« Les éléments », de John Boyne, notre roman coup de coeur de cette rentrée littéraire
Anna Cabana

« Les éléments », John Boyne, JC Lattès, 512 pages, 23,90 euros.
LTD/Rich Gilligan
Anna Cabana

« Les éléments », John Boyne, JC Lattès, 512 pages, 23,90 euros.
LTD/Rich Gilligan
Ce livre est si ample qu'on aurait pu le prendre par les mères, ou bien par les enfants. Ce sera par les pères, parce qu'à la fin on comprend que tout convergeait vers la figure d'un papa poule bouleversant de conscience, de justesse et d'amour, Aaron Umber, le narrateur de la quatrième et dernière partie. Après être apparu, dans le troisième volet, comme cet étudiant en médecine venu venger l'enfant violé qu'il fut, il donne toute sa dimension dans le rôle du père protecteur cherchant la juste voie/voix avec son fils de 14 ans, Emmet. Il est le seul à prendre pleinement sa responsabilité de parent, et plus largement d'adulte, face à la vulnérabilité des enfants.
Car c'est bien là, en creux, en bosses, en souffrances et en souillures, le sujet des Éléments. « Je ne pourrais pas faire naître un enfant dans ce monde », avait asséné l'épouse d'Aaron, Rebecca, en réponse à une interrogation de sa mère Vanessa. « Je ne pourrais pas. Je pense à ce que ton premier mari a fait - Rebecca ne désignait jamais Brendan comme son père, toujours comme le premier mari de sa mère - et à ce qui est arrivé à Aaron quand il était enfant... [...] Et je refuse simplement d'être responsable d'un autre être humain dans un monde pareil. S'il pouvait naître en étant tout de suite adulte, alors ça irait. Mais il faut qu'il traverse l'enfance d'abord. Et d'une manière ou d'une autre, quelqu'un le bousillera. Ou le baisera. »
C'est pour tenter de se reconstruire après l'envoi en prison de ce Brendan violeur de mineures, et notamment de l'aînée de ses filles (la sœur de la Rebecca qui dit ne pas vouloir faire d'enfants), que Vanessa, la mère de Rebecca, atterrit sur « l'île » - à aucun moment elle n'aura d'autre nom, l'île, même quand il s'agira de déboucler l'histoire - où débute le roman.
Vous avez du mal à suivre ? C'est normal. Les fils tirés par John Boyne le sont avec une telle virtuosité qu'il suffit de se laisser porter par la narration - ou plutôt les narrations successives, qui épousent, et c'est l'une des coquetteries du romancier, les quatre éléments. L'eau, la terre, le feu, l'air.
L'eau, d'abord, enveloppe la première narration jusqu'à la noyer. Celle qui dit « je », c'est Vanessa - laquelle change de nom et de prénom à son arrivée sur «l'île » pour devenir Willow Hale, la femme venue de Dublin sans mari mais pas sans fantômes. Plane celui de sa fille Emma, à qui Vanessa refusa un verrou le matin où son enfant la pria d'en mettre un sur la porte de sa chambre parce qu'elle n'arrêtait pas « d'être réveillée au milieu de la nuit par papa ». Partie à la nage aussi loin que possible une nuit sans lune à Curracloe Beach, Emma se suicidera en mer. Son criminel de père était le président de la fédération de natation irlandaise. L'eau l'eau l'eau.
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« Les éléments - l'eau, la terre, le feu, l'air - sont nos plus grands amis, ceux qui nous animent. Ils nous nourrissent, nous réchauffent, nous donnent la vie, et pourtant, ils conspirent pour nous tuer à chaque tournant », relève Vanessa-Willow un jour de tempête.
Deux cent vingt-deux pages plus loin, presque les mêmes mots dans l'histoire du Dr Freya Petrus, placée, elle, sous le signe du feu : « Depuis l'instant où on arrive sur la planète, l'univers est contre nous, conspirant pour nous noyer, nous brûler, nous enterrer, tandis que nos âmes s'envolent dans l'atmosphère. » Feu oblige, Freya dirige le service des grands brûlés. Les éléments ne sont pas seuls à tout détruire : les gens aussi. Pour la troisième fois en un an Freya reçoit - en compagnie d'un stagiaire nommé... Aaron Umber - un petit garçon de 4 ans dont elle réalisera qu'il est battu - et brûlé - par sa mère.
« Ce n'est pas toujours l'homme qui est le coupable. Les femmes peuvent aussi être des agresseurs. » C'est une des leçons de ce livre. Et on comprendra plus tard avec effroi à quel point la femme qui fait ce constat sait de quoi elle parle ! Les prédatrices sont des prédateurs comme les autres.
Ah, on en oublierait presque le père, dans cette histoire-là. Il faut dire qu'il s'est fait la malle avant de faire la connaissance de sa fille Freya. « Il avait juste haussé les épaules quand Beth (sa mère, qu'elle n'appellera jamais ainsi, parce que jamais elle ne fit autre chose que la délaisser) lui avait dit qu'il l'avait mise en cloque, répondant que ça n'était pas sa faute à lui si elle était la traînée de service, et d'ailleurs, comment elle savait qu'il était de lui ? La moitié de l'équipe de foot du lycée lui était passée dessus. "Ce qui n'était pas vrai, insista-t‑elle. Pas la moitié, en tout cas." Il quitta Norfolk avant ma naissance », rapporte Freda, qui ne tire pas de son enfance - souillée, outre par l'abandon de ses parents, par un été de viols répétés - une autre conclusion que Rebecca : « Il serait cruel de faire naître un enfant dans ce monde. » Pour un peu, ce pourrait être le leitmotiv du livre.

Une fois que vous l'aurez lu, vous ne prononcerez plus jamais cette phrase : « Les filles sont tellement plus vulnérables que les garçons. » Dans la deuxième partie - on revient en arrière, oui -, c'est un jeune garçon « vulnérable » qui livre son histoire, Evan. Il a quitté « l'île » - la même ! - afin de fuir les injonctions dénigrantes d'une brute de père qui le veut footballeur parce qu'il n'était pas assez bon, lui, pour l'être. Las, il ne suffit pas de partir pour échapper aux désirs des parents tyranniques : après avoir subi d'innommables violences, Evan deviendra... footballeur.
Comme vous l'avez compris, le viol surveille tous les protagonistes de notre histoire. Ici, quand s'ouvre la deuxième partie, Evan comparaît (avec un autre jeune homme) pour viol devant un jury... dans lequel se trouve Freya. Et tout ça finit très mal, mais pas comme on pourrait le croire. John Boyne fait du judo avec nos préjugés.
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Parce que sa plume assassine les parents les uns après les autres, on est heureux qu'il ait choisi d'en sauver un en la personne d'Aaron, le psychologue pour enfants qui a élevé seul le fils qu'il a eu avec la-Rebecca-qui-ne-voulait-pas-d'enfants. Après avoir exploré le pire sous toutes ses latitudes, un peu de lumière s'imposait. Si Aaron s'en sort, ce n'est pas seulement par contraste avec la défaillance des trois autres géniteurs. Mais parce qu'il joue, vraiment, son rôle de père. S'ingéniant à épargner à son petit garçon les maux qu'il aurait aimé se voir épargner. Tout en se retenant de l'envelopper de trop de ouate. Offrir à un être la sécurité, l'attention, le respect et l'autorité dont il a besoin pour grandir n'est possible qu'au prix d'une intranquillité de chaque instant. Celle d'Aaron est touchantissime. À l'instar de cette phase si nette : « La meilleure chose qu'un homme ou une femme puisse faire dans la vie, c'est d'être un bon parent. »
Anna Cabana