Les reportages sur Loos-en-Gohelle commencent généralement tous de la même façon. On y raconte le dévissage d'une population sinistrée, la noirceur des terrils et conséquemment la montée inexorable du Rassemblement National dans l'ancien bassin minier. À cela, il faut ajouter quelques images d'Épinal, quelques clichés bien pratiques sur les Ch'tis et leur mode de vie. « Quand ils viennent ici, les journalistes aiment souvent montrer des enfants qui toussent et des carreaux cassés. Et puis ils trouvent autre chose à raconter, un élan ! » raconte le maire de la ville, Jean-François Caron. Ce dernier, à la fois « maire-courage » et prophète du nouveau monde, fait figure d'icône locale. À bout de bras, depuis trois mandats, il défend sur son territoire une dynamique vertueuse inédite faisant de Loos-en-Gohelle un modèle si ce n'est un pôle d'attractivité. Le tout prenant la forme d'une méthode efficace et désormais si bien rodée qu'elle entraîne dans son sillage une population qui peinait jadis à croire en la politique. Aux dernières élections municipales, Jean-François Caron y a enregistré un score qui en dit long sur la pertinence de son bilan et son extraordinaire popularité : 81,5 % des suffrages recueillis, soit le plus haut score de la région. Une performance électorale inédite dans un moment de défiance et de crise économique...
En arrivant en ville, on ne voit qu'eux : les terrils, ces sombres montagnes de résidus issus de l'extraction minière. Un paysage si caractéristique qu'il fut celui choisi comme étape symbolique par Emmanuel Macron à l'occasion de son « itinérance mémorielle » dans l'Est et le Nord de la France, cent ans après l'armistice de 1918. Pour ce dernier, cela ne fait aucun doute, embrasser le passé minier constitue une manière d'avancer : « En haut de ce terril, on assume notre passé industriel, ouvrier, mais on voit aussi un territoire, ici à Loos-en-Gohelle, qui est en train de changer en profondeur. » Et le Président de la République, de poursuivre : « Il y a des élus courageux, des entreprises qui y croient. C'est un territoire où on invente un modèle de transition énergétique, des nouvelles industries, une nouvelle économie avec la possibilité de se projeter vers l'avenir. » C'est en effet une stratégie de sortie de crise qu'a mise en place l'équipe municipale depuis une génération maintenant. « Suite à la fermeture du dernier puits de mine en 1986, explique Margaux Essono, responsable de la conduite du changement à la mairie de Loos-en-Gohelle, la ville a dû rebondir et trouver les moyens de se réinventer. Ça s'est fait par ce qu'on appelle la stratégie de conduite du changement, c'est-à-dire une manière d'embarquer la population avec nous dans une dynamique de transition. Aujourd'hui, on essaie d'agir sur tous les sujets. On a une approche qu'on pourrait décrire de systémique. » Et l'on partait ici de loin, voire d'une situation que d'aucuns jugeaient désespérée ! Car au milieu des années 1980 intervient l'effondrement cruel : le principal employeur cesse son activité en laissant derrière lui un paysage irrémédiablement bouleversé, des eaux et des sols pollués, un chômage de masse et une population hagarde et alors incapable, le pense-t-elle, de se relever. Sous l'impulsion de Marcel Caron, père de l'actuel maire et figure historique du socialisme régional, Loos va alors écrire les premières pages de sa stratégie résiliente de transition. Ou comment passer du noir des terrils au vert de l'espoir et de la nature retrouvée. « Si on demande aux gens de se renier, ils ne peuvent pas se transformer, explique Jean-François Caron. Il faut donc leur donner le sentiment d'une fierté, raconter leur histoire, lui donner du sens. Moi, j'avais créé la Chaine des périls en 1988 (une association loi 1901 qui accompagne le développement durable de son territoire dont l'objet est la protection, l'animation et la valorisation des terrils et assimilés, NDLR). De son côté, mon père savait que Loos et ses lieux avaient une valeur. Au fil du temps, on a compris que cette valeur était majeure, qu'il était inenvisageable d'effacer cette histoire, d'en raser les lieux comme ça s'est fait partout ailleurs dans le bassin minier. Il y a des gens qui sont venus de Pologne, de Hongrie, du Maghreb pour travailler au fond de la mine. On ne va pas effacer ça, on ne va pas faire croire que ça n'a pas existé. » La transition commence donc ici, dans la volonté de patrimonialiser le paysage minier, jusqu'à le faire inscrire au patrimoine de l'Unesco en 2012. En faisant voisiner terrils et pyramides d'Égypte, le territoire et ses habitants retrouvent de la fierté et surtout de l'allant. Le maire poursuit : « La mine, les installations, je les voyais comme des monuments, des lieux de culture, de nature. Où l'on pouvait faire de l'activité physique, vélo, trail, parapente. C'était du ré-usage pour moi. » Dès les années 1980, la municipalité va développer une stratégie inédite : utiliser la culture et le travail de mémoire comme leviers de transformation du territoire. La narration qui s'instaure alors est en avance sur son temps : là où les gueules noires s'échinaient jadis, on fait désormais du théâtre, on rejoue et on exprime son identité. En parallèle, pour favoriser la ré-appropriation du patrimoine minier, un terril du centre-ville est reconverti en amphithéâtre de verdure, des plasticiens et des artistes développent la pratique du « land art » sur les terrils de la fosse 11/19. Un vaste changement de pratiques...