« Ingeborg Bachmann », « Les Enfants rouges », « Un monde merveilleux »... Nos critiques cinéma de la semaine
Aurélien Cabrol, Alexis Campion et Alexandre Lazerges

Notre sélection ciné de la semaine du 5 mai 2025.
LTD/DR
Aurélien Cabrol, Alexis Campion et Alexandre Lazerges

Notre sélection ciné de la semaine du 5 mai 2025.
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On sait gré à Margarethe von Trotta (l'autrice, entre autres, de L'Honneur perdu de Katharina Blum) de ne pas nous perdre dans les méandres et l'imposture d'un banal biopic. Avec Ingeborg Bachmann, elle concentre son regard sur la tumultueuse relation amoureuse de cette écrivaine autrichienne de renom avec le célèbre dramaturge zurichois Max Frisch.
Née en 1926 à Klagenfurt en Autriche, l'écrivaine est devenue célèbre très jeune par ses poèmes, occupant rapidement une place importante dans la république des lettres germaniques. S'installant à Rome en 1953, elle y mourut en 1973 dans des conditions restées quelque peu mystérieuses. Entre-temps, son aura littéraire n'aura cessé de croître.
De 1958 à 1962, Ingeborg Bachmann a partagé sa vie avec Frisch, rencontré à Francfort. Une histoire qui aura duré quatre ans mais qui laissera des traces indélébiles chez l'écrivaine. C'est donc cette période primordiale que raconte Margarethe von Trotta, habituée des portraits de grandes figures féminines comme Rosa Luxemburg et Hannah Arendt. Cette relation fut houleuse et finalement douloureuse. Après leur séparation, l'écrivaine tomba d'ailleurs malade et entreprit un voyage dans le désert pour tenter de se reconstruire.

Avec sensibilité et empathie, la cinéaste dresse le portrait d'une femme libre, confrontée notamment à la jalousie d'un homme amoureux mais peu enclin à l'égalité, y compris dans le domaine littéraire... Pour camper cette grande figure artistique et féminine, la cinéaste a fait appel à une immense actrice d'origine luxembourgeoise, Vicky Krieps. On la sait désormais capable de jouer aussi bien sous la direction de Paul -Thomas Anderson (Phantom Thread) que d'incarner la reine de France Anne d'Autriche dans l'adaptation des Trois Mousquetaires par Martin Bourboulon.
Ici, elle passe de la gravité au sourire en un instant avec une grâce incroyable. Et c'est précisément l'image que voulait en donner Margarethe von Trotta : un mélange étonnant de rigueur et de charme, teinté d'une mélancolie sourde. Qui d'autre que Vicky Krieps pouvait ainsi camper cette femme hors du commun ? De film en film, elle impose un jeu au naturel à la fois simple et profond. On aura l'occasion de le vérifier une fois de plus lors du prochain Festival de Cannes où dans un premier film intitulé Love Me Tender, adapté du livre éponyme de Constance Debré, elle est absolument bouleversante dans le rôle d'une mère dépossédé de son enfant.
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Pour l'heure, il convient d'ajouter que ressort en salles L'Amie, le quatrième film de Margarethe von Trotta, qui obtint le Lion d'or au festival de Venise en 1981. Interprété par deux de ses actrices fétiches, Hanna Schygulla et Angela Winkler, c'est le portrait croisé de deux femmes que tout oppose quant à leur être, leur itinéraire et leur devenir. Soit en fait les deux facettes d'une même personnalité, tantôt faible, tantôt forte, qui cohabitent dans tout être humain. La cinéaste met ainsi en avant une sororité qui n'avait pas encore acquis ses lettres de noblesse artistiques et qui rend le film incontestablement moderne.

Fin 2015, un groupe terroriste embusqué dans la montagne du sud-ouest de la Tunisie attaque sauvagement deux jeunes bergers. L'un des deux adolescents est décapité. Son cadet, épargné, est sommé de rapporter la tête de son cousin à sa famille... Dix ans après, cette tragédie inspire à Lotfi Achour, metteur en scène issu du théâtre, son deuxième long-métrage, une « fiction basée sur une histoire vraie » éprouvante s'il en est. C'est cependant avec un brio formel et une intensité rare que le cinéaste tire de ces faits une tragédie solaire magnétique, pavée de symboles atemporels et de silences brûlants.
Son film doit beaucoup à ses jeunes acteurs, repérés dans le sud du pays à l'issue d'un ambitieux casting, ainsi qu'à la beauté brute de ses paysages pelés, captée sans esthétisme surligné. Émaillée d'échappées oniriques émouvantes quand le jeune survivant s'adresse au fantôme de son cousin, la dramaturgie nous ramène aux mythes les plus sanglants, aux traumatismes les plus insensés. L'horreur de l'attaque et la monstruosité des assaillants restent cependant hors champ. Le film se déploie plutôt sur les heures qui ont suivi l'exécution : le silence, l'attente, l'irréalité du désert et de la douleur, l'absence de moyens et de secours...
Et cette fièvre qui gagne la famille endeuillée, abandonnée, acculée à s'aventurer sur un territoire semé de mines antipersonnel pour récupérer le corps sans tête du mort. Le récit penche ainsi du côté de la dignité des survivants. Le résultat n'est pas facile à traverser mais absolument saisissant et maîtrisé.

Imaginez un spin-off burlesque de Star Wars qui démarre en banlieue parisienne, à Ivry-sur-Seine, version brutaliste de la planète Coruscant (capitale de l'Empire galactique), et se termine sur une plage du Pouliguen, déclinaison balnéaire de la planète des sables Tatooine.
Dans le rôle de la contrebandière rebelle et désabusée, Blanche Gardin interprète Max, qui survit en mode analogique par de menus larcins dans les grands magasins. Son Faucon Millenium, c'est un break Volvo vintage avec lequel elle entreprend de dérober un robot droïde aide-soignant, sorte de C3PO en plastique blanc et tout aussi bavard, pour le revendre en pièces détachées.
Problème : Max, mère célibataire pourtant anarcho-gauchiste, s'attache à cet homo-droïde I.A. Celui-ci devient peu à peu son complice de virée. Tourné avec des bouts de ficelles mais de vraies optiques à l'ancienne, ce premier film d'un des coauteurs des
séries Terminal (avec Ramzy et Jamel Debbouze) et Validé (avec Franck Gastambide) réjouit par ses punchlines cinglantes autant que par son rythme de road-movie rétrofuturiste rafraîchissant avec du fond dedans. La preuve : le réalisateur s'est inspiré des recherches du psychiatre Serge Tisseron sur l'empathie que déclenchent les robots chez les êtres humains.

On a découvert le cinéaste algérien Karim Moussaoui en 2017 avec un formidable premier long-métrage intitulé En attendant les hirondelles. Après un passage par la série télévisée, il revient avec L'Effacement, adapté sagement du roman de Samir Toumi. En suivant le parcours de Reda, un jeune bourgeois qui marche sur les traces de son père patron d'une usine d'hydrocarbures, le film décrit le malaise d'une famille à la mort du patriarche.
Quête d'identité et interrogation existentielle, le héros est happé par un présent lourd et pesant, manifeste métaphore d'un pays dont la jeunesse est comme paralysée par le poids des aînés. On plonge ainsi dans une atmosphère étouffante, sans pour autant parvenir à cerner la vérité profonde du personnage principal, comme si, par un étrange effet de miroir et d'identification, le réalisateur lui-même en était venu à douter de sa propre démarche artistique.

Après le très réussi Mercato de Tristan Séguéla avec Jamel Debbouze, le football est de nouveau sur grand écran avec Les Arènes, premier film de la réalisatrice Camille Perton manifestement très inspirée par son sujet. Mettant en scène Brahim, jeune espoir lyonnais confronté à la pression des agents et aux dérives du foot business, le film montre d'abord et avec efficacité comment les joueurs deviennent des produits sur un marché où tout s'achète et tout se vend.
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Rien de nouveau sous le soleil, serait-on tenté de dire. Mais l'essentiel est ailleurs, dans la description belle et complexe d'un jeune homme qui découvre qu'il est l'objet de toutes les convoitises et peut-être pas seulement professionnelles. C'est cette dimension quasi vénéneuse qui rend le film à la fois singulier et passionnant. Comme si le regard féminin de Camille Perton sur cet univers, ultra-masculin dans le cas présent, autorisait tous les pas de côté et toutes les subtilités, sans cynisme aucun.
Aurélien Cabrol, Alexis Campion et Alexandre Lazerges