Il y a des livres comme ça, à vous faire battre le cœur un peu trop fort à la seule vue de leur titre qui court sur la couverture. En fait c'est faux, ils sont rarissimes, moins que les doigts d'une main. Bien sûr, dans le cas d'espèce, le sempiternel et merveilleux liseré bleu sur fond blanc immaculé des Éditions de Minuit n'est pas pour rien dans l'effet produit. De même que le mythe tapi dans ces sept caractères - apostrophe comprise - que Marguerite Duras a fait entrer dans la légende de l'enfance fracassée et néanmoins jouisseuse, « l'amant ».
Mais ce léger frémissement de l'être qui survient irrépressiblement, par-devers soi, tient à autre chose. Peut-être à la promesse, dangereuse, d'une confrontation avec le souvenir de l'émotion provoquée par la première lecture, et puis les suivantes, toutes les suivantes, jamais on ne les a comptées, ça se confond avec la vie, avec notre vie, on n'a pas cherché à s'en remettre, on s'y est perdue, et trouvée, et encore perdue ; alors on caresse le livre, on croit qu'on a le choix, ce n'est pas le moment, ça va nous entraîner trop loin, on le repose peureusement, pfffff, comme si cette pudibonderie allait nous protéger de nous-même, c'est trop tard, bien trop tard, rien ne sert, une fois qu'on y a goûté, de faire comme si on pouvait échapper à cette brutalité, à cette sauvagerie, à cette tristesse, à ce désir, à ce désespoir, à cet espoir, aussi, puisqu'il y en a un, en dépit de tout, un seul, immense, obsessionnel : écrire. Ah, écrire, lancinante et consolante certitude qui, chez Duras, agit, presque à chaque page, comme une trouée bleue dans le ciel lourd de l'enfance. « Je vais écrire des livres. C'est ce que je vois au-delà de l'instant, dans le grand désert sous les traits duquel m'apparaît l'étendue de ma vie. »