Ce qu'il faut retenir du style Armani
Mathilde Carton

Giorgio Armani lors de la Fashion Week de Paris, le 25 juin 2024.
LTD / © Bestimage
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Giorgio Armani n'aimait pas les grands mots. Il préférait parler d'« essentiel », de lignes nettes, de sobriété. Mais la mort du célèbre couturier ce jeudi à Milan a provoqué, à rebours de sa retenue, une pluie d'hommages superlatifs, composant le portrait d'un créateur à la fois discret et visionnaire : « Un géant » (Donatella Versace) ; « un style unique qui a porté l'élégance italienne à l'échelle mondiale » (Bernard Arnault, le patron de LVMH) ; « Un véritable ami » (Julia Roberts) doublé d'« une légende au cœur immense » (l'ex-top Cindy Crawford).
L'emblématique Anna Wintour a bien synthétisé l'impact mondial de « sa mode [qui] ne se suffisait jamais à elle-même, dialoguait avec le cinéma, la musique, le design ». Même la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, s'incline devant « un symbole de l'Italie » auquel un dernier adieu est rendu ce week-end à Milan, à l'Armani/Teatro, où se déroulaient ses défilés.
La chambre funéraire est ouverte au public depuis hier jusqu'à ce soir avant des obsèques célébrées dans l'intimité, conformément aux vœux du créateur. Sobre jusqu'au bout.
L'histoire de cet empire et de la silhouette inimitable qui l'incarnait a aussi commencé modestement. À la Rinascente, grand magasin où il apprend l'art de composer une vitrine, puis dans les ateliers de Nino Cerruti. C'est là qu'il étudie le costume masculin, qu'il en démonte les structures pour mieux le réinventer. Au début des années 1970, son compagnon, l'architecte Sergio Galeotti, le pousse à lancer sa griffe avec 10.000 dollars en poche.
Son style s'impose rapidement. En 1980, Richard Gere en costume Armani dans American Gigolo fait le tour du monde. Le couturier devient pop : Andy Warhol tire son portrait, Bret Easton Ellis cite son nom dans American Psycho, Martin Scorsese lui consacre un documentaire, Made in Milan. Armani comprend avant tout le monde le pouvoir du tapis rouge : Diane Keaton en costume anthracite aux Oscars, Jodie Foster en smoking, Cate Blanchett dans ses robes Armani Privé.
Le vocabulaire Armani est clair : vestes souples, pantalons qui flottent, palette minérale — argile, graphite, noir cendré, et le fameux grège, ce gris mêlé de beige dont il revendique l'invention. « Je pense avoir accompli ma tâche quand on se souvient de la personne, pas du vêtement », dit-il. On le qualifie de radical ; il nuance : « Je suis radical avec délicatesse. »
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En 1985, la disparition de Galeotti, emporté par le sida, bouleverse tout. Armani, pudique, n'en parlera jamais. Il reprend seul les rênes de son empire. « Je n'ai pratiquement fait que travailler, mais ce n'est pas un sacrifice. C'est ma manière d'exister. » Les déclinaisons se multiplient : Armani/Casa en 2000, Armani Hotels en 2010, une galaxie de cafés, de clubs, de pâtisseries, de Milan à Dubaï en passant par New York.
Mais jamais le créateur ne cède son indépendance. En 2016, il crée une fondation pour verrouiller cette autonomie et préparer l'après. Armani veut aussi montrer qu'il porte la conscience de son époque. Février 2020 : alors que la fashion week de Milan bat son plein, il ferme son défilé au public, le retransmet en vidéo.
Quelques jours plus tard, alors que le Covid‑19 met le monde à l'arrêt, il transforme ses usines pour fabriquer des blouses et des masques, donne deux millions d'euros aux hôpitaux. Puis il publie une lettre ouverte dans Women's Wear Daily : « Il y a trop de collections, trop de vêtements dans les magasins. Nous devons ralentir. »
Lui-même réduit ses lignes, arrête Armani Collezioni et Armani Jeans, et fixe un cap : -50 % d'émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2030. « Une mode 100 % durable est utopique, concède-t‑il, mais c'est une utopie avec laquelle il faut compter. »

Plan culte : Richard Gere face à son dressing, rangées de chemises et vestes Armani. La caméra révèle l'épaule naturelle, la structure assouplie, la sensualité calme d'un costume qui respire. Armani retire l'armure et invente un pouvoir en mouvement, plus séducteur que martial. L'effet déborde l'écran et gagne les salles de conseil : de Hollywood à Wall Street, le costume Armani devient uniforme d'une autorité moderne, détendue, irrésistible.
Lorsque Julia Roberts reçoit son premier Golden Globe en 1990 pour Potins de femmes, elle ne porte ni robe ni froufrou mais un costume XXL signé Armani. L'image déplace Hollywood d'un geste simple : même grammaire que l'homme, autre corps, même aplomb.
Le choc est joyeux, et continue une bascule déjà opérée par Diane Keaton aux Oscars de 1978, avec une veste de tailleur anthracite sur une jupe, et par Grace Jones, amazone androgyne qui trouve dans les lignes épures d'Armani un prolongement naturel. L'Italien ouvre la voie : le féminin n'a plus besoin de robes pour séduire.

Fusion subtile entre le gris et le beige, cette couleur tient son nom de la seta greggia, en italien, qui désigne une soie brute, sortie directement du métier à tisser. Minimaliste, apaisant, chic : le grège incarne à merveille l'esprit Armani. Des tailleurs souples des années 1980 aux silhouettes d'aujourd'hui, il file sans faiblir.
Il adoucit Michelle Pfeiffer dans Frankie et Johnny (1991), tailleur clair prêt pour la ville ; et il habille, sur tapis rouge, un certain George Clooney. Preuve de sa longévité, les derniers défilés 2025 déroulaient les teintes sable et étain avec aplomb. Chez Armani, la couleur baisse la voix pour mieux durer.
Le 2 juillet 2011, Charlene Wittstock épouse le prince Albert dans une robe blanche Armani Privé : soie duchesse ivoire, brodée de cristaux et perles, mais sans effet ostentatoire. L'élégance souveraine se fait moderne. Armani inscrit sa sobriété dans l'Histoire. Ce minimalisme réapparaît ailleurs : Anne Hathaway à Cannes en 2022, colonne blanche signée Armani Privé, ou Jessica Chastain en 2015, drapée de bleu nuit. Le luxe Armani, c'est la pureté : une architecture nette, sans surcharge.

Chez Armani, la lumière ne s'accroche pas : elle coule. Depuis des années, il aime ces robes « liquides » où l'éclat se fait matière. Sur tapis rouge, Naomi Watts aux Oscars 2013 fend le tapis rouge en fourreau argent une épaule, lame de lumière tenue ; Cate Blanchett, amie de la maison, se présente à la Mostra 2018 dans une robe quasi-miroir.
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