Climat : quand les sciences sociales cherchent à nous rendre écolos sans qu'on le sache

Alors que les injonctions à consommer moins se multiplient dans le débat public, justifiées par la crise de l’énergie mais aussi par le dérèglement climatique, ces appels à la sobriété continuent de cristalliser les tensions. Et pour cause, ceux-ci touchent au cœur-même du quotidien des citoyens, déjà mis sous pression par les tensions inflationnistes. Pour y remédier et tenter d’instiller un changement dans les consciences, les sciences sociales s’emparent à leur tour du sujet. Analyse.

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(Crédits : Regis Duvignau)

C'est l'histoire d'un colibri qui va et vient entre les arbres, une goutte de ruisseau dans son bec, pour éteindre l'incendie qui ravage la forêt...encourageant les autres animaux à tenter de stopper eux aussi l'embrasement, chacun à leur échelle. Une version optimiste du fameux conte amérindien, aujourd'hui suranné tant il aura nourri les questionnements sur la responsabilité individuelle, et sur la nécessité de « faire sa part » dans la lutte contre le changement climatique, plutôt que de constater, inactif, la catastrophe en cours.

Loin d'être obsolète, le sujet revient aujourd'hui en force, amplifié par la crise énergétique qui secoue l'Europe. Car s'ils veulent économiser de l'électricité ou du gaz, les Français devraient penser aux écogestes, et ne pas « surutiliser leur climatisation », a récemment préconisé la ministre de la Transition écologique, Amélie de Montchalin. Ni même envoyer « un mail un peu rigolo à [leurs] amis, avec une pièce jointe », a renchéri son homologue à la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, il y a quelques jours.

Même le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, s'est récemment joint à la partie, invitant les Européens à diminuer le recours au chauffage et à la climatisation. Autrement dit, à globalement « consommer moins ». En vogue, le sujet imprégnait par ailleurs les discussions aux Assises européennes de la transition énergétique, qui se tenaient fin mai à Genève sur le thème...« moins pour plus ».

La culpabilisation est inefficace

Et pourtant, ces appels à la sobriété énergétique continuent de crisper les premiers concernés, déjà frappés par une inflation galopante. En témoigne, par exemple, la récente levée de boucliers face à la perspective d'un abaissement des limitations de vitesse sur l'autoroute de 130 à 110 km/h, évoquée en mai par la Première ministre, Elisabeth Borne. Ou encore le rétropédalage opéré fin 2021 par l'ancienne ministre du logement, Emmanuelle Wargon, après la vive polémique suscitée par sa critique du pavillon individuel, qualifié d' « impasse écologique, économique et sociale ». Autrement dit, malgré la prise de conscience toujours plus grande des citoyens sur le dérèglement climatique à venir, paradoxalement, « la logique du colibri est arrivée à sa limite, car beaucoup d'entre eux en ont ras-le-bol », note Sandra Hoibian, directrice du pôle Société du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc). A l'image de certaines versions du conte, dans lesquelles l'oiseau finit par mourir d'épuisement, incapable de sauver la forêt.

De fait, ces mesures et recommandations « touchent les gens dans leur quotidien, et menacent aussi bien leurs choix personnels que leur mode de vie », précise Colin Lémée, docteur en psychologie environnementale. En les culpabilisant, celles-ci « finissent même parfois par les braquer plutôt que d'enclencher une action », ajoute Sandra Hoibian. Et notamment les catégories sociales les moins aisées, déjà contraintes dans leurs choix économiques - à l'instar des Gilets jaunes -, voire, pour certains, en situation de précarité énergétique.

Coup de pouce mental

Dans ces conditions, certaines collectivités font preuve d'imagination. Et appellent à la rescousse les sciences sociales, afin d'aiguiller les comportements vers la bonne direction...sans pour autant les bousculer. Notamment par l'utilisation dans les politiques publiques du « nudge », ou « coup de pouce ». Située « entre liberté et contrainte », selon le Credoc, cette théorie issue des sciences comportementales, au croisement entre économie et psychologie, repose sur l'idée que des suggestions indirectes peuvent, sans forcer, influencer la prise de décision. Et ce, sans même que le citoyen ne s'en aperçoive, ou presque.

« Le principe est de jouer sur les biais cognitifs qui freinent le changement, comme l'attrait pour la conformité ou l'effet d'immédiateté. Par exemple, en apposant un balisage coloré sur le sol pour éviter que les gens ne se garent n'importe où, ou bien en disposant des fruits et des légumes en évidence devant les produits transformés à la cantine », développe Colin Lémée, qui s'est converti dans le conseil, notamment auprès des collectivités.

En plus des pouvoirs publics, le concept a même attiré l'attention des promoteurs immobiliers : à Paris, un immeuble baptisé Nudge doit être livré au deuxième trimestre de l'année 2023. Vendus par les sociétés Ogic et Cogedim, les 133 appartements de cette résidence construite en bois et en béton seront équipés de dispositifs censés favoriser la sobriété énergétique, comme des pommeaux de douche lumineux qui changent de couleur après qu'une certaine quantité d'eau a été consommée. « L'avantage, c'est que ça présente des résultats immédiats », souligne Colin Lémée.

Donner du sens aux efforts

L'inconvénient, c'est que ces « nudges verts », parfois critiqués pour leur démarche paternaliste, ne peuvent être suffisants afin d'enclencher un réel changement de mode de vie. « Si l'on veut que celui-ci soit profond, il doit absolument être accompagné d'un message pédagogique », poursuit Colin Lémée. Ainsi, pour enclencher le deuxième pas, d'autres mécanismes plus « traditionnels » restent nécessaires, s'accordent les experts, parmi lesquels la législation, l'incitation financière, l'exemplarité ou la sensibilisation.

Pour cette dernière, les sciences sociales s'intéressent notamment aux représentations que se font les individus du mode de vie « idéal ». « La publicité, par exemple, imprègne un imaginaire commun qui encourage souvent à la surconsommation. On peut se servir des mêmes ressorts pour jouer sur des émotions positives liées à la sobriété », explique Anaïs Rocci, sociologue à l'Ademe. Et ainsi « mettre en évidence des modes de vie alternatifs, dans lesquels les gens peuvent se projeter au quotidien », complète Colin Lémée. Par exemple, en simplifiant le circuit des transports en commun, ou en compensant le « retour positif immédiat » qu'offre la voiture individuelle par l'explication du bien-fondé d'un déplacement moins carboné.

Ce sont d'ailleurs sur ces « feedback positifs » que s'appuient les défis mis en place par les pouvoirs publics pour inciter à consommer moins, comme le DECLICS (Défi Citoyens Locaux d'Implication pour le Climat et la Sobriété), proposé dans certains logements depuis quelques années. « Ce type de challenge permet de donner du sens à ses efforts », note Anaïs Rocci. D'autant que « cette logique d'information sur son propre impact reste sous-exploitée », regrette Sandra Hoibian. Et d'ajouter que les ménages interrogés par le Credoc connaissent souvent mal « les effets de tel ou tel de leur comportement sur l'environnement ».

Une démarche loin d'être seulement individuelle

Reste que si des initiatives de ce genre foisonnent, elles ne doivent pas faire oublier que la sobriété ne peut reposer sur l'individu seul. « Celui-ci reste pris dans des logiques collectives. Sans offres matérielles, infrastructures et aménagements lui permettant d'adopter des pratiques plus vertueuses, autrement dit, sans alternative viable à son mode de vie actuel, la plupart ne changeront pas », avertit Anaïs Rocci.

Et pour cause, au-delà des barrières mentales, difficile d'imaginer devoir se passer de sa voiture quand l'offre de transports en commun reste insuffisante ou peu compétitive, et les pistes cyclables inexistantes. Ou encore, de s'entendre dire que l'étalement urbain artificialise les sols et nuit à la planète, au moment-même où les prix de l'immobilier en centre-ville atteignent des sommets, rendant ces biens inaccessibles au plus grand nombre. Pour sûr, sans accompagnement fort de l'Etat et des collectivités, ou en l'absence d'une juste répartition des efforts en fonction des moyens, les colibris seuls ne suffiront pas.

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Commentaires 7
à écrit le 20/06/2022 à 17:14
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Le grand principe, c'est arrêter de "pédaler dans la semoule" en nous maintenant dans -une politique de l'offre-, de ses indispensables publicités et innovations sans aucun progrés de civilisation!

à écrit le 20/06/2022 à 16:41
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Clim intérieure réglée à 22, piscine remplie (je rajoute 100 litres d'eau tous les 2 jours pour compenser l'évaporation). Allez y privez vous, moi je profite ! Vous ne me ferez pas culpabiliser.

à écrit le 20/06/2022 à 15:54
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J'économise tellement l'eau que je paie plus d'abonnement que d'eau (10-12m3/an), ça ne récompense pas mes efforts, le gaz pareil, -17% en passant de 18 à 17°C, ça ne fait que 50€ de moins par an, l'abonnement a tendance à augmenter année après année...

à écrit le 20/06/2022 à 14:56
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décidément en France nos décideurs on beaucoup de mal sur leurs réflexions et propositions pour faire évoluer notre comportemental dans un avenir énergétique plus sobre et moins polluant.La preuve : si vous changez de chauffage la PAC réversible a...

à écrit le 20/06/2022 à 14:55
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décidément en France nos décideurs on beaucoup de mal sur leurs réflexions et propositions pour faire évoluer notre comportemental dans un avenir énergétique plus sobre et moins polluant.La preuve : si vous changez de chauffage la PAC réversible a...

à écrit le 20/06/2022 à 14:48
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Je n'ai jamais eu de clim chez moi, je travaille à 15 minutes à pied de chez moi, et je ne doit pas être le seul dans ce cas là. Ce n'est certainement pas moi qui baisserait ma production de CO2

le 20/06/2022 à 16:00
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La consommation joue, si vous avez le 'régime' ananas, avocat, banane [ne pas se fier aux régimes, on reprend plus qu'on a perdu :-) celui-là je viens de l'inventer, qui veut le tester ?] le bilan CO2 est assez fort. Y a pas que le transport, dans le...

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