L'industrie du recyclage du plastique prend enfin son envol

Les projets industriels, notamment de recyclage chimique, se multiplient en France, soutenus par une demande croissante de plastique recyclé. Un chamboulement qui inquiète toutefois les collectivités locales et les entreprises déjà spécialisées dans le recyclage mécanique.
Giulietta Gamberini

9 mn

Aux yeux de l'exécutif, le développement du recyclage en France répond non seulement à un objectif environnemental, mais également stratégique, dans le cadre du renforcement de la souveraineté industrielle.
Aux yeux de l'exécutif, le développement du recyclage en France répond non seulement à un objectif environnemental, mais également stratégique, dans le cadre du renforcement de la souveraineté industrielle. (Crédits : DR)

Le lancement en France de deux gros projets industriels, annoncée le 17 janvier, en a été le signe le plus médiatisé. Le recyclage des déchets en plastique accélère en France, et contribue à l'ambition visant à réindustrialiser le pays.

Les groupes américain Eastman et québécois Loop - ce dernier associé au français Suez - ont promis d'investir respectivement 850 et 250 millions d'euros dans la construction de deux usines de recyclage chimique qui emploieront directement, à l'horizon 2025, quelque 530 personnes. Cela représente un quart des quelque quatre milliards d'euros apportés dans l'Hexagone par 21 entreprises étrangères dans le cadre de l'édition 2022 du programme d'attractivité du gouvernement "Choose France".

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La production de plastique recyclée en hausse de 12% par an

Et ce n'est, selon une étude publiée début janvier par Xerfi Precepta, qu'un début. Les experts de l'institut d'analyse économique prévoient en effet encore "une forte accélération des investissements industriels dans le secteur, avec près de 200 kt/an de capacités de production qui entreront en service en 2022 et 2023".

"La production tricolore de matières plastiques régénérées passera ainsi de 515 kt en 2021 à 810 kt en 2025, soit une progression de 12% par an", selon Xerfi.

L'institut cite des "projets d'ampleur" déjà annoncés par "des acteurs déjà en place", tels que le spécialiste français de la collecte et du recyclage Paprec ou le groupe pétrochimique irlandais Wellman. Il anticipe toutefois aussi l'arrivée massive "de nouveaux entrants, startups, pétrochimistes et fabricants de produits finis".

Un gisement de plus en plus accessible

Plusieurs facteurs expliquent ce rebond. Tout d'abord, les niveaux toujours très élevés de la consommation de plastique : malgré une baisse de 7,5% due à la contraction de l'activité des clients en raison de la pandémie, 4,5 millions de tonnes de plastique ont été consommées en France en 2020, selon des chiffres publiés le 10 juin par Plastics Europe et cités par Actu Environnement. Un gisement de plus en plus accessible aux recycleurs grâce à l'extension progressive du tri, qui en France, selon la loi, devrait couvrir l'ensemble des emballages dès cette année.

Ensuite, le plastique recyclé voit ses débouchés multipliés par l'importance accrue des préoccupations environnementales, chez les consommateurs et donc chez les metteurs sur le marché d'emballages ou d'autres produits en plastique. Ainsi, en 2020, malgré un recul de 150.000 tonnes des résines vierges incorporées dans les emballages, les ventes des résines recyclées ont crû de 8.000 tonnes dans l'Hexagone, en atteignant 188.000 tonnes, calcule encore Plastics Europe. Leurs prix sont de plus en plus compétitifs, à cause des cours du pétrole et du développement des tarifications du carbone.

Un enjeu environnemental et stratégique

Les pouvoirs publics soutiennent d'ailleurs le développement de débouchés pour le plastique recyclé. En 2019, une directive européenne a notamment fixé l'obligation qu'en 2025 les bouteilles en plastique incorporent au moins 25% de matière recyclée : un objectif que certaines marques de boissons ont d'ailleurs déjà annoncé vouloir dépasser, pour répondre aux attentes de leurs clients.

L'exécutif d'Emmanuel Macron promet en outre depuis le début du quinquennat "100% de plastique recyclé en 2025" : un objectif redéfini et précisé dans la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (dite loi Agec) promulguée en 2020.

Aux yeux de l'exécutif, le développement du recyclage en France répond en effet non seulement à un objectif environnemental, mais également stratégique, dans le cadre du renforcement de la souveraineté industrielle. Il bénéficiera ainsi de 300 millions d'euros du plan France 2030, selon un appel à projets lancé le 21 janvier par les ministères de la Transition écologique et de l'Industrie. L'objectif est de "faire émerger des acteurs innovants au sein de la filière" et de développer de nouvelles technologies. Les projets d'Eastman et de Loop en profiteront en partie, pour entre 5 et 10% de l'investissement global.

L'industrialisation du recyclage chimique

Ce développement de l'industrie du recyclage en France concerne en premier lieu le recyclage chimique, porté par Eastman et Loop. C'est d'ailleurs au "développement de nouvelles capacités industrielles de recyclage chimique ou enzymatique" qu'est consacré le premier volet de l'appel d'offre de France Relance.

Permettant une décomposition des polymères en monomères, puis leur recomposition en polymères, ce procédé permet d'obtenir des résines recyclées de meilleure qualité que le recyclage mécanique, qui repose sur le broyage ou l'extrusion de la matière. Si ce dernier est aujourd'hui majoritaire dans l'Hexagone comme dans le monde, à l'échelle européenne la France est déjà en l'avance dans le recyclage chimique, "avec de nombreux projets et une recherche très dynamique", constate Xerfi. D'ici 2023, elle devrait ajouter quatre usines d'une capacité totale de production de 90 kt/an aux deux déjà en service.

L'appel d'offre de France Relance comportera néanmoins aussi un deuxième volet consacré au recyclage mécanique. Il sera lancé "au second semestre" 2022, promet le gouvernement.

Des projets axés sur les plastiques difficiles à recycler

Le défi du recyclage est en effet d'une taille telle qu'il semble permettre aux anciens comme aux nouveaux acteurs de trouver leur place. L'usine française d'Eastman, qui selon le groupe américain devrait devenir "la plus grande usine de recyclage moléculaire de plastiques du monde", ne traitera en effet que 160.000 tonnes par an de plastique : soit moins de 10% des 4,5 millions de tonnes de plastique mis sur le marche en France chaque année, dont moins de 10% est déjà recyclé.

Certains des projets à venir se concentrent en outre sur des plastiques difficiles à recycler. Eastman promet d'utiliser sa technologie de recyclage du polyester pour traiter des "déchets qui sont actuellement incinérés". Loop, interrogé par l'AFP, affirme s'attaquer aux "PET blancs opaques des bouteilles de lait et d'autres déchets plastiques comme les barquettes alimentaires qui ne sont pas bien recyclés aujourd'hui". L'une des usines de recyclage chimiques prévues pour 2023 sera spécialisée dans le recyclage de films en PET, écrit Xerfi.

Syndifrais, l'organisation professionnelle des fabricants de produits laitiers frais, recense encore, parmi celles qui doivent s'implanter d'ici à 2025, plusieurs usines de recyclage chimique du polystyrène, utilisé dans les pots de yaourt et les barquettes. Un consortium d'industriels agroalimentaires réunissant notamment Lactalis, Yoplait et Bigard vient d'ailleurs de donner son accord pour financer partiellement l'amorçage de cette filière de recyclage, aujourd'hui pratiquement inexistante.

Le PET très convoité

Le chamboulement que va sans doute engendrer ce nouveau rebond de l'industrie du recyclage du plastique suscite toutefois aussi des craintes chez les collectivités locales et les entreprises spécialisées dans le recyclage mécanique, qui redoutent de se retrouver dépossédés des résines à plus forte valeur ajoutée. Depuis l'adoption de l'obligation d'incorporer 25% de plastique recyclée dans les bouteilles dès 2025, la plus convoitée est le polytéréphtalate d'éthylène (PET) clair, qui est la seule autorisée en France, une fois recyclée, à être utilisée dans les emballages alimentaires.

"Entre août 2020 et août 2021, ses prix ont ainsi augmenté de 62% sur un an pour atteindre 1.575 €/t", note Xerfi.

Les metteurs sur le marché des bouteilles ont ainsi déjà essayé de s'approprier un maximum de PET en 2019 en proposant, dans le cadre des discussions de la loi Agec, la mise en place d'un système de consigne qu'ils auraient directement géré, grâce à des machines situées dans les supermarchés, sans passer par les collectivités locales qui traditionnellement collectent ces déchets. L'opposition farouche de ces dernières a temporairement bloqué le dispositif, jusqu'à de nouvelles discussions qui devront avoir lieu en 2019.

Depuis, toutefois, la crainte de perdre la seule résine rentable, qui représente aujourd'hui plus de la moitié du plastique recyclé, et qui finance les autre flux, reste gravée dans les esprit. L'arrivée en France de nouveaux acteurs du recyclage fait redouter une concurrence encore plus aguerrie.

L'éco-conception en second plan

Les tensions sont accrues par la proposition du gouvernement de modifier la procédure d'agrément et le cahier des charges des éco-organismes de la filière des emballages ménagers, en leur attribuant désormais l'intégralité du flux de déchets aujourd'hui mal recyclés (dit "flux développement"). Il représente 700.000 tonnes sur le 1,1 million de tonnes d'emballages mis sur le marché français chaque année. L'objectif serait de créer la massification nécessaire pour en engager les projets industriels de recyclage.

Or, ce "flux développement "inclut des résines dont le recyclage mécanique est déjà techniquement possible et économiquement viable, comme le PET opaque et foncé, ainsi que d'autres plastiques pour lesquels les spécialistes des déchets ont investi dans des solutions de valorisation, déplore la Confédération des métiers de l'environnement (Fnade).

En rendant inutile la séparation des divers types de plastiques, un tel changement rendrait en outre obsolète les centres de tri de nouvelles génération dans lesquels les pouvoirs publics locaux ont déjà investi, à la demande du gouvernement, un milliard d'euros depuis trois ans. Malgré la promesse d'indemnités, cela les découragerait de futurs investissements, ajoute l'association de collectivités Amorce.

"Face à une telle révolution, l'Etat devrait au moins demander des garanties quant à l'atteinte des objectifs de recyclage affichés", estime le délégué général de l'association, Nicolas Garnier, qui dénonce une "économie circulaire à deux vitesses pour les metteurs sur le marché et les collectivités", ainsi qu'une "méconnaissance incommensurable" des divers gisements de déchets en plastique conduisant à l'absence d'un plan global. Il déplore également l'oubli de deux autres enjeux : "l'éco-conception et la régulation de la mise sur le marché des résines", qui pourraient réduire les besoins de recyclage.

Giulietta Gamberini

9 mn

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Commentaires 5
à écrit le 28/01/2022 à 21:11
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@blasé. Dans votre commentaire, vous arguez que le plastique n'est pas très écologique s'il est chauffer, nettoyer, séparer, rechauffer. Ce que vous fait remarquer Photo73, c'est que les alternatives écologiques n'existent pas, à l'exception du réemp...

à écrit le 28/01/2022 à 17:06
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Nous ne pourrons jamais nous passer de matières plastiques pour une infinité d'accessoires de la vie courante incluant le PC ou le téléphone portable avec lequel certains se feront un plaisir de me contredire. Il est donc judicieux de mettre au point...

à écrit le 28/01/2022 à 9:22
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Ben oui c'est sûr que chauffer le plastique, le nettoyer, le séparer, le réchauffer... c'est écologique.

le 28/01/2022 à 13:28
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Le verre n'est pas très écologique non plus, dans son usage (je n'achète du lait fermier qu'en bouteille verre sinon rien, mais c'est pas souvent). On fabrique du verre, fait un récipient, le remplit, le vend, on consomme le contenu, jette le flacon ...

le 28/01/2022 à 15:13
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Il ne dégage pas de gaz toxiques et je sais pas pourquoi tu viens me parler du verre alors qu'ici on parle du recyclage du plastique, bref... -_-

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