OPINION. Europe spatiale : le risque du renoncement
François Leproux
« Mario Draghi l'a rappelé : sans investissements massifs dans les secteurs stratégiques, l'Europe s'engage sur la voie du déclin. Dans le spatial, ce déclin serait rapide et irréversible » (François Leproux)
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OPINION. Europe spatiale : le risque du renoncement
L'Europe spatiale va entrer dans les prochains mois dans le money time. Quel sera son niveau d'ambition dans le spatial : soit rester dans la course en tête, soit renoncer. Par François Leproux, ingénieur dans le secteur spatial et auteur de « La nouvelle conquête spatiale : Quel avenir pour l'Europe face au NewSpace ? » et d'un essai sur le projet d'avion spatial européen Hermès.
En quelques années, l'enthousiasme qui animait décideurs, investisseurs et industriels autour du NewSpace européen a laissé place à un climat plus pesant. La phase d'expansion tous azimuts cède la place à une consolidation forcée, où les projets doivent désormais faire leurs preuves et trouver des clients. Ce tournant révèle les premiers signes d'une possible explosion de la bulle du NewSpace, avec un risque de désenchantement du spatial. Ce désenchantement est alimenté par des courants décroissants, désormais audibles jusque dans l'hémicycle, qui questionnent la légitimité de l'effort spatial au nom de priorités plus terrestres.
Il est nécessaire de clarifier et de recentrer les priorités, mais ce travail ne doit pas se traduire par un abandon d'ambitions. Car renoncer aux ambitions de puissance spatiale, notamment dans le vol habité, ne ferait qu'accélérer le décrochage européen.
Des signaux de lassitude
Cette lassitude était palpable aux dernières Assises du NewSpace, organisées à Paris en juillet 2025. Les acteurs de la filière s'accordent sur le fait que les entreprises du NewSpace français peinent, en dépit de démonstrations technologiques réussies, à passer le cap de l'industrialisation et à trouver des débouchés commerciaux récurrents (1). Les acteurs ont également regretté de voir le consortium en charge de la future constellation IRIS² dominé par les acteurs historiques, même si la Commission européenne promet de sous-traiter au maximum à des startup et PME. De plus, des annonces qui auraient dû provoquer un élan, tel le projet Vortex de Dassault Aviation (2) présenté comme au Salon du Bourget comme vecteur de puissance spatiale de premier rang, ont été accueillies avec prudence, voire scepticisme.
Les investisseurs et décideurs ne se laissent plus séduire par les promesses ambitieuses. Ils attendent des résultats tangibles. Ce réalisme est sain, mais dans un climat où les doutes s'installent, il peut rapidement se transformer en frein si l'on confond pragmatisme et repli. De plus, contrairement aux Etats-Unis, l´investissement prive reste limite en Europe, et le NewSpace est essentiellement porte par les états et les agences.
Le tournant politique français
En 2022, la France figurait parmi les plus fervents défenseurs d'un programme européen de vol habité autonome. Le président de la République, le directeur général de l'ESA et le président du CNES affichaient un discours clair : il fallait se doter de cette capacité. Mais l'exécutif, tout en soutenant l'idée, choisit de temporiser. Il voulait à la fois obtenir la validation d'un groupe d'experts mandaté par l'ESA et rallier les autres États membres, conditionnant ainsi l'engagement à un consensus européen.
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Ce choix a laissé le champ libre à d'autres urgences. La crise des lanceurs, aggravée par la guerre en Ukraine et la fin des Soyuz en Guyane, a imposé la priorité absolue de garantir un accès autonome à l'espace pour les satellites. L'Allemagne, peu enthousiaste et attachée à ses propres intérêts industriels et transatlantiques, a freiné l'élan. L'Italie, de son côté, multiplie les initiatives bilatérales avec les États-Unis, comme le développement du premier avant-poste habité lunaire par Thales Alenia Space pour l'ASI ou des négociations directes avec SpaceX (3).
C'est dans ce contexte fragilisé qu'intervient, en juin 2023, la dissolution de l'Assemblée nationale. La nouvelle configuration parlementaire, sans majorité, voit émerger un discours plus critique vis-à-vis du spatial. Arnaud Saint-Martin, élu député LFI et membre actif des commissions liées au secteur, proche de l'universitaire Irénée Régnauld, popularise le concept d'«astrocapitalisme » et critique l'alignement sur le modèle américain COTS/CCDev (4). Le narratif traditionnel du spatial — instrument de grandeur nationale — se voit par ailleurs concurrencé par une vision décroissante.
De l'élan à la démobilisation
Lors du sommet spatial de Toulouse, en février 2022, tout semblait aligné : appui politique, projets crédibles portés par des acteurs comme The Exploration Company ou Thales Alenia Space, et promesse d'un budget raisonnable. Puis, le rapport « Revolution Space » en 2023 a brouillé le message. En affirmant que l'Europe pouvait, avec des moyens limités, mener de front un programme habité en orbite basse, des missions robotiques ambitieuses et un programme lunaire habité, il a renforcé le décalage entre ambitions et réalité. Cette surestimation des capacités a contribué à la lassitude d'États déjà hésitants.
En outre, la multiplication des projets de micro-lanceurs illustre bien la tension actuelle. Il est sain et nécessaire que des acteurs privés innovent, comme l'ont montré les réussites techniques de HyPrSpace, Latitude, d'Isar Aerospace ou Rocket FactoryAugsburg (5). « Petit lanceur deviendra grand » et Ariane 6, quoique toujours nécessaire, ne suffira pas à elle seule. Mais le marché européen ne pourra pas absorber toutes les offres. L'ESA n'a retenu que cinq offres (MaiaSpace en France, Isar Aerospace et RFA en Allemagne, PLD Space en Espagne et Orbex au Royaume-Uni) (6). L'échec du premier vol d'Isar Aerospace est vécu comme un avertissement. Les agences doivent préparer la consolidation — via fusions ou rachats — pour éviter que les savoir-faire financés par des fonds publics ne disparaissent (7).
Dépendances
La dépendance de l'Europe spatiale aux États-Unis n'est pas une hypothèse : elle s'est confirmée à de multiples reprises ces dernières années. Lorsque ni Ariane 6 ni Vega-C n'étaient disponibles, l'Europe a dû confier à SpaceX le lancement de satellites Galileo. Lors des coupures de communication à Mayotte, c'est le service Starlink d'Elon Musk qui a permis de rétablir les liaisons (8). Pour maintenir sa présence en orbite basse après l'ISS, l'ESA envisage déjà d'acheter des sièges sur des capsules américaines, tout comme elle a construit une partie de ses ambitions lunaires autour du programme Artemis et de la station Gateway, sans garantie ferme de vols pour ses astronautes.
Or, avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et ses orientations imprévisibles, cette dépendance devient doublement risquée : elle n'est pas seulement stratégique et économique, elle est désormais politique. Les Européens peuvent se retrouver du jour au lendemain exclus ou relégués au second plan de programmes qu'ils contribuent pourtant à financer et à réaliser (9).
Souveraineté scientifique et soft power
La dépendance ne touche pas que le vol habité et les lanceurs. Elle limite aussi notre capacité à mener des missions scientifiques selon nos priorités : ExoMars suspendu au budget américain, Mars Sample Return tributaire de la NASA, et Artemis dont la place de l'Europe reste incertaine.
Pourtant, le vol habité reste un puissant levier de soft power. Les astronautes incarnent l'aventure et suscitent l'adhésion citoyenne, clé de la légitimité budgétaire des politiques spatiales. Même si, dans l'ordre des priorités, il vient après les télécommunications, l'observation de la Terre et la défense, il ne faut pas l'écarter : il agit à la fois sur la scène internationale et dans l'opinion publique.
Des réussites à capitaliser
Malgré les vents contraires, certaines entreprises prouvent que le NewSpace européen peut réussir : ThrustMe exporte sa propulsion électrique aux États-Unis (10), The Exploration Company séduit des clients institutionnels et privés avec sa capsule Nyx (11), Anywaves équipe en antennes des satellites américains (12), Space Cargo Unlimited se développe uniquement sur fonds privés. Ces succès montrent qu'un modèle hybride, associant soutien public et dynamique privée, peut fonctionner. Mais il doit être guidé par une vision claire, évitant la dispersion dans des projets redondants comme l'évolution cargo-LEO de Nyx et l'avion spatial Vortex.
S'inspirer des États-Unis est utile, mais adopter leur logique du « tout privé » serait une erreur. L'Europe doit bâtir un modèle hybride, garantissant un socle de commandes publiques, une feuille de route commune et une cohérence industrielle entre États. Le futur cadre réglementaire européen devra éviter de reproduire l'effet RGPD, où des normes bien intentionnées ont affaibli la compétitivité face aux concurrents étrangers (13).
L'heure de vérité
Mario Draghi l'a rappelé : sans investissements massifs dans les secteurs stratégiques, l'Europe s'engage sur la voie du déclin. Dans le spatial, ce déclin serait rapide et irréversible. Sur le vol habité, la France ne devrait pas s'interdire de coopérer avec des partenaires extra-européens fiables, comme l'Inde, avec qui elle entretient déjà une coopération active. Mais dans le contexte politique et économique actuel, l'Europe doit éviter toute dispersion : concentrer ses efforts, prioriser, et s'assurer que chaque euro investi renforce sa souveraineté.
Nous pouvons encore choisir : être acteurs de la nouvelle ère de l'exploration humaine, garantir notre autonomie scientifique et industrielle, inspirer les générations futures... ou devenir de simples passagers dépendants des ambitions d'autres puissances. Le temps des rapports est passé. Le moment est venu d'agir, ou de renoncer.
(1)Le spatial français veut décoller ! La création d'un Centre National de l'Espace est proposée, Clubic, 08/07/2025 (2) Bourget 2025 : Dassault dévoile Vortex, son avion spatial destinées à des missions civiles comme militaires, BFM Business, 20/06/2025 (3)L'Agence spatiale italienne et Space X signent un partenariat pour s'envoler vers Mars, Europe 1, 08/08/2025 (4) « L'espace est la nouvelle frontière de l'accumulation du capital » : entretien avec Arnaud Saint-Martin, député et sociologue des sciences, l'Humanité, 28/04/2025 (5) La start-up rémoise Latitude réussit la mise à feu de son moteur de mini-fusée à Vatry, L'Union, (6) Cinq projets de petite fusée sélectionnés : la course au « SpaceX européen » est ouverte, Les Echos, 07/07/2025 (7) Les mini-lanceurs européens entrent dans le « money time », La Tribune, 24/02/2025 (8) Plan « Mayotte debout » : comment le Starlink d'Elon Musk va permettre d'améliorer les communications sur l'île dévastée, La Parisien, 30/12/2024 (9) Revu à la baisse, le programme lunaire de la Nasa laisse les industriels européens dans le flou, L'Usine Nouvelle, 12/05/2025 (10) Dans l'Essonne, la start-up ThrustMe propulse le newspace dans l'ère industrielle, L'Usine Nouvelle, 04/02/2025 (11) The Exploration Company: l'exemple parfait du New Space, PaperJam, 04/12/2025 (12) Spatial : Anywaves va ouvrir un site de production aux Etats-Unis, La Tribune, 27/03/2025 (13) Avec son SpaceAct, l'Europe veut imposer ses règles dans l'espace, Le Point, 27/06/2025