions type tram ou bus à haut niveau de service (BHNS), présente un vif intérêt dans une pensée beaucoup plus globale d'intermodalité. En Europe, la France a pris beaucoup d'avance dans cette application.

Quid du groupement avec Eiffage et la RATP, lancé en novembre 2018, pour répondre à la demande de téléphériques en Île-de-France dans un contexte d'ouverture à la concurrence ?

Nous avons des projets actifs, notamment entre le pont de Sèvres de Boulogne-Billancourt et le centre commercial Vélizy 2 en passant par Meudon et Sèvres (Hauts-de-Seine). De même que ça bouge du côté du câble A Téléval qui devrait être le premier téléphérique d'Île-de-France entre Créteil et Villeneuve-Saint-Georges via Limeil-Brévannes et Valenton (Val-de-Marne). En attendant, nous espérons qu'il y en aura d'autres.

Comment vous positionnez-vous sur les ascenseurs valléens ?

La Suisse en a une très bonne culture et cela devrait arriver en France. Que ce soit pour aller à Courchevel ou à Saint-Gervais, cela relève de la transition écologique car permet d'enlever toutes les voitures, des touristes comme de ceux qui y travaillent.

Cela fait bientôt un an que les élections municipales et intercommunales ont eu lieu, les collectivités concernées faisant partie de vos principaux donneurs d'ordres. Comment se porte le marché dans l'Hexagone depuis ce scrutin, alors qu'un autre se rapproche, à savoir les élections régionales, autre collectivité à détenir une compétence sur les mobilités ? Comment voyez-vous le marché dans les cinq ans à venir ?

Je ne veux pas éluder la question, mais je pense que nous sommes plutôt dans un système qui évolue avec de vraies solutions déconnectées du débat politique. Aujourd'hui, il n'y a pas un seul territoire en France qui ne se demande pas comment améliorer la mobilité et notre travail à nous est de pousser les avantages de notre solution.

Quand il s'agit de passer au-dessus d'une rivière, d'une autoroute, d'une colline, quand il s'agit de monter, etc... En résumé, quand il s'agit de faire des choses là où les autres ne sont pas pertinents, c'est là où il faut qu'on pousse. Le futur téléphérique urbain de Toulouse est l'illustration de ces avantages.

Toutes les grandes métropoles en développement ont aujourd'hui intégré le plus que nous pouvons apporter. Mais bien évidemment nous sommes attentifs aux élections car l'organisation de la mobilité est aujourd'hui entre leurs mains et il n'y a plus les freins d'autrefois. Je pense que nous sommes au début de quelque chose.

Par notre travail, nous avons apporté une crédibilité à ce mode de transport, avec lequel nous sommes capables de transporter des milliers de personnes par heure. Mais nous devons rester créatifs face à des technologies dont l'intérêt n'est plus à démontrer et comme toutes les innovations, il y aura des évolutions.

Pour ne pas faire l'objet d'un rendez-vous manqué et rester à la pointe de ce mode de transport, comment alimentez-vous justement votre division R&D aujourd'hui ? Quelles sont vos marges de manœuvre ?

Il y a tout d'abord l'axe du confort de l'usager. Il faut que nous soyons capables d'offrir un voyage et pas simplement de transporter des gens car nous avons cet avantage d'être à l'extérieur. Cela comprend le wifi, la climatisation, le chauffage... Nos TER d'aujourd'hui et d'il y a vingt ans n'ont plus rien à voir et nous vivons la même chose, c'est évident.

L'autre axe est celui de la technologie, que nous ne voyons pas forcément au premier abord mais qui est tout aussi important pour nous. C'est le niveau de nuisance sonore, la motorisation pour diminuer le bruit et la consommation énergétique ou encore la résistance au vent. Nous devons continuer à travailler sur tout ce côté robustesse.

De la même façon qu'il y a du développement sur des choses simples, il y aura sûrement des innovations de rupture, mais je ne préfère pas en parler. La R&D représente aujourd'hui 5 à 6 % de notre chiffre d'affaires annuel et mobilise une quarantaine d'ingénieurs sur les 150 que nous comptons. Poma ne pourra vivre que par  l'innovation.

Qu'en est-il justement de l'hydrogène, qui fait l'objet de 7 milliards d'euros dans le plan de relance gouvernemental, et dont les industriels de la métropole grenobloise sont des spécialistes ?

Nous y travaillons déjà avec Air Liquide, à tel point que nous avons été les premiers à sortir une chenillette motorisée à l'hydrogène. Cette énergie va bien finir par arriver.

Comment vous positionnez-vous d'ailleurs sur le "Made in France" à l'heure de la relocalisation industrielle ?

En deux-trois ans, nous avons investi près de 26 millions d'euros. C'est très courageux de notre part et cela permet de fabriquer de beaux appareils, comme ceux livrés à Oulan-Bator en Mongolie.

En ce sens, la direction générale du Trésor du ministère de l'Economie, des Finances et de la Relance nous a aidés à avancer. Nous aurions pu partir en Roumanie ou ailleurs, mais nous ne l'avons pas fait.

Nous n'avons pas non plus de problème en Bourse, n'ayant que des actionnaires privés. Nous voulons être là dans cinq, dix et même quinze ans, ne serait-ce que pour les familles, les fournisseurs et les sous-traitants.

Lire aussi : Rossignol, Kässbohrer, Poma... pour les fournisseurs des stations de ski, le pire est à venir

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Commentaires
a écrit le 23/03/2021 à 17:14 :
L'innovation serait de faire tomber de la neige au 15 Novembre, puis régulièrement tous les mois, avec un pic en Février pour en avoir jusqu'au 15 Mars suffisamment.
C'est-à-dire....comme avant, dans les années 50/60, et sans canons à neige. Le transport par câble en station, c'est quasiment terminé.
Il y a pléthore d'équipements qui sont et seront de moins en moins utilisés. En montagne, la neige ce n'est plus suffisant. Il faut trouver autre chose et c'est pas gagné, surtout dans les stations "usines à touristes" où l'environnement est dégradé.
a écrit le 23/03/2021 à 12:09 :
Je ne comprend pas que les agglos de Lyon comme de Paris ne mettent pas en place un transport par cable superposé au périph !! ... un trajet circulaire avec un temps déterminé, insensible aux bouchons et à la météo !
Idem pour les trajets centre-ville / aéroport ...

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