« Les Feux Sauvages », « Je ne veux plus y aller maman », « La Fille d’un grand amour »... Nos critiques cinéma de la semaine
Une épopée filmique inédite qui traverse tous les films du réalisateur chinois Jia Zhangke ; un hommage vibrant aux victimes de Charlie Hebdo et plus spécifiquement à Elsa Cayat, seule femme assassinée ce jour-là, et une comédie romantique et dramatique : voici nos critiques cinéma de la semaine.
La Tribune Dimanche
Retrouvez nos critiques cinéma de la semaine.
LTD/Les Films de la boussole ; Christine Tamalet/Pan Distribution ; Ad Vitam
Figure majeure du cinéma chinois, Jia Zhangke revisite ses films tournés avec son héroïne de toujours, Qiaoqiao, incarnée par sa compagne, Zhao Tao.
Photo d'illustration (Crédits : LTD)
Un film porté par la muse du réalisateur, et sa compagne depuis vingt ans. (Crédits : LTD)
Un quart de siècle après ses débuts - avec le long-métrage Xiao Wu, artisan pickpocket, tourné alors qu'il était encore étudiant en cinéma et sorti en Europe en 1997 -, Jia Zhangke s'est imposé comme l'un des réalisateurs chinois les plus connus et observés au monde. Lion d'or à Venise en 2006 avec Still Life, remarqué à Cannes avec I Wish I Knew (2010) puis avec A Touch of Sin (2013), il a souvent fait l'unanimité par sa façon unique, bien connue des cinéphiles, d'entremêler documentaire et fiction.
Elle a même fait l'objet, en 2014, d'un documentaire admiratif réalisé par son confrère brésilien Walter Salles: Jia Zhangke, un gars de Fenyang... Maître dans l'art de laisser parler des images et des situations qui racontent la Chine contemporaine avec ses gratte-ciel flambant neufs et ses campagnes oubliées, ses solitudes et ses solidarités, Zhangke l'est aussi dans celui de passer entre les mailles de la censure.
Inégalités qui perdurent, connexions qui s'accumulent tout en se déréalisant, culture qui s'adapte à grande vitesse à des villes métamorphosées en monstres postmodernes : le cinéaste révèle sans fard et avec constance la société chinoise telle qu'elle avance inexorablement. Il n'en reste pas moins porté par ses questionnements plus intimes et ses défis artistiques, volontiers expérimentaux.
De ces images inédites, tournées sans projet précis, Jia Zhangke n'a rien fait pendant des années.
Son nouveau film, Les Feux sauvages, en est l'illustration, avec ceci de singulier qu'il est en partie constitué de rushes inédits et de séquences filmées au cours des vingt dernières années lors de tournages précédents (Plaisirs inconnus, Still Life, Les Éternels), ainsi que de séquences spécifiques tournées en 2023 à Datong. Par ce dispositif peu ordinaire, Zhangke interpelle une fois de plus le temps qui passe, mais aussi sa propre démarche de chasseur d'images.
« L'origine du film remonte à 2001, au moment où le numérique a permis une légèreté de tournage inédite », indique le cinéaste qui, depuis cette époque, explique avoir pris l'habitude de voyager « sans but précis » en divers endroits de la Chine avec Zhao Tao, son actrice fétiche et compagne dans la vie, ainsi qu'avec le chef opérateur Yu Lik-wai.
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« Sans que cela n'ait jamais été un véritable projet, évoque-t-il, j'imaginais alors un film qui se serait intitulé L'Homme à la caméra numérique, car j'avais alors à l'esprit l'approche de Dziga Vertov, du "ciné-œil" comme manière de documenter la réalité selon le plus d'angles de vision possible. »
Mais de ces images inédites, tournées sans projet précis, Jia Zhangke n'a rien fait pendant des années jusqu'à ce que surviennent le Covid et ses confinements : « À un moment, j'ai repensé à tout ce qui a été filmé au cours de ces "parties de chasse" et j'ai décidé de m'y replonger... C'est en visionnant tout ce qu'on avait accumulé que je me suis dit qu'il y avait un film à faire avec ce matériel. »
Il y a une grande émotion à accompagner durant vingt ans l'évolution d'une très jeune femme et tous les changements qu'elle connaît.
C'est ainsi que, enfermé chez lui pour cause de pandémie, il se rappelle avoir « retrouvé le monde alors qu'on en était coupés », et s'être autorisé des associations poétiques entre les situations : « J'ai vraiment perçu le film en train de se faire comme un arbre qui se mettait à pousser en moi. » Il reconnaît alors en Qiaoqiao, le personnage joué par Zhao Tao dans tous ses films précédents, son fil conducteur.
« Il y a, poursuit-il, une grande émotion à accompagner durant vingt ans l'évolution d'une très jeune femme et tous les changements qu'elle connaît, et cela ne me gênait pas de réutiliser des plans-séquences des films précédents dans la mesure où c'était pour en faire autre chose, leur donner une autre signification... » Une histoire qui devient dès lors celle d'un couple qui se perd dans la vie et se retrouve des années après avec, face à Zhao Tao, un autre acteur fidèle de ses films précédents, Zhubin Li.
Deux protagonistes que Les Feux sauvages parvient à réinventer tout en revisitant les lieux emblématiques du cinéma de Jia Zhangke: le barrage des Trois-Gorges, Datong, ou encore Zhuhai, dans le Sud, une ville d'industries de pointe... « Le fait de circuler entre ces trois villes renvoie à ce phénomène majeur qu'ont été, au début du XXIe siècle, les mouvements de population à l'intérieur de la Chine, explique Jia Zhangke. Autrefois les Chinois passaient toute leur vie au même endroit, désormais les déplacements sont une caractéristique essentielle de l'existence de millions de gens. »
Des lieux qui dessinent, en fin de compte, l'irrépressible marche de la Chine et du monde vers un avenir inconnu... mais aussi celle du film lui-même et de ses personnages vers nous, spectateurs, impressionnés et captivés par l'impassible majesté de ce cinéma.
Les Feux Sauvages, de Jia Zhangke, avec Zhao Tao, Zhubin Li. 1h51. Sortie mercredi.
Une décennie après « Charlie »
Quel titre volontairement trompeur que ce Je ne veux plus y aller maman, sorti tout droit d'une comptine un peu niaise !
Photo d'illustration (Crédits : LTD/Les films de la boussole)
Le film sur Charlie Hebdo rend hommage à Elsa Cayat, seule femme victime de l'attentat. (Crédits : LTD/Les films de la boussole)
Parfaitement à l'opposé du propos grave, tendu et superbe du documentaire réalisé par Antonio Fischetti et qui commence par ces mots : « Je suis journaliste à Charlie Hebdo et, le 7 janvier 2015, j'ai échappé à l'attentat par la grâce d'un concours de circonstances saugrenues. L'onde de choc passée, une introspection s'est imposée à moi pour redonner un sens à ma vie fragmentée par ce drame. »
Loin de tout narcissisme, ce film est d'abord un hommage vibrant et chaleureux à ses morts et plus spécifiquement à la psychanalyste Elsa Cayat, la seule femme assassinée ce jour-là par les frères Kouachi et quelque peu oubliée depuis. Pour l'aider dans sa démarche, Fischetti fait appel à Freud et Lacan, entre autres. Sans jamais oublier la distance, l'ironie et l'humour, esprit de Charlie oblige. Il en ressort un film absolument bouleversant d'humilité et d'humanité. Et parce que, dix ans après, rien ne doit être oublié.
Je ne veux plus y aller maman, d'Antonio Fischetti. 1 h 50. En salles depuis le 11 décembre et en tournée notamment à Paris les 6 et 24 janvier, Montauban le 8, Toulouse les 10 et 17, Montceau-les-Mines le 13, Terrasson le 18, Foix le 20...
Deuxième coup de foudre
« On n'écrit qu'avec ce qu'on a vécu et ce qu'on est. » Voilà entre autres comment Agnès de Sacy a convaincu Isabelle Carré de participer à son premier film, si autobiographique.
Isabelle Carré et François Damiens incarnent Ana et Yves, les parents de la réalisatrice (Crédits : LTD/Christine Tamalet/Pan Distribution)
L'actrice y incarne la mère de la réalisatrice, qui plonge avec innocence dans la genèse de l'histoire d'amour de ses parents sans se rendre compte des conséquences à venir... Car, avant de se séparer, Ana (Isabelle Carré) et Yves (François Damiens) se sont aimés passionnément et, ils l'assurent, leur fille Cécile est bien issue de ce grand amour. Alors que celle-ci, jeune adulte, doit réaliser un documentaire de fin d'études, elle décide de les interviewer, face caméra, sur ce fameux coup de foudre.
Agnès de Sacy s'interroge sur une génération qui n'a pu vivre sa sexualité aussi librement qu'elle le voulait.
Ces retrouvailles inattendues font ressurgir leur amour passé, mais aussi leurs chaotiques parcours de vie respectifs, leur offrant, peut-être, la possibilité de se retrouver. Avec cette comédie originale, portée par des acteurs très à l'aise dans le registre, Agnès de Sacy explore pudiquement la relation de ses géniteurs en même temps qu'elle déterre quelques secrets familiaux bien gardés. L'occasion aussi pour elle de s'interroger sur les difficultés amoureuses d'une génération engluée dans une société encore très conservatrice et qui n'a pu vivre sa sexualité aussi librement qu'elle le voulait.
La Fille d'un grand amour, d'Agnès de Sacy, avec Isabelle Carré, François Damiens, Claire Duburcq. 1 h 34. Sortie mercredi.