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Ariane 6 : plus que jamais nécessaire

François Leproux

Publié le 08 juillet 2024 à 05:00

« Si l'indépendance a un coût, elle n'a pas de prix » (François Leproux)

« Si l'indépendance a un coût, elle n'a pas de prix » (François Leproux)

DR

Le Quotidien Numérique

04 juillet 2026

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Nouvelle chronique de François Leproux sur l'arrivée d'Ariane 6 dans le concert des lanceurs lourds mondiaux. Malgré ses imperfections et ses retards, ce lanceur demeure une composante essentielle de l'indépendance spatiale européenne. Par François Leproux, ingénieur dans le secteur spatial et auteur d'un essai sur le projet d'avion spatial européen Hermès paru en 2021 aux éditions JPO « Hermès, une ambition en héritage ».

L'annulation par Eumetsat du lancement de son satellite MTG-S1 au profit de SpaceX est un coup dur pour l'Europe spatiale. À quelques jours du vol inaugural d'Ariane 6, prévu le 9 juillet, cette décision est non seulement regrettable mais aussi susceptible d'ébranler la confiance de ses clients, actuels et futurs. En effet, en dépit de ses retards, Ariane 6 possède des qualités indéniables qui en font le navire amiral de la stratégie spatiale européenne. Ce lanceur n'est pas une simple promesse : c'est déjà une réalité commerciale avec des contrats significatifs, comme une partie de la constellation Kuiper d'Amazon et divers satellites privés de télécommunications.

Les retards d'Ariane 6 sont bien plus qu'un simple problème de calendrier : ils reflètent une crise profonde au sein du secteur spatial européen. La compétition est intense, notamment avec SpaceX, dont les innovations rapides et les réductions de coûts ont redéfini les standards de l'industrie. La reconnaissance par des cadres d'ArianeGroup de l'incapacité d'Ariane 6 à concurrencer SpaceX est particulièrement alarmante [1]. Ariane 6 a pourtant été conçue dès 2009 comme le successeur d'Ariane 5, anticipant les évolutions du marché dans le cadre du grand emprunt [2].

Compétitivité

Cependant, ce n'est qu'en 2012 que le projet a vraiment pris une dimension européenne, lorsque ces évolutions se sont révélées plus rapides que prévu. En 2014, lors du lancement officiel du projet, les propositions initiales d'architecture du CNES ont été entièrement remises en question. Cette remise en cause était due à deux facteurs principaux : la dissymétrie entre les technologies de propulsion solide et liquide (et le retour géographique associé), et surtout, les nouveaux objectifs de compétitivité face à SpaceX.

Depuis lors, c'est bien cet argument de compétitivité qui est constamment mis en avant pour justifier le programme, et à juste titre. Philippe Baptiste, président du CNES, résumait à sa manière la situation en mars 2024 : « Il faut bouger rapidement, réduire les cycles, réduire les coûts, sinon on va tous crever » [3]. Ce programme public de trois milliards d'euros, conçu pour rivaliser avec la Falcon 9, doit désormais prouver sa valeur pour ne pas être relégué au second plan.

La question de la souveraineté de l'Europe est centrale. Un lanceur lourd comme Ariane 6 est indispensable pour garantir l'indépendance en matière de télécommunications et de satellites militaires. Avec l'arrêt de Soyouz en Guyane et les échecs de Vega-C, l'Europe se retrouve sans aucun moyen d'accès souverains à l'espace et doit payer des lancements à bord de Falcon 9, y compris pour des satellites communautaires. Ariane 6 est à l'heure actuelle le seul lanceur lourd capable de répondre à ces besoins stratégiques garantissant une autonomie dans des missions essentielles pour la sécurité et le développement technologique des européens.

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Ariane 6 n'est pas seulement un outil pour le marché commercial. Elle est aussi vitale pour des missions ambitieuses, comme le cargo Argonaut destiné à ravitailler les astronautes à la surface de Lune, pour le transport de futures capsules cargos privées financées par l'ESA et pour d'hypothétiques vols habités. L'Europe doit pouvoir offrir ses propres moyens d'accès à la Lune, surtout face aux retards du programme Starship de SpaceX. La promesse de voir un Européen fouler la Lune grâce au Starship est insuffisante. Il est crucial d'envisager des solutions européennes, telles qu'une version habitée du cargo Argonaut, pour assurer une présence compétitive dans l'exploration spatiale.

Désordres et turbulences

L'unité européenne est ébranlée depuis cinq ans par des initiatives nationales. L'Allemagne et l'Italie, insatisfaites de la prédominance française dans le projet Ariane 6, ont développé leurs propres filières pour se positionner sur le marché commercial des lancements de satellite. En 2021, les ministres de l'Économie de la France, de l'Allemagne et de l'Italie avaient pourtant signé un accord de préférence européenne pour les lancements institutionnels, ce qui rend la décision récente d'Eumetsat d'autant plus inacceptable. Cette préférence européenne est cruciale pour remplir le carnet de commande d'Ariane 6, assurer sa production en série et la rendre compétitive sur le marché commercial. Le département de la défense américain (DoD) a largement usé de cette stratégie pour favoriser l'émergence de Space X et en faire un de ses bras armés aux côtés des entreprises traditionnelles comme ULA.

Les retards d'Ariane 6, combinés à l'absence d'une solution « tampon » et d'une période de transition entre Ariane 5 et Ariane 6, aux échecs répétés du lanceur Vega ainsi que la dépendance de l'Europe au lanceur russe Soyouz, sont évidemment problématiques et ont aboutis à une crise. La guerre en Ukraine a débutée en 2014, et pendant que les États-Unis investissaient dans des solutions alternatives comme le lanceur Vulcan et des capsules habitées pour se détacher de leur dépendance à la Russie, l'Europe est restée vulnérable. Si l'indépendance a un coût, elle n'a pas de prix.

L'Allemagne et l'Italie, en développant leurs propres lanceurs, ont affaibli la cohésion nécessaire pour le succès d'Ariane 6. La délocalisation de la production des moteurs Vinci de Vernon vers Ottobrunn en 2021, consécutive à l'augmentation de la participation de l'Allemagne au budget de l'ESA, et le soutien affiché de Berlin aux startup développant des micro-lanceurs ont mis le feu aux poudres. La France a répliqué en lançant MaiaSpace, une filiale d'ArianeGroup dédiée aux micro lanceurs réutilisables et l'Italie, sentant son lanceur Vega menacé, en a profité pour prendre son indépendance en se désorbitant d'Arianespace.

Le choix de l'Allemagne de solutions américaines au détriment de celles européennes est regrettable mais pas surprenante, comme en témoigne le choix de remplacer sa flotte d'Eurofighter par des F-35 américains alors qu'elle est engagée dans le projet d'avion de chasse du futur SCAF avec la France et l'Espagne.

La réutilisation, la clé ?

Pour rester compétitive, l'Europe doit se tourner vers la réutilisation des lanceurs. SpaceX a démontré que la réutilisation est clé pour réduire les coûts et augmenter la cadence des lancements. En Europe, MaiaSpace et ses boosters réutilisables pourraient représenter une évolution prometteuse d'Ariane 6. Cette transition est indispensable pour maintenir la compétitivité face aux géants du NewSpace. Ariane 6 est une plateforme intéressante pour de telles évolutions, comme un second étage réallumable, Astris.

Ce projet, qui s'inscrit dans le cadre du programme visant à accroître la compétitivité du lanceur lourd européen, a bénéficié d'un financement de 90 millions d'euros en 2021 et est conçu pour faciliter l'accès au-delà de l'orbite terrestre, notamment la Lune. Initialement, un premier vol utilisant l'étage supérieur Astris était prévu pour mi-2024, mais avec les retards d'Ariane 6, il est envisageable que la première utilisation d'Astris soit reportée à 2026. Un tel étage sera nécessaire pour viser en toute autonomie des missions lunaire [4].

Pour susciter l'adhésion du public, Ariane 6 doit s'inscrire dans un récit inspirant. Diffusions en direct, caméras embarquées, et une mise en avant des aspects techniques et des missions scientifiques peuvent transformer la perception de ce lanceur. Il ne s'agit pas seulement de réaliser des lancements, mais de partager ces exploits avec le public, notamment les jeunes, pour inspirer les futures générations de scientifiques et d'ingénieurs.

Chacun pour soi

L'Union européenne joue un rôle crucial, mais souvent insatisfaisant pour les États membres. Le Conseil de Séville de novembre 2023 a souligné la nécessité d'une meilleure coordination. Si la France a obtenu les garanties nécessaires pour commercialiser et exploiter Ariane 6, les Allemands ont obtenu l'ouverture à la concurrence des lanceurs, y compris lourds, et l'Italie peut exploiter son lanceur Vega-C en toute autonomie. La fin du monopole d'Ariane étant actée, l'avenir d'Ariane 6 devra d'une manière ou d'une autre revenir dans le giron français, tandis que les micro-lanceurs allemands et italiens sont destinés à croître pour concurrencer Ariane 6. Cette concurrence, si elle est bien organisée, n'est pas une mauvaise chose. L'ESA s'efforce de structurer cette compétition pour qu'elle ne remette pas en cause les engagements contractuels des États participants à Ariane 6. A cet égard, la doctrine du directeur général de l'ESA Joseph Aschbacher semble s'imposer.

Les manœuvres de l'Allemagne et de l'Italie ne se limitent pas aux lanceurs. L'Allemagne conteste également le retour géographique du projet de constellation IRIS² de l'Union européenne (UE), menaçant de compromettre ce projet crucial. En privant Ariane 6 de cette constellation supplémentaire, elle risque de compromettre des vols garantis, accentuant encore la pression sur l'Europe spatiale. Cela illustre l'urgence de renforcer la cohésion et la vision stratégique pour garantir l'avenir de l'Europe dans l'espace.

Ariane 6, malgré ses imperfections et ses retards, demeure une composante essentielle de l'indépendance spatiale européenne. L'architecture d'Ariane 6 est tout à fait cohérente en comparaison de ses concurrentes, que ce soit Longue Marche 5, Vulcan, HL3 ou Angara. Il convient aussi de rappeller, dans une actualité saturée d'annonces très ambitieuses de nouvelles startup, qu'Ariane 6 est le seul projet concret, financé et sur le pas de tir, permettant à l'Europe de conserver sa souveraineté dans l'accès à l'espace pour la prochaine décennie. Les milliers d'ingénieurs travaillant sur ce projet méritent respect et soutien. Le succès inaugural d'Ariane 6 doit être le début d'une longue série de succès. Le temps presse et les défis sont nombreux, mais si Ariane 6 n'est pas suffisante pour rendre à l'Europe spatiale le rang qui était le sien, elle est plus que jamais nécessaire. Bon vol Ariane 6 !

----------------------------------------------------------------------------

[1] Spaceintel, 26/06/2024, Europe's Ariane 6 managers now say it publicly: CompetingagainstSpaceXis no longer relevant to us

[2] BFMTV, 14/12/2010, Sarkozy annonce des fonds du grand emprunt pour Ariane 6

[3] Challenges, 24/03/2024, "On va tous crever" : le cri d'alarme du patron du spatial français

À lire également

  • Eumetsat : l'Allemagne met KO la France en imposant SpaceX au détriment d'Ariane 6
  • L'après Ariane 6 : « des décisions seront prises en 2025 » (Josef Aschbacher, ESA)
  • Europe spatiale : décollage imminent pour Ariane 6 (9 juillet)
  • Galileo : la commission européenne confie deux nouveaux lancements à Ariane 6

[4] Les Échos, Un nouvel étage supérieur allégé pour Ariane 6, novembre 2022

François Leproux

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